
Eli Rafanell, Les Halles, sous-sol, 2025
Il y a du voyage dans la ville. Lorsqu’on cesse de s’inscrire dans des lignes de transport qui nous emmènent d’un point à un autre. La ville nous apparait alors comme une mosaïque de mondes, dont un quartier peut être le nom, faisant place aux voisinages avec ce qui nous est étranger. Et c’est alors que les lieux peuvent surgir en désertant l’espace administré.
Je le vois arriver de loin. Il avance droit sur le trottoir comme un aveugle. Un drap blanc tel un linceul immaculé posé sur la tête qui plonge jusqu’à ses pieds. Ses lèvres murmurent des mots inaudibles, il s’arrête, s’incline et se met à genoux, embrasse le sol, se remet debout, poursuit sa marche, se remet à genoux et embrasse à nouveau le trottoir. Il nous dépasse, nous le regardons silencieux s’éloigner, subjugués par son étrange rituel.
À qui s’adresse-t-il ? Quelles pensées l’habitent ? D’où vient-t-il ? Où va-t-il ?
Chaque lieu de la ville est troublé par des ailleurs.
La matérialité de l’espace des esseulements furtifs, des communautés invisibles qui se font et se défont, surgit. Espace du passant, saisi par des images fugitives – heureux de pouvoir se fondre dans la foule des anonymes, de disparaître dans la solitude. Mais aussi l’espace des solitudes comme châtiment.
Le large trottoir de l’avenue de Flandres prend consistance, le sol sur lequel s’enchaînent nos pas se met à exister. Je lève la tête et regarde, regarde vraiment (c’est à dire que je le vois) ce ciel matinal dégagé de nuages d’un bleu intense. Je porte mon regard vers la Porte des Flamands, la vieille arche incongrue, vestige devenu patrimoine de l’ancienne cité ouvrière aujourd’hui disparue, arche perdue au milieu du béton des hautes tours qui ont pris pour étrange nom Les Orgues de Flandres. Deux des tours, par un caprice d’architecte, dessinent des diagonales qui font place au vide. Je rentre prendre un café dans un bar-PMU tenu par des Chinois. Malgré l’heure matinale, déjà les habitués désœuvrés y sont attablés, d’autres sont accoudés au comptoir. La plupart sont en train de gratter leurs cartons de jeux de hasard ou ont le regard rivé sur l’écran de leur téléphone. Quelques éclats de conversations. Il faudrait faire un jour une ethnographie des PMU des quartiers populaires de Paris et de ses proches banlieues, ces lieux de tolérance qui tempèrent les solitudes urbaines et leurs déracinements.
Je m’engouffre dans le quartier de Stalingrad-La Chapelle pour rejoindre le lieu où des petits déjeuners sont offerts à des migrants auxquels se joignent des crackeurs clochardisés. Des épuisés, des hommes pour la plupart, quelques femmes, des vieux, des jeunes, des très jeunes (on dirait des gamins). Parmi les migrants il y a des groupes composés par des affinités nées dans les pays de migration, ou tissées au cours des traversées transcontinentales harassantes et parfois mortelles, mais qui sont aussi des aventures éclatantes, reconfigurant les appartenances, comme un pied-de-nez à l’incarcération géographique1. Des amitiés de survivants. Il y a les isolés. Ceux dont l’expression est marquée par un rictus de stupeur, le regard troublé, ou exprimant une insondable mélancolie. Il y a aussi les possédés et l’incertitude qui rend fou. Il y a toutes ces gradations perceptibles du marasme marqué sur les corps. « Chaque jour se jeter dans le vide » dit un exilé2.
On n’est pas loin de la Zone, espace-frontière depuis lequel furent repoussés les prolétaires hors de Paris et dont la rotonde de Stalingrad, conçue par l’utopiste Nicolas Ledoux, est un vestige3. Malgré son apparente dissolution, la Zone est reparue, constellée, matérialisée par la brutalité de l’administration policière, sa politique de harcèlement et de dispersion qui fait de ses habitants des spectres qui portent « une cible au dos »4.
