
Sean Buckley via Poly Haven, Street rat, 2023
We the rats ! WTR sur tous les murs. Nous les rats, nous les taupes, les cafards, les cloportes. Il a bien fallu penser aux fouisseurs que nous avons rejoints. Nous, les rats, les taupes, sous le sol sont nos estives. Nourris de champignons. Il a fallu aussi creuser plus, étayer, édifier des cathédrales souterraines, des agoras. Chez nous : la fourmilière ! On a creusé notre foyer pour l’été.
Le plus difficile est l’isolement. De mai à septembre dans son trou. Les plus riches bien sûr ont assez de climatisation pour circuler un peu à l’air libre, au-delà des quelques courses de l’aube. Pour la plupart d’entre nous, quatre mois loin des autres. Des histoires d’amour se sont défaites, des amitiés déliées. Il y a bien sûr la solution de la folie : je sors parfois la nuit en quête d’un peu d’air, je regarde les appartements vides, les voitures laissées là en attendant l’automne, quelques travailleurs assurant la maintenance du monde. J’entends les enfants faire la classe à distance par les soupiraux. On peut assez facilement pénétrer chez les gens. Peu de précautions ont été prises contre les cambriolages estivaux, puisque tout cela s’est fait dans la précipitation, comme si l’on ne craignait plus que les voleurs essaient de profiter d’une situation si catastrophique. Les monte-en-l’air ont pris un coup de chaud, eux aussi. Parfois, lorsque je visite un appartement, une idée plus triste encore me vient à l’esprit – cet abandon de tout soin pour les objets tient à ce qu’ils ont perdu toute valeur. À quoi bon voler, à quoi bon protéger ? On n’édifiera jamais nos bibliothèques dans des champignonnières, ni nos coffres à bijoux dans la lumière grisâtre d’un demi-jour enfoui.
Alors je vais, la nuit, armé d’une lampe torche. Je regarde les poêles et les casseroles, tâchant de deviner quelle nourriture cuisinent les occupants du logement. Je me demande combien ils sont. Il y a parfois aux murs des dessins d’enfant, toujours signés, qui font apparaître des noms où s’imaginent des familles. Des fleurs dont la tige, le pistil et les pétales ont la même couleur, plus grandes qu’un homme, souriantes. Et les parents encouragent l’enfant, félicitent son trait, son idée, avant de le coucher et de regretter que cet enfant-là ne connaisse dans sa vie moins de fleurs qu’ils n’ont pu en admirer dans la leur. La vie de nos enfants sera moins fleurie, animale, aérée, verdoyante, humide que la nôtre. C’est aussi simple et insupportable que cela. Le dos des livres sur les bibliothèques, leur usure, leur méthode de rangement, comme autant d’indications sur la personnalité de ces personnes chez qui, à leur insu, je me promène. Un ordre alphabétique et me voilà imaginant une famille de bibliothécaires. Un désordre inconcevable, pour quelle profession le réserverai-je ? Parfois, par plaisir ou sans plus y penser, je sors un livre et je le feuillette. Parce que je le connais, je l’ai déjà lu, ou bien pour la seule raison que son titre me plaît, évocateur d’un autre temps. Je tombe sur de vieux prospectus, oubliés là on ne sait pourquoi, qui vantent un parc naturel à une heure de transport du centre ville, des images de marcheurs et marcheuses rayonnant de santé dans la lumière d’un soleil amène, au-devant d’un paysage forestier et vert. Il y a quatre ans, une éternité. Se plonger dans le souvenir amer d’un monde disparu, lire des livres, des publicités, contempler des images, s’infliger les couleurs des arbres. Je lis une page, la quatre-vingt-dix-neuvième d’un roman dont j’ignore tout, un roman italien des années soixante-dix, qui décrit un échange amoureux et enivré sur une plage au mois d’août. S’aimer l’été, se séduire, la plage, tout cela n’est plus pour nous, les rats, les taupes. Il faut que je rentre, la chaleur monte. Avant de partir, je me jette dans le lit et je ferme les yeux. Je tends la main pour imaginer la main de quelqu’un d’autre, qui au moment de l’éveil me serrerait fort en me souhaitant une bonne journée, avec dans les yeux un invincible ciel dans lequel tous les voyages s’ouvriraient, à la condition unique du désir.
Nous les rats, sans soleil, sans ciel, sans lumière. Nous le sol à nu, les murs qui suintent. Nous les écrans comme seule fenêtre sur le monde. J’ai vu les images des bergers nomades qui poursuivent la garde des troupeaux à ces altitudes formidables. L’été, ils voient le ciel encore.
