
Lluvia en León, Guanajuato, México, Tomás Castelazo, 2012
De toute évidence, personne n’avait reconnu Samer Besfalminov lorsqu’il se rendit à la cérémonie des faiseurs de pluie, malgré sa notoriété. Il allait parmi la foule, sans que nul ne l’arrête, ce qui le rassurait et l’étonnait à la fois. Logique. L’homme est célèbre, mais pas son visage. Étrange. Mais logique.
Il avançait vers la tribune des officiels. Jouer des coudes, des épaules, s’excuser, pardonner, ne pas rendre le regard courroucé, attention aux enfants, quand même, pourriez vous excuser, pardon, je voudrais, non mais. Et la tribune, c’est en réalité un socle de plastique planté de pupitres transparents, d’écrans sur pieds où l’on a écrit pour les faire défiler les mots « cérémonies de la pluie », de drapeaux que personne ne connaît – et bien sûr il y a beaucoup de personnes, qui sont des officielles, la maire, qui est la première à parler, le président du conseil général Christianson, la présidente de la communauté d’agglomération, des représentants des agriculteurs, et un sociologue doit se nicher quelque part dans la foule pour noter que les accents, les intonations, les vêtements, les gestes dépendent bien sûr de la fonction de chacune de ces personnes. Les couleurs, ce sont celles de la patrie avec le bleu blanc rouge, celles des costumes trois pièces noir et gris, des tailleurs et des petites touches plus éclatantes par lesquels on se rehausse, on se distingue un peu, celle de l’ocre des maisons et du blanc vitreux du plastique.
Il est pantelant. Il n’a pas l’habitude de tant d’efforts ni de tant de proximité avec ses frères et sœurs humains. Le téléphone. Enregistrer, enregistrer, oui, faire des images. En direct, connexion. Non, reprendre. D’abord une annonce. Attention, ça va commencer. Événement. Révélations. Connexion. Enregistrer. Microphone. Respirer. S’éponger. Connexion.
Vas-y Samer !
Nique-les !
J’hallucine !
Trop marrant, la tête…
Soutien.
Force.
Courage.
Avec toi !
Mais qu’est-ce qui va falloir de plus à ces veaux…
Mort aux vaches !
Sur la tribune, un gendarme est apparu. De toute évidence, il est caricaturalement gendarme jusqu’au bout du bedonnement de l’uniforme dans les plis de la graisse. Certaines personnes connaissant mieux les aléas de sa vie pourraient raconter comme il devint adipeux suite à un enchaînement de conditions difficiles, qu’il aime à raconter lorsqu’il a rendez-vous avec des personnes contactées via des applications de rencontre, ce n’était pas facile le cancer, ce n’était pas facile la rupture, et le travail, tu vois des choses que personne ne voit, l’autre visage de la société, c’est, c’est, c’est dur à expliquer ; mais alors, gendarme, pourquoi ne t’es-tu pas rendu compte que ce fut justement d’insister à ce point sur tes difficultés qui t’empêchait si souvent de séduire ? Mais gendarme, les héros ne vivent pas ainsi, voyons ! Et qui sait ce qu’il aurait fallu au gendarme pour trouver un peu plus d’amour, entre un ami moins complaisant que les militaires l’entourant ou bien un soutien psychologique plus professionnel… Peut-être, d’ailleurs, gendarme, cela même ne t’aurait pas permis de mieux réagir face aux incidents de la cérémonie des faiseurs de pluie.
Un gendarme sort son flingue n’importe comment et s’apprête à tirer sur la foule.
Images – le gendarme qui menace la foule avec son pistolet
Récit – un gendarme perd son sang-froid et crée la panique
Enquête – bavure, meurtre policier ? Que s’est-il passé pendant la cérémonie des faiseurs de pluie ?
