
Pourquoi reprendre ce vieux slogan des luttes des « sans-papiers » des années 1990 ?
Dans la vague néo-fasciste planétaire que nous vivons, un des motifs les plus persistants et universalisés est la haine du migrant. Qui est aussi celle portée contre un « dehors » qui vient troubler la précaire stabilité de l’intériorité sociale fabriquée par l’État. Cette haine du migrant, sa déshumanisation, se traduit, comme nous le savons, par l’acceptation des crimes d’État que sont ses politiques migratoires. On peut rappeler que l’Office International des Migrations (OIM), une agence de l’ONU, a recensé entre 2014 et 2022 la mort de plus de 50 000 migrants sur les routes migratoires, chiffre très largement sous-estimés selon cette même organisation. On peut rappeler encore — il suffit d’ouvrir les yeux lors d’une promenade dans les rues des grandes villes françaises — la brutalisation de celles et ceux qui parviennent à arriver en Europe. On peut souligner encore les régimes d’exception du droit qui auront conduit à la création de centres de rétention administrative, véritables prisons qui servent d’antichambre aux renvois, éloignements et autres déportations de personnes dont le seul « crime » est de ne pas avoir de documents attestant d’une bonne identité…
C’est donc de ce dehors, depuis notre « ici », dont il sera question. De celles et ceux qui habitent ces ailleurs ignorés, qui s’engagent dans des passages entre des mondes. Au péril ahurissant de leur vie, danger étroitement corrélé à la violence des États et à leurs logistiques hypertrophiées du contrôle et enfin de bannissement des migrants. Mais il s’agit aussi de passages, d’itinérances qui traduisent l’acharnement à faire vivre une aventure intime que le regard humanitaire peine à considérer. Aventure qui modifie les rapports à la communauté d’origine, qui en réinvente les coordonnées, qui en crée de nouvelles.
Les terrains de recherche présentés dans Migrations transsahariennes. Vers un désert cosmopolite et morcelé (Niger)1, ouvrent à un champ de réflexion qui montre la complexité des mouvements migratoires, à des perceptions qui défont la réification du migrant, du réfugié, de l’exilé, du clandestin, en somme de l’étranger, pour faire apparaître la dignité du voyageur. Et par là, c’est l’expérience d’une désincarcération de l’identité nationale qui peut s’opérer. Pour celles et ceux d’ici, pour celles et ceux qui transportent des ailleurs
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Josep Rafanell i Orra : Précisons que tes recherches ont débuté dans les premières années 2000, que tu publies le livre dont il est ici question en 2009, et que tu as depuis continué de travailler sur les mobilités humaines et le Sahara. Pour ne citer que deux événements emblématiques, rappelons que les Printemps arabes débutent en 2010, et la chute de Kadhafi et son assassinat ont lieu en 2011. C’est donc tout un pan de l’histoire récente qu’il faudrait aussi considérer, qui voit se durcir de façon très brutale les politiques migratoires des États européens mais aussi africains, les uns et les autres en étroite interdépendance (et collaborant en termes de violence), ce qui ne veut pas dire des rapports de symétrie, bien entendu. Nous y reviendrons au cours de l’entretien.
Mais d’abord, pourrais-tu nous dire comment est né cet intérêt pour les espaces transfrontaliers des immenses régions sahariennes et sahéliennes où se dessinent les histoires plurielles de la migration, dans cette géographie habitée qui contredit l’image (que l’on peut se faire) d’un no man’s land seulement traversé par de légendaires nomades ?
Ensuite, pourrais-tu t’expliquer sur un passage de ton livre où tu questionnes les liens entre terrains, pratiques et méthodes ; engageant des choix, ouvrant à des hasards et tenant compte des contraintes qui s’imposent au chercheur? En reprenant tes mots, tu nous dis que « la recherche est déterminée de trois différentes manières : aller là où l’on se laisse aller ; aller là où il faut aller ; aller là où l’on peut aller… »
Julien Brachet : C’est souvent compliqué d’expliquer a posteriori pourquoi on s’intéresse à tel ou tel domaine de recherche sans trop reconstruire un parcours en y ajoutant de la cohérence là où, à l’origine, il n’y en avait pas forcément. C’est pareil avec la littérature, les arts, et n’importe quelle activité choisie. Parfois il y a un élément déclencheur évident, mais souvent les choses se déterminent petit à petit dans le cadre de structures préexistantes, de micro-décisions plus ou moins conscientes, de hasards plus ou moins forcés. Alors pourquoi je me suis intéressé au Sahara ? Aujourd’hui, je dirais que c’est sans doute le fait d’un mélange d’amitiés, de curiosité et d’opportunités. Je suis d’abord parti avec des copains – on avait à peine vingt ans – et on avait terminé une grande balade en auto-stop à l’orée du désert, on s’était arrêté là où s’arrête la route, dans le nord du Niger. Cette première rencontre avec des formes contemporaines de nomadisme m’a donné envie d’en savoir plus, de mieux comprendre. L’année suivante, j’ai obtenu une bourse d’étude pour partir deux mois au Niger. Je me suis retrouvé dans des campements d’éleveurs nomades, à l’extrême nord du massif de l’Aïr, pas très loin de la frontière algérienne. J’y suis resté six mois. J’ai appris les bases de la langue et de la vie quotidienne grâce à la patience de tous les membres du campement qui chaque jour me répétaient certains termes, me montraient certains gestes. De retour en France je me suis inscrit à l’Institut national des langues et civilisations orientales pour continuer d’apprendre la langue (la tamasheq), puis je me suis inscrit en thèse de géographie, et je suis reparti là-bas. Je voulais comprendre davantage ces formes de vie nomade, et notamment le commerce caravanier. Je suis resté une année avec des éleveurs, avec des caravaniers et avec des oasiens aussi. Un jour, au bout d’un an environ – et s’il y a un élément déterminant c’est peut-être celui-là – alors que je marchais depuis une bonne semaine avec des caravaniers et une centaine de dromadaires pour traverser le Ténéré, au milieu de ce désert parsemé de dunes de sable difficilement