C’est dans une enclave littéralement encagée des Jardins d’Éole (avec des grillages, des clôtures, des portails cadenassés), bordant la rue d’Aubervilliers, que se déploient des gestes d’hospitalité matérialisés autour de la distribution de petits déjeuners. Indifférents à l’hostilité de la mairie socialiste de l’arrondissement, des habitants du quartier se retrouvent, ainsi que des personnes venant de loin, résistant depuis bientôt dix ans à la politique de l’abandon programmée par le gouvernement municipal5. Tous les matins de tous les jours de l’année sans exception. C’est vite dit. Autant d’occasions pour que des formes de coprésence puissent exister malgré la redoutable asymétrie entre ceux qui « donnent » et ceux qui « reçoivent » – et qui y sont la plupart du temps condamnés. Mais il n’en reste pas moins que ces gestes défient une conception de la rue comme exercice de la violence institutionnelle qui est d’abord celle de l’indifférence, cette conception « sadique » de l’espace public6.
En face, on voit l’hôtel pour touristes à la présence incongrue dans cet océan de misères. Puis, accolée à ce lieu, l’annexe du théâtre de la Villette brandissant des portraits « d’acteurs du quartier » accrochés au grillage. Des QR code proposent des enregistrements sonores de leur biographie, comme un gage donné de l’intégration de cette institution culturelle dans ces paysages populaires. Puis encore, grignotant un peu plus l’espace disponible, il y a une ferme urbaine où paissent quelques moutons, façon pour la Mairie de proclamer sa politique écolo dans le quartier.
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Il y a une longue histoire des modes d’habitation prolétarisés de Paris et de sa banlieue, depuis les taudis des chiffonniers du XIXᵉ siècle – dont la célèbre cité Dorée dans le XIIIᵉ arrondissement, exemplaire des logiques de ségrégation mais aussi de la survie de formes de communauté – jusqu’aux bidonvilles emblématiques des années 60. Bidonvilles, taudis, garnis parisiens et des périphéries proches, autant de lieux d’un impitoyable ostracisme social, inséparablement colonial, objets de toutes les violences d’État. Ainsi, le massacre qui eut lieu le 17 octobre 1961, lorsqu’à la suite d’un appel à manifester par le FLN, des habitants du bidonville de Nanterre tentèrent de se rendre à Paris : des centaines de manifestants algériens furent assassinés, nombreux jetés dans la Seine.
Et pourtant des socialités y persistaient avec leurs ressources, des formes d’entraide et de résistances pouvaient exister dans des conditions de vie épouvantables7. Il en va autrement aujourd’hui avec les foules de gueux condamnés à l’errance. Leur dispersion étant la norme, la forme délibérée de leur administration, les regroupements des sans-abri deviennent alors des « points de fixation » qui tentent de résister à leur effacement8. Ces enclaves toujours provisoires, des verrues dans la ville, conduisent à des pratiques d’enclosure de l’espace public qui cohabitent avec les flux et les mobilités programmées de la ville écolo avec lesquelles tout doit communiquer avec tout. Mais en dépit de leur dispersion, ces regroupements ressurgissent obstinément dans des interstices, formant des enclos d’humains rendus radicalement étrangers, des nouveaux ghettos en mouvement.
Cette violente réification de l’étranger, absolutisé en intrus, transformé en fantôme, est concomitante de la fabrique de frontières elles-mêmes fantômes. Mais les fantômes sont des êtres qui appellent à des nouvelles existences dans lesquelles nous serons embarqués. Pour instituer une totalité sociale matérialisée dans la ville, il faut détruire la multiplicité de mondes qui l’habitent et rendre impossibles les passages entre des « ici » et des « ailleurs »9.
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Je file vers des petits commerces du quartier pour récupérer les invendus offerts au collectif qui organise les petits déjeuners. Alors que je m’apprête à m’engager en moto sur le boulevard de la Villette, parallèle à la ligne du métro aérien sous lequel se forment régulièrement des petits campements malgré les barrières de chantier, j’assiste à un nouvel épisode de la noria d’expulsions. Elles se succèdent à un rythme implacable qui est celui de la recomposition de regroupements de tentes de plus en plus précaires et clochardisés. Il y en aura sans doute une nouvelle dans peu de temps, puis une autre et ainsi de suite jusqu’au vertige. Je vois les expressions indifférentes, lasses ou dégoûtées, des flics robotisés. Certains portent des gants, d’autres sont affublés de masques de protection. Le boulevard est barré par les fourgons de la police, accompagnés par quelques engins des services de la propreté de la Ville qui feront disparaître les entassements de déchets et passeront au karcher la zone « libérée » – libérée aussi des liens qui malgré tout s’y tissaient – lorsque tout le monde aura été expulsé. La circulation est détournée, j’aperçois, au loin, des petits groupes d’exilés, des ombres avec leurs sacs de courses de supermarché où s’entassent leurs maigres affaires. Certains sont debout, d’autres accroupis sur la pointe des pieds. Ils attendent de monter dans des cars qui les disperseront loin de la capitale. Un bon nombre s’est déjà volatilisé. Quelques-uns seront enfermés dans des centres de rétention, parmi lesquels certains seront expulsés.
