La revue À bas bruit. Des paysages anarchiques fait le pari que l’entraide, l’attention portée à la fragilité de ce qui diffère, sont des manières de s’insurger. À travers enquêtes et entretiens, analyses, lettres, expérimentations littéraires, elle est pensée comme une archive d’expériences qui surgissent dans les interdépendances par lesquelles s’instaurent des milieux de vie singuliers : dans les mondes du soin, à l’école ou avec des réfugiés. En Seine-Saint-Denis, en Creuse ou au Mexique. Là où des êtres n’existent qu’en faisant exister d’autres êtres, qui en retour les font exister. Car partout, dans des rapports inattendus, dans le tissage de liens, des lieux se soustraient à la brutalité de la négligence, font naître de nouvelles formes de communauté.
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Le monde devient une scène – dont nous ne serions que les spectateurs impuissants – où se jouent la progression du ravage des milieux de vie, les massacres à grand spectacle agréés par la planète libérale, les nouvelles Unions Sacrées qui ouvrent en grand les portes de l’abîme, un management ricanant armé de saluts nazis pour cultiver un eugénisme new age, les gesticulations d’une violente idéologie propriétaire paranoïaque, la décomposition des scènes politiques… Un monde saturé d’images qui nous absentent du monde, enserré dans le maillage asphyxiant de connexions qui anéantissent les liens. Et puis encore, devrions-nous être condamnés à assister à la farce de représentants auto-proclamés qui prétendent à nouveau guider le peuple, ressuscitant des sujets fantasmagoriques dans un paysage d’atomisés ? On le sait : la représentation rend fou.
Et pourtant… Les résistances prolifèrent qui fissurent la cage de fer de la totalisation sociale, faisant bégayer les régimes d’intelligibilité qui assignent des sujets à leur identité.
Comme le rappellent David Graeber et David Wengrow, on peut définir l’État, y compris dans ses institutions, non par ce qu’il est mais par ce qu’il n’est pas, par ce qu’il ne peut pas être : à chaque fois que des formes de communauté insistent en échappant aux gouvernements ; lorsque de nouveaux liens permettent de fuir les enclosures de la valeur où se rassemblent des foules de moi hypnotisés par eux-mêmes ; quand des régimes de sensibilité subsistent entre les êtres qui conjurent l’abrutissement identitaire. Et ce sont alors des gestes d’hospitalité qui surgissent.
On voudrait nous exiler du monde alors que c’est le monde lui-même qui est en train de s’exiler. Si l’expérience de la migration est au cœur des révolutions à venir, c’est que le migrant est toujours un émigrant qui transporte des mondes que nous voulons honorer : les mondes des transfigurations qui permettent au moi de sortir des prisons de ce qu’il est, de s’engager dans ce qui lui est étranger, faisant surgir des éthopoïétiques où s’enchevêtrent des manières d’exister.
Comme le suicidaire se précipite dans l’eau, je me précipite dans le monde, toutefois je ne trouve pas en lui la mort, mais la vie. Tuer le moi permet au moi-monde de vivre, disait Landauer.
L’affirmation des formes de vie, leur singularisation, ont leur part du négatif qui résulte de la destruction des places et des assignations – celles qui constituent le monde social avec ses machineries de dépossession. Il s’agit de cesser de se complaire dans un statut de dominés, qui nous dicte ce que nous sommes, pris dans un inassouvissable besoin de reconnaissance, celle que nous accorderont nos maîtres. Mais plutôt de lutter contre la dépossession, de nous embarquer dans ce que nous ne sommes pas encore, dans ce que pouvons devenir lorsque nous rencontrons l’infinie variation des relations entre les êtres, rendant possibles des formes de réappropriation de la différence par laquelle s’affirment des vies anarchiques.
Le Même
nous a
perdus, le
Même
nous a
oubliés, le
Même
nous a – –
Paul Celan
Les contributions régulièrement publiées par la revue A bas bruit seront autant de prétextes à des rendez-vous pour que des rencontres, des échanges et des manières de nous lier puissent avoir lieu.