franchissables, d’énormes camions sont apparus à l’horizon. Ils étaient surchargés de marchandises et de gens. Ils sont passés lentement à côté de nous, puis ont disparu. J’ai demandé à mes amis caravaniers ce que c’était que ces camions, et ils m’ont expliqué qu’ils revenaient de Libye, que là-bas on pouvait gagner beaucoup d’argent, que des gens de tout le continent y allaient pour travailler, et qu’ils passaient par là pour rentrer chez eux. Et là, je me suis dit qu’il se passait autre chose dans ce désert que ces échanges caravaniers pluriséculaires de mil, de dattes et de sel que j’étudiais depuis un an. C’est ainsi qu’est né mon intérêt pour ces mouvements migratoires entre l’Afrique subsaharienne et l’Afrique du nord. Je suis resté une année supplémentaire dans ces régions du nord du Niger, près des frontières de l’Algérie et de la Libye, pour étudier cette fois les phénomènes migratoires dont je parle dans ce livre. Voilà un peu d’où cela vient.
Après, pour ce qui concerne la pratique du terrain, ce que tu évoques est une question de méthode centrale dans l’ensemble des sciences sociales. Dans ces disciplines, ce qu’on appelle « le terrain » désigne l’espace naturel et social où le chercheur va enquêter, observer des situations et des pratiques, interagir avec des acteurs, collecter des données, mener des entretiens, afin de saisir au mieux la complexité d’une réalité sociale. Voilà de façon très schématique ce que désigne « le terrain ». La pratique du terrain est donc une des pierres angulaires de la légitimité et de la rigueur des données qu’on produit et sur lesquelles on s’appuie dans nos analyses. Donc c’est la validité des connaissances scientifiques produites par ces disciplines qui est en jeu. Mais ce qui m’a intéressé particulièrement, c’était d’essayer de saisir comment dans mon expérience particulière, j’avais construit un terrain de recherche autant qu’il s’était construit de lui-même. C’est un phénomène assez classique : le terrain échappe toujours un peu au chercheur. Certains diront même que c’est quand on perd pied, quand on sent le terrain glisser entre nos doigts que l’enquête peut vraiment commencer. Bien sûr, cette idée de se perdre sur le terrain, c’est un vieux mythe teinté d’exotisme, mais je crois que ça dit tout de même quelque chose de la difficulté et simultanément de la nécessité qu’il y a à être ouvert à l’imprévu et à l’inconnu quand on mène des recherches empiriques. Il y a toute une littérature sur la question du terrain en sciences sociales et on pourrait en parler des heures, en abordant les questions actuelles de la colonialité des regards, du faire ensemble, du rapport entre savoirs locaux et savoirs scientifiques, ou des nouvelles contraintes de financement et autres injonctions de productivité de la recherche scientifique. Ce sera pour une autre discussion.
Mais si je reviens au terrain de recherche qui est à la base du livre, ce que j’ai voulu faire, c’est simplement rendre compte de ma pratique pour m’aider moi-même à mieux saisir ce que j’avais vécu, et à mieux en saisir les limites et les biais. J’ai voulu expliquer comment j’étais passé des campements nomades aux ghettos de migrants, et des dromadaires aux camions, en identifiant trois manières de faire du terrain qui se chevauchent plus qu’elles ne se succèdent.
Aller là où l’on se laisse aller, ça veut dire circuler un peu partout, au hasard des lieux, selon les opportunités de déplacement, selon nos envies. C’est une manière de prendre contact avec une zone d’étude – qui peut être un quartier, un village, une organisation internationale, une entreprise, un groupe social, ou dans mon cas une région désertique plus vaste que la France continentale – de manière plus exhaustive que si on se concentre immédiatement sur les endroits les plus « évidents » et les personnes pré-identifiées comme « personnes ressources ». Aller là où il faut aller, ça se fait au fur et à mesure des découvertes et des discussions, en identifiant petit à petit les lieux précis, les « micro-terrains » et les interlocuteurs qui s’avèrent être importants voire incontournables. Dans mon cas il s’agissait des villes sahariennes et de leur relais oasiens où tous les acteurs des circulations transnationales se croisent, des lieux de transport où tout se négocie, mais aussi des lieux d’hébergement des voyageurs où les projets migratoires sont reformulés, ou encore des lieux de l’illégalité et du contrôle, qui révèlent le rapport des individus à l’État et la tension entre le légitime et le légal, tels que les postes frontières, les checkpoints aux entrées et sorties des villes, les lieux de chargement des véhicules clandestins. Le troisième élément qui a façonné ce terrain de recherche, quand je dis aller là où l’on peut aller, c’est la question du risque et de la contrainte. Certains endroits potentiellement très intéressants n’étaient pas accessibles, ou ne m’étaient pas accessibles. Je m’en suis rendu compte au coup par coup, avec plus ou moins d’évidence, lorsque aucun transporteur ne voulait me prendre pour aller dans tel ou tel endroit aux frontières de l’Algérie ou de la Libye ; lorsque des militaires m’invitaient à dormir dans leur caserne pour ma propre sécurité, m’expliquant que j’avais mis mon nez dans des affaires de trafics de cigarettes et de cocaïne délicats ; lorsque j’étais interdit de séjour dans une zone malgré l’autorisation de recherche du ministère nigérien de l’Enseignement supérieur et de la recherche dont je disposais ; lorsque la police algérienne m’a expulsé d’Algérie par le sud, malgré mon visa en bonne et due forme ; ou lorsqu’on m’a renvoyé à plusieurs centaines de kilomètres de là où je travaillais, avec une kalachnikov dans le dos, et mis en cellule pour avoir observé d’un peu trop près des pratiques de corruption et de racket des migrants de passage. Aucun motif officiel n’a jamais justifié l’inaccessibilité ou la fermeture de ces micro-terrains, qui ont pourtant grandement déterminé ma pratique empirique, et donc l’ensemble de mon travail. Voilà en somme trois grandes dynamiques de constitution du terrain qui sous-tend cette recherche au long cours sur les migrations vers et à travers le Sahara.
