C’est à dire

Actualité stratégique ou de la vertu des défaites constructives

C’est un fait acquis : il faudrait prendre le pouvoir pour que tout cela cesse. Tout cela : le péril électoral d’extrême droite, la destruction planétaire, la militarisation croissante du monde qui accompagne à Gaza un génocide, au Soudan des massacres sanglants, au Vénézuéla un coup d’État impérialiste fièrement revendiqué, en Ukraine, tous les préfixes à tous les fascismes, de ceux qu’on dit techno-fascistes à ceux, qui sont peut-être les mêmes, qu’on qualifie de libéral-fascisme. Tout cela est notre présent : litanie de désastres qui s’empilent et se confondent, grotesques et formidables, au prix d’une sidération qui ne semble plus devoir prendre fin sauf à imaginer d’autres futurs possibles à ce présent. Justement, le futur imaginé qui répond à tout cela repose sur une idée simple : prendre le pouvoir pour faire advenir ce futur meilleur. La stratégie, il n’y a que ça.

Comment d’ailleurs aller contre cette logique de l’évidence ? Ne faut-il pas tout faire pour qu’au plus vite, les enfants de Gaza cessent d’être assassinés ? Que faire d’autre que se résoudre à empêcher au plus vite les destructions de la planète, à contenir les menaces impérialistes qu’un Trump fait peser sur tous les peuples ? Présent saturé de menaces gigantesques, qui impose une austérité et un autoritarisme logiques : il ne faut plus qu’il y ait, ouverts, différents possibles entend-on dans une lassante ritournelle ; mais seulement le plus incontestable.

Le 17 janvier, nous nous réunissons autour des premiers textes publiés par À bas bruit, de ceux qui viennent et de ce que nous souhaitons faire en plus des textes. Réunion d’ami·e·s, que préoccupe et sidère cet état de choses. D’autres désastres s’ajoutent : la situation des exilés en France suite à l’application de la loi Darmanin, la destruction de la mer Méditerranée, les milices fascistes d’ICE à Minneapolis. Alors que l’un d’entre nous témoigne de la situation dans le Minnesota, d’autres s’interrogent sur les conséquences concrètes de l’arrivée au pouvoir du RN. Le défaitisme affleure, mais quelque chose résiste. On propose des rencontres possibles, des textes à venir. On ne veut pas faire œuvre d’information, on ne réagira pas à l’actualité, mais on fera quelque chose. D’autres amitiés à aviver, à faire naître, pourront apporter leurs réponses, qui auront aussi leur part d’impuissance.

Détour par un certain passé auquel on revient sans cesse – on n’oserait guère dire qu’il nous hante. Espagne, mai 1937. Le PCE, obéissant aux orientations stratégiques de Staline, trahit la révolution et déclenche un conflit qui fait basculer le camp républicain. Helmut Rüdiger se souvient, dans un essai écrit en 1940 :

Le problème de savoir si la CNT devait « aller jusqu’au bout », se chargeant seule des affaires publiques […] fut soulevé plusieurs plusieurs fois […]. « Devons-nous oui ou non prendre le pouvoir ? ». C’est en ces termes que les représentants de l’organisation résumaient le problème de ces journées sanglantes. Mais étant anarchistes, que voulaient-ils dire par « pouvoir » ? […]

Mais puisque le 3 mai 1937, la masse de la CNT, représentant la majorité du prolétariat industriel catalan, était en conflit ouvert avec toutes les organisations représentant les autres couches sociales […] (la petite bourgeoisie, les intellectuels, la grande masse des paysans catalans, à savoir, les rabassaires [métayers], les employés de bureau, les techniciens, etc.), la question du « pouvoir » devenait pour la CNT à ce moment-là celle de savoir si elle devait écraser tous ceux-là, en concentrant entre ses mains le monopole de la direction politique, et en créant aussi, naturellement, son propre appareil répressif qui était nécessaire pour empêcher que les « écrasés » ne resurgissent. La réponse fut « non » […]1.