Je continue ma route en faisant un détour, prenant des rues en sens interdit pour me rendre aux magasins avant de tracer vers le Jardin d’Éole où déjà quelques tables et des barnums commencent à être montés. Dans un algeco que les bénévoles appellent La cabane, qui fait office de cuisine et de garde-à-manger, L., une femme algérienne, avec son autorité tranquille, cuisine et organise comme presque tous les jours ce repas matinal : des marmites de soupe et de pâtes, pendant que d’autres préparent des tartines, des grands thermos de café et de thé, des plateaux de fruits, ordonnent des présentoirs avec des produits d’hygiène et parfois des vêtements… En attendant que s’ouvre le grand portail, des petits groupes d’exilés et quelques crackeurs, les uns et les autres exténués, patientent, dehors, sur le trottoir.
La distribution va bientôt commencer. Elle a lieu avec des horaires stricts, âprement négociés avec la Mairie, de 8h30 à 10h30 pétantes. La police municipale y veille, postée avec sa voiture devant le grand portail sous prétexte de protéger les bénévoles d’éventuelles violences. A l’heure impartie, il faudra plier bagages.
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Il y a la positivité du détachement, les déambulations du passant, ses échappées, ou son « excentricité » (la résistance à l’attraction d’un centre nous dit Isaac Joseph dans Le passant considérable). Il y a donc l’errance magnifique du flâneur de droit qui défie le fonctionnalisme spatial. Et puis il y a l’errance maudite, celle du migrant brutalisé, l’irrégulier érigé en étranger absolu à la communauté désincarnée des citadins administrés10. Le commun se constitue ainsi à travers le bannissement : ce qui n’est pas commun institue le commun, de telle sorte que le non-rapport à l’étranger permet la fondation d’une identité abstraite.
Mais à l’encontre de l’ordre despotique de l’identité et ses exclusions surgit la décence ordinaire d’un autre « nous » qui se forme dans l’action, dans les attachements qui naissent avec les gestes de l’accueil – et les troubles de l’instauration de nouvelles socialités. Une multiplicité de fragments apparait dans la ville, avec ses passages, composant une mosaïque cosmopolite, avec ses économies morales11 irréductibles à l’administration sociale, inassimilable par les flux qui traversent l’espace et qui dissolvent les lieux. Des fragments faisant droit à la différence et qui ouvrent la voie à des métamorphoses de la communauté, conjurant les enclosures, souvent meurtrières de son encastrement dans l’ordre d’assignations sociales.
À travers cette trame, et ses drames, on retrouve le « nous » d’une quotidienneté incertaine qui se compose, provisoire, dans l’hospitalité, qui recommence sans cesse et qui persiste, immanent à la texture de la vie d’un quartier, à la sédimentation de ses liens et ses histoires12.
Et pourtant, guette toujours le risque terrible de l’ignoble charité qui statue, et par laquelle s’institue, la séparation entre un « nous » et un « eux » condamnés à rester enfermés dans leur extranéité. Là où l’accueil comme échange pourrait se substituer aux institutions pastorales et à ses disciplines, on voit surgir les dangers de l’action humanitaire et de formes de solidarité avec lesquelles l’hospitalité se transforme en hospitalisme13.