Venons-en à tes rencontres avec ceux et celles qui s’engagent dans ces voyages à la fois très codifiés, si on suit ton enquête, mais aussi très hasardeux. Voyage inséparable des rapports (ou des non-rapports) avec les « locaux ». Je voudrais que l’on s’attarde sur un aspect : il y a la scansion de multiples « ici » du parcours migratoire, où se fige de façon contrainte un temps suspendu et qui souvent se prolonge du fait des difficultés du voyageur à trouver le bon plan pour repartir. Ceci suppose un certain nombre de lieux (gares routières, commerces, lieux d’hébergement…) où se tissent des relations entre les voyageurs, entre les voyageurs et les habitants des villes, des oasis-relais et d’autres lieux qui sont les nœuds d’une « logistique » du voyage…. Alors quelques questions surgissent : y a-t-il des relations durables qui se tissent avec les «locaux » ? Les migrants sont-ils visés par l’hostilité des habitants ? Y-a-t-il au contraire des formes de solidarité et d’hospitalité à leur égard ? Comment parviennent-ils à survivre ?
Les cas de figure sont nombreux et varient fortement selon les personnes, les lieux et les périodes, donc il est difficile d’apporter une réponse générale à toutes ces questions. Mais on peut tout de même partir d’un élément assez largement partagé par celles et ceux qui se lancent dans ces voyages : la traversée du Sahara est fréquemment perçue et vécue comme une expérience singulière et difficile, voire traumatique. Pour la plupart des migrants subsahariens qui se rendent en Afrique du Nord, d’où qu’ils viennent, arriver jusqu’en bordure du Sahara est assez simple puisqu’il est possible de voyager en bus, sur des routes goudronnées. Le paiement éventuel de quelques pots-de-vin aux postes-frontières, lorsque ceux-ci ne sont pas contournés, leur permet de circuler même lorsqu’ils ne possèdent pas les papiers nécessaires pour le faire légalement. Mais au bout des routes goudronnées, quand on arrive dans des villes comme Agadez ou Arlit au Niger, où j’ai longuement enquêté, les modalités de circulation changent. À partir de là, le convoyage des passagers vers l’Afrique du Nord est organisé en véhicules tout-terrain capable de circuler dans le désert, parfois des camions de transport marchand, et dorénavant surtout des pick-up à plateau. Les taxes prélevées par les forces de l’ordre deviennent plus importantes, pas uniquement aux frontières, mais aussi tout au long de ces itinéraires, à chaque localité où les véhiculent s’arrêtent pour prendre de l’eau ou du carburant. Et les risques de se faire arrêter sont aussi plus importants. Finalement, le coût des voyages augmente drastiquement et chaque étape peut potentiellement laisser chaque voyageur complètement démuni. Certains réussissent bien sûr à poursuivre leur route rapidement, mais nombreux sont ceux qui se retrouvent contraints de séjourner pour des durées plus ou moins longues là où leur voyage s’est momentanément arrêté.
Dans ces villes et oasis relais où ils se retrouvent bloqués, ils vont être orientés vers des lieux d’hébergement collectif qui peuvent accueillir d’une dizaine à une centaine de voyageurs de passage. Ils y dorment sur des nattes à même le sol et ne disposent généralement ni d’eau courante ni d’électricité. Le coût de ces hébergements collectifs varie d’une structure à l’autre, selon que le gérant demande à être payé à la journée ou à la semaine, selon qu’il demande une somme par personne ou par pièce mise à disposition, et également selon les périodes. En moyenne, cela revient à quelques centaines de francs CFA par jour et par personne (1000 FCFA = 1,50 €).