Je vois au matin une femme avec son enfant, qui rentre dans une cour, qui sort soudain par la porte d’un immeuble. Toujours la même femme, prenant régulièrement un appareil photo avec lequel elle photographie les couvertures de survie plaquées aux fenêtres, prenant des notes. Elle est brune et menue, des hanches marquées, un air décidé qui le dispute à l’impression d’égarement entourant ses moindres gestes, à l’inquiétude de ses nombreux regards, aux gestes appuyés pour inviter sa jeune enfant à accélérer le pas, à s’arrêter soudain, à veiller, à prendre garde. Le matin venu, dans ma cave, je pense à elle. Bien évidemment, elle éveille en moi des désirs fous qui sont peut-être autant le fruit de ma solitude et de mes frustrations que de sa beauté. Mais c’est le mystère, je crois, qui m’obsède. Comment vit-elle ? Avec une enfant si jeune… Qui est-elle ?
Les jours passent, je ne pense qu’à elle. Mon travail à distance en pâtit. Je sors de plus en plus régulièrement, bientôt toutes les nuits. Je reste trop longtemps, jusqu’à une heure avancée de la matinée, m’exposant à des sudations trop importantes pour nos rations d’eau. Je m’épuise, mais je veux la voir. Je veux savoir.
Son but, certainement, est celui, absurde peut-être, de documenter ce monde inhabitable, pour en raconter quelque chose. D’elle se dégage – ou bien est-ce du fantasme que j’en ai conçu ?, mais je ne peux me permettre ce genre d’hésitation – un besoin souverain de raconter, comme si sa résolution à être là, malgré inquiétudes et égarements, tenait à sa qualité de conteuse pour les rues vides d’une ville ayant enseveli vivants ses habitants. Raconter l’incendie qui passe au-dessus de nos têtes parfois : qu’a-t-il brûlé ? Qu’est-ce qui a survécu ? Quelles sont les trouvailles de tous ces anonymes pour protéger leurs domiciles d’une trop grande chaleur ? C’est un reportage, ou un documentaire, un peu de fiction, beaucoup de poésie lancée au vent désert. L’enfant est là, preuve de vie. Les images pour attester qu’il y a encore à regarder même lorsque tout est mort. La prudence des déplacements pour sauvegarder toute vie en affrontant la désolation. Sur la terre bousillée il y a encore à faire, à dire, à témoigner. Dans la pornographie d’images qui nous maintient dans nos terriers, des visions à inventer.
Je l’ai revue, enfin. Les conventions veulent qu’on n’aborde jamais personne à l’air libre, en dehors des heures de l’aube. Mais je n’y ai pas tenu. J’ai dit bonjour toi à l’enfant, je lui ai fait des blagues et elle s’est réfugiée immédiatement dans les jambes de sa mère. Merci monsieur, c’est bon. Attendez, attendez ! Ne partez pas… Je…
Elle est déjà partie.
De loin en loin, je les revois et je n’ose plus aller leur parler. Une nuit, l’enfant me salue de loin. Je lui rends ce salut.
Nous les hiboux, les oiseaux de nuit, les loups. Il y a longtemps que l’éclairage ne s’allume plus l’été, les villes sont noires, elles sont bleues, s’abreuvent de clairs de lune et d’étoiles. Place de la Concorde, chaque soir où le temps est dégagé, on se retrouve pour contempler la Voie lactée. Il y a quelques dizaines de personnes. Rats qui comptent les étoiles, nous qui ne survivrons pas sans elles. Au cœur de la ville, étancher l’impasse dans un festin de ciel.
Puis elle est venue me parler, j’étais comme un enfant. J’ai regardé ces films où l’on voit les premiers émois amoureux de l’adolescence, de cette époque où l’amour avait un rythme plus tranquille et où l’on pouvait le laisser venir à nous, ne pas le contrôler trop, se tromper sur ses sentiments, ceux de l’autre. Et je sentais mon cœur à l’unisson de ces images du passé, m’imposer une crainte et une fièvre, une timidité qu’il fallait que je surmonte si je voulais pouvoir une fois de plus contempler ses yeux.