Car c’est de la tare du solidarisme dont la gauche a hérité. Nous savons que celui-ci, théorisée par le républicain Léon Bourgeois au cours de sa longue carrière de pacificateur social, nous entraîna dans la torpeur de la planification sociale sous la conduite du bon berger, avec son contrat social et ses disciplines, ses dispositifs assistantiels assemblant un monde social malgré ses divisions. Institution de la séparation radicale entre les ayant droit, et ceux, les irréguliers, pour lesquels il faut faire exister un droit d’exception et les espaces de leur exceptionnalité. Ainsi du droit des étrangers et contre les étrangers, dont les gradations vont de l’action humanitaire au centre de rétention14. Nous parlons ici de la fabrique et la gestion des formes de vie irrégulières, de leur exclusion, au sommet desquelles se place le migrant assigné à une identité sans singularité, et qu’il faut absolutiser, pour que la fiction de l’appartenance à un corps social totalisé – nationalisé – puisse être attestée.
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J’ai retrouvé H. Il est allongé sur un brancard dans le barnum transformé en lieu de soin. C’est là qu’officie A., podologue sauvage et « agent de liaison » de rue. Près de vingt ans sont passés. Je les avais rencontrés l’un et l’autre lorsque je travaillais dans une association de santé communautaire qui accueillait des usagers de drogue, derrière l’église Saint Bernard. L’un était déjà un consommateur de crack accompli, l’autre un travailleur social et soignant.
De mes déambulations dans ces milieux de défonce, avec ses cocktails détonants de crack, de psychotropes détournés, de produits de substitution qui ne se substituaient à rien, entre le quartier de la Goutte d’Or, celui de Stalingrad et la Porte de La Chapelle, avec sa célèbre butte « La Colline » située sous l’échangeur, haut lieu de consommation incessamment expulsé et cycliquement réoccupé, je garde le souvenir de « la confrérie des crackeurs », un groupe réuni autour de leur appartenance commune à un avatar d’une confrérie mouride sénégalaise dans laquelle survivaient des formes d’entraide et de solides amitiés dans ce milieu d’ivresses, de frénésie et de violences15.
Le souvenir de M. revient à mon esprit, la crackeuse que j’avais connue dans le centre d’accueil où je travaillais, et de ce jour où je m’y étais rendu avec ma fille de deux ans qu’elle voulut promener en poussette dans le quartier ; ce qu’elle fit, revenant rayonnante au bout d’une heure. Un palimpseste d’histoires redonnent de l’épaisseur au temps, conjurent un présentisme qui fige ces femmes et ces hommes dans des images de monstruosité. Je retrouve aussi le souvenir d’une autre Sénégalaise, M., la porte-parole infatigable des « sans-papiers » que je connus dans les années 1990 et qui joua un rôle crucial lors de l’occupation de l’église de Saint-Bernard en 1996, ce moment mémorable des luttes de celles et ceux qu’on appelait à l’époque des « sans-papiers », et dont l’expulsion fut immortalisée par les images des flics en train de défoncer un portail de l’église à coups de bélier qui firent le tour du monde. L’immense rassemblement auquel donna lieu cette brutale expulsion, fut suivi d’une manifestation nocturne et hallucinée qui se prolongea malgré la poursuite policière jusqu’au Bois de Vincennes, rejoignant le Centre de rétention.
H. donc. La cinquantaine passée (mais le crack rend immortel me dit A.), le visage émacié, marqué par une enfance carencée, par une longue histoire de négligences, avec son phrasé hésitant au débit saccadé, allongé sur le lit de soin. On bavarde pendant qu’A. lui soigne les pieds. Il me raconte à nouveau des bribes de son histoire. Qu’il vient du sud de la France, qu’il arriva encore enfant à Paris avec sa mère, celle-ci espérant y trouver un boulot de gardienne. Des violences. Placé en « pension », c’est-à-dire par l’Aide sociale à l’enfance dans une famille d’accueil. Retour dans une obscure province. Puis, à sa majorité, il est lâché dans la nature. Des errances. Des drogues disparates, d’abord accro à l’héroïne, puis au crack et à d’autres médicaments détournés. Il est sous Subutex (8 mg, précise-t-il d’un regard soudainement vif et expert). Sa mère et sa sœur vivent aujourd’hui à Créteil. Rares contacts. Survit dans la rue. Me raconte ses astuces hasardeuses pour récupérer son allocation mensuelle d’adulte handicapé : il est sous curatelle. Il trimballe ses maigres affaires sur lui. Il a son circuit d’associations caritatives, de centres d’accueil pour toxicos, de consultations médicales. Il évite autant que possible les groupes de crackeurs. Son propos s’écoule avec méthode, digne d’un entretien express avec l’infirmier d’un quelconque lieu de réduction de risques. Son regard est fuyant, à certains moments il devient craintif.