L’objectif de tous ces voyageurs est de poursuivre leur route aussi vite que possible, et il leur faut donc trouver de quoi compléter leur budget d’une manière ou d’une autre. Dans le contexte général de chômage et de pauvreté des villes du nord du Sahel et du sud du Sahara, les migrants de passage ont du mal à se faire embaucher quelles que soient leurs qualifications et les rares emplois qui leurs sont proposés sont généralement sous-payés. Les employeurs potentiels savent que certains de ces étrangers sont prêts à travailler pour une rémunération très faible, n’ayant pas d’autres choix pour gagner de quoi vivre. Si quelques-uns réussissent à valoriser des compétences en travaillant dans des ateliers de réparation d’appareils électriques ou des salons de coiffure, la plupart des hommes sont employés à la journée pour effectuer des travaux de manœuvre (fabrication de briques en argile, chargement et déchargement de camions) pour des salaires qui leur permettent de survivre, mais pas toujours d’économiser de quoi reprendre la route. Certains effectuent aussi des travaux domestiques chez des notables locaux, tandis que la prostitution sous différentes formes peut constituer pour certaines femmes le seul moyen de gagner de l’argent pendant leur voyage. Parallèlement ou à la place de ces stratégies de débrouille locale, ceux qui le peuvent font appel à des tiers et essaient de se faire envoyer une aide. Ils utilisent des services d’envoi de mandat cash officiels, type Western Union, ou de transfert d’argent via des applications mobiles ou encore via des réseaux non officiels qui opèrent à moindre frais. Ce qu’il faut retenir, c’est que selon la localité où les migrants se trouvent un temps bloqués, selon leurs moyens, leurs besoins et les stratégies de débrouille mises en œuvre, leurs expériences varient fortement. Mais pour nombre d’entre eux, ces temps d’immobilité contrainte constituent des moments déterminants de leur aventure migratoire. C’est dans ces moment-là qu’il peut leur arriver de remettre en question ou de reformuler leurs projets de mobilité.
Pour ce qui est des relations entre ces voyageurs de passage et les « locaux », là encore il y a mille cas de figures selon les lieux, les durées de séjour, les situations individuelles, les langues et les religions des uns et des autres. De manière très schématique, on pourrait dire qu’il y a une certaine indifférence vis-à-vis de ces étrangers dans la partie méridionale du Sahara, et une certaine hostilité à leur encontre dans la partie septentrionale du désert. Avec les cas extrêmes de voyageurs qui vont rester des mois dans des oasis au Niger sans entrer en interaction avec les populations locales, et d’autres qui vont être attaqués ou arrêtés et parfois torturés dès leur arrivée en Libye. Mais les arnaques et les violences existent aussi dans la partie méridionale du Sahara, et de nombreux nord-africains aident et protègent les migrants originaires du sud du Sahara, voire se battent pour leurs droits contre les abus des polices ou des employeurs véreux. Donc on ne peut pas généraliser, mais oui, au milieu du désintérêt des uns et de la violence des autres, on observe des formes d’hospitalité et de solidarité multiples entre voyageurs, et entre voyageurs et locaux. Cela peut aller du simple partage d’eau ou de nourriture avec les plus démunis, à l’hébergement ou au transport gratuit, voire au soutien judiciaire par des associations, comme le Groupe antiraciste d’accompagnement et de défense des étranger·e·s et migrant·e·s au Maroc, ou à des activités de recherche des migrants perdus dans le désert, comme le fait Alarme Phone Sahara au Niger.
Cela nous amène à considérer un autre aspect : de quelle manière t’inscris-tu concrètement dans ce paysage où se mêlent le temps du passage et un temps mis à l’arrêt ? Quelles formes de relations parviens-tu à tisser avec les habitants et avec les voyageurs au cours de tes recherches ?
Toutes mes recherches ont une forte teneur empirique et se basent en premier lieu sur des séjours assez longs sur place. J’ai passé des années entières au Sahara, à vivre avec des familles, à voyager avec des éleveurs, des commerçants, des passeurs, des voyageurs. Avec le temps, l’incongruité de ma présence étrangère, européenne et blanche, et les perturbations que cela engendrait s’estompaient peu à peu, et les préoccupations du quotidien reprenaient leur place. C’est dans cette temporalité là que j’ai pu nouer des liens d’amitié assez forts avec des habitants du nord du Niger et du nord du Tchad. Il y en a que je connais maintenant depuis vingt ans, et avec qui j’ai partagé énormément d’expériences de vie en tout genre. Avec les voyageurs de passage c’est différent du fait même qu’ils soient de passage. La temporalité de la rencontre n’est pas la même. Mais il m’est arrivé de passer plusieurs mois avec certains d’entre eux, à la fois dans des villes et oasis, mais aussi dans les transports sahariens. Ou plutôt sur les moyens de transport. Je pense que j’ai passé plusieurs mois au total perché sur des pick-up ou sur des camions, à sillonner le désert, agglutiné avec des dizaines d’autres voyageurs. Ça favorise les rencontres. Mais depuis plusieurs années, avec la pandémie de Covid-19, l’intensification des activités des groupes armés, les derniers coups d’État militaires au Mali et au Niger, il n’est plus possible de mener officiellement des recherches dans toutes ces régions reculées du Sahara, ni même de séjourner dans la plupart des localités où j’ai travaillé. Certains liens se sont distendus, sans rompre pour autant.
Le parcours migratoire implique des expectatives, des objectifs, des stratégies, une acceptation de l’indéterminé pour arriver à la destination choisie. Tu racontes que ce n’est pas nécessairement l’Europe que les voyageurs visent au travers de leurs projets migratoires. La Libye, l’Algérie, la Tunisie, ce sont aussi des destinations en soi que les événements de ces vingt dernières années ont rendues de plus en plus difficiles.