Ni la guerre, ni les massacres, ni l’extrême droite qui menace ne manquent pour ces réflexions stratégiques menées au sein du mouvement anarchiste espagnol à l’apogée de son drame historique. La décision est prise lucidement, rappelle Rüdiger : les membres de la CNT ont une conscience aiguë que leur décision de ne pas prendre le pouvoir entraînera la victoire des staliniens et leur mainmise sur le camp républicain ; ainsi qu’à terme la défaite face aux fascistes. Le choix qui est fait est celui d’une défaite réfléchie, et avec elle les morts, les blessés, les exilés.

Laissons les défenseurs contemporains de Juan Negrìn et du PCE expliquer qu’eux seuls avaient raison. Nous nous plaçons du côté de cette défaite, non pour l’appeler de nos vœux, mais pour dire que cette défaite est la principale victoire laissée par les anarchistes espagnols en legs pour l’antifascisme à venir. Il n’est pas question de prendre le pouvoir! La question du pouvoir est secondaire par rapport à celle de la conjuration de ce qui empêche des futurs désirables : que nos expériences ne soient pas empêchées, détruites. Quel monde produira une stratégie aussi tyrannique pour le présent ? Au sein du drame, ce que nous comprenons de cette décision de mai 1937 est une attention à ce qui importe le plus et qui n’a d’intérêt que dans sa capacité éprouvée à déjouer la politique et qui se jouait dans le quotidien ordinaire des quartiers de Barcelone et des villages d’Aragon.

Un « défaitisme constructif 2» (Heiner Müller) commence en prenant acte de là où nous en sommes en conjurant les prétentions des impératifs stratégiques, qui nous font croire que la gauche est prête à prendre le pouvoir si jamais…

Où en sommes-nous, alors ? Un peu comme tout le monde, à tenter de conjurer au quotidien le tragique et le grotesque d’une actualité qui n’est « nôtre » que par tant d’obligations. Quel est le nous qui est convoqué, sa composition, ses lignes de vie qui sont aussi des lignes de fuite, pour qu’elles cessent d’envelopper – et d’asphyxier – des mois atomisés, rassemblés, représentés, à gouverner? Quelles sont les puissances de l’inactuel qui œuvrent clandestinement dans l’actualité pour faire advenir le réel du possible? Nous parlons alors des régions invisibles où se tissent les enchevêtrements d’expériences qui ne se laissent pas tétaniser par une actualité nourrie d’« actualités » catastrophiques.

Ce n’est pas grand-chose et ce n’est pas nouveau : nous voulons cultiver l’amitié, espérant toujours que ses constellations vont s’élargir À cette actualité qui nous impose de trouver à cette ordinaire amitié des airs d’insuffisance et de naïveté, nous lui opposons l’idée que rien ne sera laissé en héritage par ce présent dystopique si ce n’est des attentions sincères portées aux milieux de vie vulnérables, traqués, menacés, disloqués, atomisés, effrayés. Dans son Discours de la servitude volontaire, La Boétie fait de l’amitié la meilleure résistance contre la tyrannie : idée inactuelle où se fait jour un présent à toujours reprendre, où quelque chose se fait et se donne à entendre, qui mérite qu’on en témoigne.

« N’y a-t-il personne ici? » dit le Voyageur,

Frappant à une porte éclairée par la lune;

Et son cheval dans le silence mâchonnait l’herbe

Du sol de la forêt recouvert de fougères […]

Oui, ils entendirent son pied sur l’étrier,

Et le bruit du fer contre la pierre,

Et le silence qui se retirait doucement,

Quand les sabots furent partis. »

Walter de la Mare, The Listeners.

1 Helmut Rüdiger, Ensayo critico sobre la guerra de España, 1940, cité par Burnett Bolloten, La Guerre d’Espagne. Révolution et contre-révolution (1934-1939), Marseille, Agone, 2014 [éd. Orig. 1991],p.597-598.

2 Lettre à Reiner Stenweg, cité dans https://entetement.com/conversation-avec-balise-ouvrante/


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