Nous nous sommes donnés des rendez-vous. Elle y venait parfois sans sa fille, ce qui m’étonnait fort. Le courage me manquait de lui demander où elle se trouvait. Jamais je ne la vis repartir vers la même direction, comme si elle habitait partout à la fois, la ville son foyer. Nous avons tant parlé, tout de suite. De ces mots écrits sur les murs, qui se voulaient au commencement une forme de révolte, de soutien ironique au désespoir des canicules. « Nous, les rats »… Elle me disait que cela ne lui avait jamais plu et, le temps passant, que cela lui plaisait de moins en moins. Les rats meurent aussi, tu sais. Soudain, je sus comme elle avait raison : les rats disparaissaient à leur tour, sans doute en partie mangés par les plus affamés d’entre nous, sans doute en raison de la chaleur, qui les poussaient toujours plus en profondeur dans les sous-sols de la ville. Nous ne disions rien de plus que ces considérations générales. Le sentiment de la singularité nous a été dérobés : qu’avons-nous de bien intéressant à dire ? Les films que l’on regarde, les livres que l’on lit, les informations que l’on reçoit, les idées que l’on conçoit : ce sont des parenthèses qu’il faudra clore en huit mois, avant de les rouvrir, trop vite, trop définitivement. Et conversant de pas grand-chose, d’un peu tout, des étoiles et de la lune, du souvenir des nuits de cinéma, de terrasse, de théâtre, d’émeutes, de promenades, de tableaux, de fêtes foraines, de chansons, de repas, de fêtes, de tendresse, de sérénité, de colères, de rêves, de projets pour toute la vie, de discussions, ces nuits qu’on inventait à l’improviste, viens on sort et bien oui, sortons.
Elle racontait, certes, mais ces récits étaient plein de vie. Ils n’avaient rien de commun avec ceux des livres, même les plus superbes romans, les films les plus beaux, même, ne racontaient pas cela. Ses récits tenaient à l’éclat de ses yeux, au tranchant imprévu de sa voix si douce, à ce qu’elle ne contemplait rien d’autre que ce que nous avions tous deux sous les yeux, mais qu’elle n’y percevait pas exclusivement les souvenirs d’une vie à jamais éteinte, qu’au-delà de cette mémoire effroyable, elle voyait aussi avec netteté sa fille, le temps de s’aimer, des choses à chercher. Le défaut absolu d’affectation dans ses mots, c’était la matière d’un monde à nouveau habitable. Peu importe qu’il soit si délabré, si hostile, peu importe l’injustice qui nous contraint d’habiter ce monde-là et non celui d’avant, il y a toujours à faire. Et je déforme ses mots, sa pensée, son sourire. Tout est plus simple que cela. S’il n’y avait pas tant d’ennui et de désœuvrement, je n’aurais pas besoin de tant de mots.
Une nuit où elle n’était pas avec sa fille, elle me regarda droit dans les yeux et son regard me fit concevoir une peur inédite, que jamais encore je n’avais ressentie. Elle prit mes deux mains dans les siennes et mon cœur s’emballa de l’espoir qu’elle m’embrasse, qu’elle m’aime. Je manque à ce point de mains passées sur mon dos et dans mes cheveux, de lèvres collées à mes oreilles pour murmurer des mots d’amour, de nuits passées l’un contre l’autre. J’ai si fort, si fort, le besoin de pouvoir dire trois fois rien, ce qui me passe par la tête, à quelqu’un que cela pourrait intéresser. Ma main cherche un dos à caresser sans qu’il n’y ait aucune autre chose à faire, aucun mot à dire, aucun geste à ajouter.
Elle ne m’embrassa pas. Elle me parla avec un imposant sérieux.
Ce que je vais te dire, c’est très simple. Je risque ma vie. Notre vie. Quoi que tu décides, il faut que tu me promettes le silence.
Je promis bien vite, tout en lui faisant signe qu’il était possible qu’un appareil robotique nous enregistre.
Elle semblait sûre d’elle, de moi et de la nuit. Personne n’entendait.
Plus personne n’écoute l’été… Voilà. Je suis membre des Badguirs.
Je n’avais jamais entendu ce nom et elle le comprit rapidement à mon visage décontenancé.
Nous sommes un réseau de résistance qui refuse l’enfouissement, nous profitons des nuits d’été pour construire des systèmes de ventilation à l’échelle de toute la ville, des tours du vent de petite taille, pour habiter le désert que nous avons créé. Nous enregistrons ce qui se passe à l’air libre, à la recherche des inventions que n’importe qui a pu faire. Nous nous protégeons de la police, détruisons tout ce qui chauffe et nous plantons des arbres…
Elle parla longtemps d’actions simples et dangereuses.
Elle ne raconte pas une fable mais un poème. Un chant du monde – j’ai vu l’expression dans l’un des appartements que j’ai visités. Dans la veillée caniculaire, elle pose sa main sur la mienne et chante des galaxies à contempler, des lunes à dévisager, des airs à siffler, des silences à considérer, des rires et des rêves.
Nous, les rats, mauvais slogan à effacer des murs. La vie doit se déclimatiser, se déterrer. Je ne sais comment lui dire que la vie me doit surtout un baiser de sa part. J’attendrai. Il ne faut plus compter les mois dans la peur, le temps s’inventera, les murs des villes retrouveront des messages qu’on peut habiter ensemble.
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