Dans un contexte général de crispation identitaire et de rejet de l’altérité, la focalisation des médias et des pouvoirs publics européens et africains sur les migrations à destination de l’Europe a entretenu la peur d’un « péril migratoire » illusoire au nord de la Méditerranée et a occulté toute la diversité des circulations migratoires au Sahara. Or ces migrations demeurent très majoritairement intra-africaines. Mais malgré cela, journalistes et décideurs politiques annoncent régulièrement que des dizaines voire des centaines de millions d’Africains pauvres seraient prêts à déferler illégalement en Europe. Ces chiffres sortent de nulle part et sont démentis par toutes les études sérieuses sur le sujet2. On l’a dit et redit mille fois : les plus pauvres ne se lancent pas dans des migrations intercontinentales (ils n’ont pas le capital économique et social nécessaire), et la majorité des migrants africains restent en Afrique. Ce n’est qu’une petite minorité d’entre eux qui a pour objectif de venir en Europe. Il n’y a donc ni exode ni invasion, et ce sera certainement toujours le cas dans les décennies à venir, malgré la croissance démographique du continent africain et l’augmentation prévisible du nombre de migrants qui en partiront temporairement ou définitivement.
Depuis le milieu du vingtième siècle, l’Afrique du Nord est une destination pour les jeunes d’Afrique subsaharienne qui y trouvent des emplois relativement mieux rémunérés que dans leurs pays d’origine, notamment en Libye et en Algérie, et des universités proposant un enseignement reconnu et prisé. Mais au-delà de la question économique et des études supérieures, ces migrations temporaires répondent à d’autres attentes culturelles et sociales, à des volontés de se réaliser à travers le voyage, ou de s’extraire des contraintes de sa société d’origine. Tout ça pour dire que la majorité des personnes qui traversent le Sahara aujourd’hui se rendent en Afrique du Nord, pas en Europe, et ne le font pas uniquement pour des raisons économiques. Mais c’est au nom de la lutte contre les migrations irrégulières à destination de l’Europe que l’Union européenne et les pays européens financent en Afrique des centaines de projets qui visent à endiguer l’ensemble des circulations au Sahara. Et les gouvernements des pays d’Afrique du nord font de même, avec la mise en place de lois très dures et l’acceptation de pratiques policières encore plus dures, fréquemment illégales, et parfois mortelles à l’encontre des migrants étrangers. Les police nord-africaines n’ont hélas rien à envier à l’ICE (Immigration and Customs Enforcement) de Trump en la matière.
C’est alors aussi le lieu d’« origine » qui est à considérer. Comment l’aventure migratoire reconfigure les appartenances, les identités qui précédent le voyage? D’ailleurs, est-il approprié de parler d’identités lorsqu’on observe des recompositions de formes de communautés lors de l’expérience partagée de l’exil et au travers de ses périlleuses itinérances?
On peut en effet observer l’émergence de ce qu’on pourrait appeler des communautés de voyageurs qui se solidarisent à travers l’expérience de la traversée du Sahara, au cours de laquelle se mêlent isolement géographique et confrontation à une altérité sociale parfois perçue comme radicale. Une fois arrivés dans les villes où leur mobilité est entravée, les stigmatisations et les pressions morales et financières que subissent les migrants étrangers se renforcent. En réaction aux regards et aux comportements des populations locales avec qui ils ont des contacts et à l’égard desquelles apparaît souvent une certaine méfiance, mais également en raison des relations qu’ils nouent entre eux, de nouveaux collectifs se créent. Le lien social qui unit les migrants repose alors en partie sur des solidarités pragmatiques qui alimentent un sentiment d’appartenance communautaire et, en retour, s’en nourrissent. L’identité de « migrant » ou « d’aventurier », partagée par nombre de ceux qui se retrouvent dans cette situation d’attente, s’affirme peu à peu à travers une consolidation des discours qui réordonnent les histoires individuelles et les situations présentes. Le sentiment d’appartenance à la « communauté des migrants », communauté contingente de destin qui transcende les nationalités et le statut légal des individus tant du point de vue de ceux qui la constituent (voyageurs) que de ceux qui n’en font pas partie (populations locales, agents de l’État), prime progressivement sur toute autre forme d’appartenance (nationale, ethnique, religieuse) sans pour autant être exclusif.
Ce sentiment de multi-appartenance des migrants correspond au sentiment d’appartenance simultanée au là-bas d’origine et à l’ici du moment. Mais il s’agit d’une appartenance uniquement sociale et non territoriale : la « communauté des migrants » naît d’une expérience sociale mais n’est pas spécifiquement rattachée à un lieu géographiquement localisé. La migration, comme processus particulier d’individuation, est ainsi porteuse d’identités individuelles et collectives nouvelles qui se construisent dans une complexité différente de celle des identités sédentaires, plus contingentes, opportunistes et éphémères.
Je te propose qu’on s’arrête sur la singularité des parcours migratoires des femmes : tu expliques que les expériences migratoires de celles-ci ne sont pas les mêmes que celles des hommes. Comment cette aventure incertaine, avec ses potentielles violences, parfois meurtrières, est-elle vécue par les femmes ?