Dans le camion placé au bord de la place du village, il y a des instruments de haute précision technologique et inscrit partout ou presque le mot rain, la pluie en anglais. Des prospectus affichent le même mot et précisent qu’il s’agit d’une entreprise nouvelle spécialisée dans l’activité de faiseur de pluie, reprenant l’antique tradition millénaire d’invocation de la pluie, danses aux bras jetés vers le ciel, aux têtes renversées, jambes martelant le sol, tambours, chants, sonnailles, trombes et rhombes, hurlements, nuits de transe, esprits des éléments, avec la modernité la plus technologique des réseaux de neurones et de la robotique assistée par intelligence artificielle offrant des chorégraphies de véritables chorégraphies où le ciel l’eau l’air la terre se régénèrent grâce à la science dans le respect de l’environnement avec un pouvoir inédit, commande de la pluie, ça marche ! Ça marche ! Oui, ça marche.
Elle, Mina Sempi et oui c’est un drôle de nom, n’a de toute évidence, plongée dans son travail, pas entendu l’agitation au-dehors, la foule qui panique, les imprécations du célèbre vidéaste influenceur Samer Besfalminov et ses cris. La logique, encore – bravo, la logique ! Bon pied bon œil ! – explique sans peine qu’elle ait confondu le premier coup de pistolet du gendarme avec le signal convenu pour lancer l’opération, même si c’est trop tôt, ils avaient dit pas avant 16h15 et il n’est pas 16h, mais encore une fois, la concentration, l’angoisse, tout cela appartient à la logique, qui la fait se déplacer devant ses écrans moniteurs, pianoter, oreillettes fichées, les doigts agiles, l’essaim de drones qui s’élève et dont elle entend au-dehors du camion le bourdonnement. Mina, c’est le moment. C’est son heure, pense-t-elle dans une considération toute professionnelle où sa vie et sa carrière ne forment qu’un bloc, uni, fusionnant totalement avec l’instant présent, avec le pad, le joystick, le clavier, les écrans moniteurs, les oreillettes, les doigts comme les hélices des drones, tous les drones, l’essaim et elle, chaque drone un membre, l’écran un membre, toute une pensée qui s’échappe d’elle pour se déposer et sa vie future avec dans le ballet vrombissant qu’elle dirige sans même le voir de ses yeux, mais peu importe, ses yeux sont ceux des drones, les écrans se divisent en petites fenêtres, alternent automatiquement mais cet automatisme même lui appartient dans sa chair. Elle n’entend pas les mouvements de panique, ni les deux autres coups de feu, ni la confusion, elle tique simplement un peu lorsque le camion remue sous la pression de la foule en panique, oh, l’espace d’un seul instant, comme battements d’ailes.
Arrivé l’essaim à l’altitude idéale et malgré la maigre présence de nuages, Mina décide d’actionner la fonction rain pour faire pleuvoir. Son angoisse au moment de l’actionner est à la mesure de la douleur qui suit – douleur, tu es âcre, tu pues, il faudrait que tu ne sois pas là. Peu importe si cette douleur âcre et mauvaise n’est pas le fruit du travail de ses terminaisons nerveuses, puisqu’elle l’a ressentie aussi vivement que les drones traversés par une décharge électrique trop forte, mal dosée, mal pensée, mal agencée. De toute évidence, la souffrance de Mina n’est pas feinte – c’est que sa vie s’effondre en même temps que l’essaim des drones. Allez, l’effondrement est à la mode ! Le tout est de se relever.
Rain, la start-up prometteuse, entre en zone de turbulence.
De faiseur de pluie à faiseur de ruines : le récit du jour où tout a basculé pour une jeune entreprise française.
It’s raining… pas grand-chose !
La plupart des gens qui le connaissent ont de toute évidence oublié quel était le vrai nom de Al. On l’appelait Al et voilà tout – un peu de simplicité ne nuit pas. Connaître quelqu’un sans savoir son nom, ce n’est pas si inouï. Les secrets qui semblent mériter qu’on les cache… Ce serait seulement des préférences sexuelles ? Des infractions à un ordre moral suranné ? Ou alors des questions de légalité, bien sûr – que pensez-vous de cette expression : force reste à la loi ? Mais les prénoms, cela peut être un secret n’intéressant personne. Dans certaines pratiques magiques, cacher son prénom réel permet de s’immuniser contre les mauvais sorts. Peut-être qu’Al en bénéficiera, si jamais un vent mauvais l’expose aux sortilèges mauvais. Al : Alain, Albert, Ali, Alex, Alexandre, Alfredo, Allyuh, Aldo, Alassane… Peut-être lui-même a-t-il oublié, s’il a égaré sa carte d’identité ?