Jusque dans les années 1980, les migrations vers et à travers le Sahara étaient presque exclusivement masculines. Puis elles se sont peu à peu féminisées. Il est difficile d’avancer des chiffres généraux, mais pour donner un ordre de grandeur, on peut estimer qu’environ un cinquième des personnes qui empruntent ces routes migratoires aujourd’hui sont des femmes. Elles ont des projets d’émancipation proches de ceux des hommes, qui mêlent des dimensions économiques, sociales et culturelles, avec peut-être une volonté d’autonomisation encore plus affirmée dans la mesure où elles subissent souvent dans leur société d’origine, en tant que filles et jeunes femmes, des pressions et des contraintes plus grandes que les hommes. Voire des violences de genre. Leurs expériences du voyage sont, elles, souvent différentes de celles des hommes car elles rencontrent très fréquemment des formes spécifiques de violence de genre. Aux cas de prostitution que j’ai brièvement évoqués, et qui supposent la plupart du temps l’intervention d’hommes en tant que proxénètes d’une manière ou d’une autre, s’ajoute tout un panel de violences sexuelles. Cela peut aller des propositions d’échange de faveurs sexuelles contre un hébergement, de la nourriture, ou un transport gratuit, jusqu’aux cas extrêmement fréquents de viols, perpétrés par des bandits, des membres de milices ou de groupes armés, des policiers ou des militaires en poste dans les régions frontalières, ou encore, plus rarement, par des transporteurs. Ces violences sexuelles sont connues – certaines femmes essaient de s’en prémunir en voyageant avec un compagnon qu’elles présentent comme leur mari, et certains cas de femme se faisant passer pour des hommes ont été documentés – et rendent les retours dans les sociétés d’origine plus difficiles. Les femmes qui ont traversé le Sahara pour aller en Afrique du Nord ou au-delà pendant quelques mois ou quelques années sont en effet souvent considérées comme déshonorées une fois de retour dans leur ville ou village, ce qui pousse certaines à ne jamais rentrer.
Plus généralement, autour de ces dangers : il y a la violence des mafias, imbriquée avec celle de la police, de l’armée, s’exprimant par le racket et diverses formes de brutalité. Et il y a la violence institutionnalisée, délibérément administrée, des États régionaux, inséparable des interdépendances entre ces États africains et les États européens. Il est donc aussi question de l’externalisation des politiques migratoires – mais cette explication est-elle suffisante ? – et de leur violence, avant que celle-ci ne s’exerce à nouveau aux frontières et dans les métropoles européennes, comme nous pouvons l’observer tous les jours dans les rues de Paris. Pourrais-tu évoquer ce continuum de violence, les discontinuités, les ruses pour les déjouer… ?
Pour ce qui est des violences plus générales le long de ces itinéraires de migration, on observe en effet un durcissement des politiques migratoires dans ces régions depuis les années 2000. Il s’agissait d’abord de politiques migratoires européennes mises en place en Afrique, puis de politiques nationales mises en place par les gouvernements africains. Ces politiques ont renforcé les sanctions à l’encontre des migrants « irréguliers » et à l’encontre des personnes qui facilitent leur entrée, leur séjour ou leur sortie des États sahariens. Ces changements législatifs se sont accompagnés d’un renforcement des contrôles aux frontières et à l’intérieur des pays, rendant les voyages plus chers, plus longs, plus difficiles, et plus risqués.
Si les refoulements et les expulsions de migrants depuis l’Afrique du Nord vers l’Afrique subsaharienne ne sont pas des pratiques nouvelles dans ces pays et ne découragent pas ceux qui souhaitent s’y rendre, les sanctions à l’encontre des transporteurs sont plus récentes et ont entraîné une diminution des opportunités de transport transsaharien. Afin de ne pas prendre le risque de se faire arrêter, d’être emprisonné et de voir leur véhicule saisi, les grands commerçants sahariens ont pratiquement tous arrêté de faire du transport mixte personnes-marchandises dans le sens sud-nord, jusqu’en Algérie et en Libye. Il s’agissait pourtant d’une pratique courante et tolérée depuis l’arrivée des premiers camions dans ces zones, il y a près d’un siècle. Dorénavant, le convoyage des migrants est quasi exclusivement effectué par des réseaux de transports spécialisés, plus discrets.
Ces changements favorisent les violences à l’encontre des voyageurs, depuis l’extorsion d’argent par les policiers et les militaires, jusqu’aux pratiques ultraviolentes de groupes armés en Libye, qui bénéficient parfois d’un soutien tacite de l’Europe qui entend lutter par tous les moyens possibles contre les migrations irrégulières. Mais en parallèle de tout un panel de violences physiques, il y a aussi toute une violence symbolique liée à cette forme d’assignation à résidence de populations entières, à qui l’on dit plus ou moins officiellement qu’une grande partie du globe leur est inaccessible. Certains le disent en mettant en avant une dimension sécuritaire, ce sont les tenants du mythe de l’invasion dont je parlais tout à l’heure. D’autre mettent en avant une dimension humanitaire, en affirmant que les voyages à travers le Sahara sont trop risqués et que pour la propre sécurité de ces personnes (considérées comme inconscientes des dangers) il faut les empêcher de s’aventurer dans le désert. Les moyens mis en œuvre sont différents mais le résultat est le même : il s’agit d’empêcher les gens d’aller où bon leur semble. Et s’ils y vont, il faut les ramener d’une manière ou d’une autre dans leur pays d’origine : soit par des expulsions comme le font les États européens, mais aussi les États nord africains passés maîtres dans la pratique des expulsions collectives extra-judiciaires ; soit en mettant en place des programmes de « retour volontaire », comme en finance l’Union européenne, via l’OIM.
Destination Europe : avec l’usage généralisé des téléphones portables et des réseaux sociaux, la perception par les migrants des épreuves et des conditions de vie en Europe a-t-elle modifié le sens du voyage ?
On entend souvent dire que les migrants africains croient que l’Europe est un eldorado où la vie est facile. Mais c’est faux. C’est un mythe européen de croire que les jeunes Africains sont tous obnubilés par une Europe enchantée. Le développement des technologies d’information et de communication, qui se sont diffusées avec une grande accessibilité à travers tout le continent africain à partir des années 2010, n’a fait qu’accroître la capacité de tout un chacun de se faire une idée des situations vécues par leurs pairs dans tel ou tel pays. Certes, la diffusion des histoires de réussites incroyables dans le sport, les arts ou d’autres domaines a aussi été facilitée, et cela peut faire rêver certains. Mais ce n’est en rien spécifique ni à l’Afrique ni à l’Europe. En revanche les histoires de vie plus courantes ont, elles, gagné en visibilité comme jamais. Et elles sont ancrées dans des réalités qui sont loin d’être idéalisées. Les gens savent que des milliers de personnes meurent chaque année dans le désert ou en mer, en essayant de rejoindre des pays pour lesquels il leur est impossible d’obtenir les documents permettant d’effectuer le voyage en avion, ce qui serait plus rapide, moins cher, et moins risqué. Et personne n’est dupe quant à la réalité du racisme ou de la précarité qui sévissent dans les sociétés européennes. Donc on peut dire que la plupart des gens sont plutôt bien informés tant des réalités des pays de destination que des risques des voyages. Ceux qui partent, les rares qui partent pour entreprendre ces voyages, non pas seulement à travers le Sahara, mais aussi à travers la Méditerranée (car ils sont très peu nombreux d’un point de vue démographique à le faire), ceux-là ne vont pas spécifiquement ni uniquement chercher une vie plus facile et une richesse économique. Mais comme je le disais tout à l’heure, il y a bien souvent autre chose qui se joue dans leurs « aventures », comme ils nomment eux-mêmes leurs voyages : une recherche d’autonomie, d’individuation et d’individualisation, de découverte du monde. Rien que de très classique depuis bien longtemps dans de nombreuses régions du monde, mais que l’on a trop souvent du mal à reconnaître à l’endroit de ces jeunes originaires d’Afrique.
Tu montres qu’il y a de facto une «cosmopolitique des marges »(marges au regard de la centralité postcoloniale européenne). Je voudrais évoquer la conception canonique du cosmopolitisme dans la tradition occidentale. Au mieux, pour simplifier, dans la lignée kantienne il y aurait un droit universel au voyage, un «droit de visite » («personne n’ayant originairement le droit à se trouver à un endroit plutôt qu’un autre »). Mais pour autant pas un droit naturel à l’habitation. Et c’est de cette manière qu’est convoquée l’obligation de l’hospitalité qui en même temps reconduit (et construit) la figure de l’étranger. Il y aurait donc l’appartenance locale qui fait différence par rapport à l’étranger et ses ailleurs. Or cette appartenance locale est redoublée par l’appartenance à un État-nation éminemment policier qui fait de l’étranger (pauvre) l’intrus absolu. Dans le contexte africain post-colonial, comment survit l’histoire multiséculaire des déplacements, des échanges, des métissages ? Quel est ce «cosmopolitisme des marges »que tu convoques dans ton livre ?
Le cosmopolitisme peut s’entendre comme étant le fait pour des individus d’origines différentes de vivre ensemble sans hiérarchie d’aucun type, de dépasser l’ordre des identités exclusives, notamment ethniques ou nationales, tout en respectant les particularismes des uns et des autres, ce qui en fait pour certains philosophes un idéal d’articulation de l’universel et du particulier. Cette appréciation théorique du cosmopolitisme relève en effet de l’idéal politique en ce qu’elle prône un modèle de coexistence pacifique et anti-nationaliste qui n’est hélas pas de l’ordre des réalités observables aujourd’hui, ni au Sahara ni ailleurs. Dans mes recherches, qui sont fondées sur des observations empiriques, j’ai opté pour une acceptation pratique et opérante du terme en considérant le cosmopolitisme comme une situation résultant de mobilités individuelles ou collectives importantes, entraînant la co-présence sensible sur un même territoire de personnes d’origines culturelles et sociales diverses. Les interactions ainsi rendues possibles – mais non nécessaires – contribuent à la transformation des identités des individus et des groupes, et modifient la nature des limites entre nationalités, entre groupes sociaux ou ethniques, en les rendant perpétuellement renégociables.
Quand je parle d’un « désert cosmopolite », qui est un oxymore, je cherche à porter l’attention sur les relations qu’entretiennent les individus mobiles et immobiles, nationaux et étrangers, locaux et d’ailleurs, qui sont amenés à se rencontrer et à vivre ensemble le long des itinéraires sahariens de migration. Cela invite à considérer quelque chose de l’ordre de leur ouverture au monde et à éclairer de cette manière la condition migrante au Sahara et ce qu’elle révèle des sociétés hôtes. Les rapports à l’altérité, les sentiments d’appartenance, les métissages, les échanges interculturels et les transformations des conduites sociales dans l’espace public et privé, ce sont des thèmes qui ont émergé lors des nombreux entretiens que j’ai pu mener avec des voyageurs qui s’interrogeaient eux-mêmes sur les sens de leur voyage, sur ce que ça leur apportait, ce qu’ils recherchaient, et sur les risques qu’ils prenaient.