Al a trouvé une place de choix dans la foule. Un peu à l’écart, mais suffisamment proche de la tribune. Il pense à toute autre chose. Il n’y croit pas. Il croit à tout ce qu’on voudra, mais pas à des robots qui feraient pleuvoir. Mélange de discours tout imprégné de haute technologie et de références anciennes : méfiance, Al, tu as raison. Ce n’est que du discours, ça sent très fort l’arnaque. Les escrocs parlent ainsi. Sans vérité. Tandis que la maire parle, il pense à autre chose.
La terre, les lézardes. On retourne une terre sèche et dure comme le roc, ce sont des efforts inouïs. On découvre cette terre qu’on connaît depuis la naissance meuble et humide, on la découvre comme une étrangère, comme si à force de parler de migration et de migrants on avait provoqué l’exil de la terre elle-même. Il y avait de l’herbe verte jusqu’en août, il y avait des mois de neige, il y avait des tas de lombrics, des grouillements d’insectes qu’on devait écarter de la main ou taper sur la peau, il y avait des bruits animaux, des bruits de pas dans la végétation, et, petits, on enfonçait un doigt sans même accuser de pression supplémentaire, on ne voyait presque jamais le brun de la terre recouvert par les plantes et les animaux. On retourne une terre qu’on voyait à la télévision, ce sont des Saharas que l’on retourne, sans avoir quitté jamais son petit village. Al se dit qu’il est aussi un migrant, comme ceux dont tout le monde parle tout le temps. Cette terre n’est plus la sienne qu’au cadastre, son appartenance réelle appartient à d’autres. Ce qui compte, c’est le cadastre, Al, ne t’en fais pas. Sous la terre retournée, il n’y a que de la terre aussi sèche, aussi dure. C’est sans fin. C’est sans fond.
Al pense à ses bêtes, qu’il voit passer des journées entières à l’ombre des rares arbres qu’accueille son pré. Au foin qu’on leur apporte dès la fin du mois de juillet. À l’eau qui manque. Aux échanges avec les autres, qui tournent en rond. Est-ce que l’année prochaine est la dernière où nous essayons de faire comme si cette terre était encore la nôtre ? Si ce n’est elle, ce sera l’année d’après… Et les préventions incendies, les alertes sécheresses, les canicules, le prix de l’essence, les aides publiques, son dos. Le poids n’est pas tellement sur ses épaules mais plutôt dans son crâne, où s’amoncellent des idées noires qui le débordent toujours plus.
Est-ce de ce poids qu’il tire sa capacité à s’amuser de voir un jeune homme hirsute faire un scandale pendant cette cérémonie stupide ? Son à-propos à ne pas suivre la panique lorsque le gendarme tire dans la foule, à simplement marcher, patiemment, dans un autre sens que la foule, à l’arrière de la tribune ? Peut-être est-ce tout simplement qu’Al est quelqu’un dont certaines ressources n’avaient jamais trouvé à s’exprimer pleinement du fait de sa vie paysanne où ce genre d’urgence ne vous sollicite que trop rarement – l’urgence, c’est un sacré truc.
Et c’est tandis qu’il cheminait calmement, amusé, replet, enfin satisfait, vers cet endroit plus sécurisé où il pourrait examiner un tantinet la situation, qu’Al entendit un bruit formidable loin au-dessus de sa tête, vit une ombre mouchetée de soleil grossier autour de lui. Et de toute évidence il eut le temps de prendre conscience de sa mort imminente au moment où le drone en chute libre le frappa sur le front qu’il levait.
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