Dans une ville comme Agadez, qui est un ancien caravansérail, les relations qu’ont les migrants avec des habitants permanents de la ville sont majoritairement des relations marchandes motivées par un échange monétaire, que ce soit avec les acteurs du système migratoire qui interviennent dans les domaines du contrôle, du transport et de l’hébergement, ou avec des commerçants ou des employeurs. En dehors de ces contacts intéressés par les deux parties, les migrants étrangers n’ont que peu de relations avec les populations locales. Le Sahara nigérien apparaît ainsi sous les traits d’un « désert cosmopolite » dans le sens où la présence notable de populations venues d’horizons culturels, sociaux et géographiques différents rend possibles mais pas nécessairement effectives de nouvelles interactions. Car ce qui caractérise les places cosmopolites, c’est justement la tolérance des différences dans la proximité du quotidien. Mais ça n’élude pas la question des tensions, des rapports de force et des violences qui fondent aussi la relation des migrants de passage aux agents des États et à certains groupes armés dans les espaces sahariens. Donc il serait sans doute plus juste de parler de situations cosmopolites dans le désert, de situations qui introduisent au Niger un cosmopolitisme par la marge – à la fois marge spatiale et marge sociale –, et qui éclairent la nature des incidences des migrations dans ces espaces, en même temps qu’elles replacent l’expérience du voyage au cœur des processus de recomposition des identités des individus en mouvement.
Je voudrais finir avec ton dernier livre, co-écrit avec Judith Scheele, The Value of Disorder3, pas encore traduit en France, où vous nous faites voyager jusqu’à Faya, une oasis qui se trouve à mille kilomètres au nord de la capitale du Tchad, N’Djamena.
Si quelque chose peut caractériser notre époque de quadrillage planétaire par les réseaux, c’est paradoxalement l’asphyxie d’une intériorité étatique, une « assignation à résidence » pour ainsi dire – en fonction de la hiérarchie entre des appartenances nationales – d’où résulte l’intensification du contrôle et de la violence des polices. Cette intériorité est inséparable d’un ordre social qui est aussi une manière d’ordonner son histoire. Même à l’extrême gauche il est question de souveraineté nationale et de récits historiques vectorisant le temps vers le salut d’un peuple réifié ! Or, il y a partout de sourdes résistances à cet ordonnancement, un refus à laisser écrire l’histoire. Bref : un dehors. On pourrait dire alors en paraphrasant –et détournant le cri de Deleuze : « Du dehors, sinon j’étouffe ! » Tu évoques dans ton livre un « dehors relatif », pourrais-tu pour conclure nous en parler ?
Ce livre, The Value of disorder, est le résultat d’un tout autre projet que je ne vais pas résumer ici, mais c’est vrai que la question du dehors y est centrale. En étudiant l’évolution des formes d’organisation politique de populations du Sahara tchadien, il est apparu qu’il y avait localement une quasi inexistence d’institutions politiques centralisées et de hiérarchies de commandement. Et cette situation n’est semble-t-il pas nouvelle. En travaillant sur les archives (des premiers récits de voyageurs aux archives d’un mouvement rebelle de la fin du vingtième siècle, en passant par les archives coloniales), il est en effet apparu que ces populations avaient de longue date réussi à se soustraire à l’emprise des royaumes, empires et États environnants. Ce qui est particulièrement intéressant quand on sait que cette région a évolué depuis des siècles en marge de formations politiques fortes et expansionnistes : les empires du Kanem, du Waddaï et Ottoman, puis les empires coloniaux britannique, français et – brièvement – italien, puis les États du Niger, du Tchad et de Libye. Cela témoigne d’une stratégie d’évitement, d’une volonté de rester en dehors afin de se soustraire aux souverainetés externes. Ce dehors est relatif au sens où il existe des relations en tout genre avec l’extérieur, mais ces relations s’accompagnent d’une valorisation morale de l’autonomie politique individuelle et collective en interne – une valorisation très présente dans les discours et qui joue sur les manières de faire au quotidien. Mais il s’agit d’une question complexe et sensible, il faudrait un entretien entier pour expliquer cela sans être trop caricatural. Ce sera peut-être pour une autre fois.



(Photographies prises par l’auteur).
Stellenbosch / Cape Town, Afrique du Sud.
Julien Brachet est géographe, chercheur à l’Institut de recherche pour le développement à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Son travail porte sur les dynamiques économiques et politiques au Sahara et au Sahel, où il a étudié les circulations migratoires, les échanges marchands et les réseaux de transport dans une perspective historique. Ses recherches portent également sur les formes des pouvoirs politiques et des souverainetés territoriales en deçà et au-delà de l’échelon national.
1 Julien Brachet, Migrations transsahariennes. Vers un désert cosmopolite et morcelé (Niger), Éditions du Croquant, 2009.
2 Selon les études des Nations Unies, la majorité des migrants africains vivent dans un autre pays africain. Seulement environ 25 % des migrants africains vont en Europe (https://www.un.org/en/academic-impact/migration-dynamics-refugees-and-internally-displaced-persons-africa?utm_source=chatgpt.com)
3 Julien Brachet et Judith Scheele, The Value of Disorder : Autonomy, Prosperity, and Plunder in the Chadian Sahara, Cambridge University Press, 2019.
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