Et puis il y a donc A., le Colombien, l’infatigable arpenteur des rues, qui marche entre 20 et 30 km par jour à la rencontre de ceux qui y vivent et y survivent. Il râle: le travail social aujourd’hui c’est de la merde. Tout le monde est accroché à son écran d’ordinateur ou au téléphone portable. A peine s’ils écoutent les usagers.
Avec A., on s’est connus il y a dix-huit ans. Il travaillait dans un espace de « prévention » sur le boulevard de la Chapelle, entre le quartier sri-lankais et le marché en plein air bordé par des magasins qui écoulent la camelote de tous les ateliers du monde. On est presque déjà dans le quartier de la Goutte d’Or, outragé par les couches d’aménagement urbain initiés dans les années 1990, lui donnant une allure de cité anonyme, là où il y avait d’innombrables hôtels meublés, des petits restaurants, des magasins de produits orientaux, des immeubles faubouriens aux loyers accessibles et de denses sociabilités (plus au nord, du côté de la rue Myrah, Château Rouge, rue Stephenson, ça résiste…).
A. donc, qui connait les scènes du crack, les associations, institutions et organisations caritatives de la moitié de Paris. Il m’amènera dans un des lieux de rassemblement de crackeurs du moment, sous un tunnel de la berge qui longe le Canal de Saint-Denis, juste après le parc de la Villette. Dantesque. En 20 ans le monde du crack a pris des allures d’apocalypse. Des vieillards, crackeurs de la première génération (j’en reconnais certains), de jeunes consommateurs, des migrants à la dérive, de très jeunes femmes que l’on dirait sorties du casting d’un film de zombies de Romero, certaines dans un état de furie, d’autres atones comme des pantins désarticulés, les yeux vitreux. Avant d’arriver au canal de la Villette, un gars qui sort d’une bouche de métro salue A. avec effusion. « Tu vas au Canal »? lui demande ce dernier. « Je n’y vais plus moi, c’est trop la zone, je prends soin de moi, je n’y touche que trois fois par jour…» répond-t-il tout en enlevant sa chaussure et sa chaussette pour nous montrer son orteil purulent dont il s’est arraché lui-même l’ongle. A. lui donne quelques conseils et l’invite à passer un jour lors des Petits déjeuners. Se joint à nous ensuite un vieillard. Il nous salue et nous accompagne pendant quelques centaines de mètres en marmonnant des propos indéchiffrables, puis disparaît. J’observe la méthode déambulatoire d’A., quasi éthologique : lorsqu’il rencontre quelqu’un qu’il connaît, ou lorsqu’il approche un rassemblement de crackeurs, il se contente d’un premier signe avec la main, esquisse un sourire, adresse une sobre salutation. Il attend un signe de reconnaissance, une réplique. Si l’un ou l’autre ont lieu, il rejoint les crackeurs et entame un échange, demande des nouvelles des absents. Autrement, il poursuit sa route.
J’apprends que de l’ancien groupe où se mêlaient des mourides destroy, des « influenceurs » du milieu – qui n’avaient pas besoin à l’époque de Tik Tok – et de grands solitaires, il ne reste plus grand monde. M., le Poète, avec son visage brûlé par de l’essence enflammée dont Y, le redoutable Béninois, l’aspergea un jour lors d’une embrouille, est mort. I., le Professeur, avec son parcours universitaire stoppé net par la came, est rentré au Sénégal à la suite d’un héritage. L. est devenue formatrice de « travailleurs-pairs » dans une ville en province. Son compagnon P., le Falasha éthiopien, qui s’avéra être un indic, s’est évanoui depuis longtemps. S., le grand costaud, le prostitué antillais, est mort lui-aussi.
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« La différence n’est pas un droit, mais un fait, et il est irréductible », nous dit Jean Christophe Bailly16. Mais ce fait appelle à une communauté à venir pour en ratifier l’accomplissement. Si le droit doit être convoqué, c’est celui de l’avocat qui s’acharne à défendre les modes d’existence les plus fragiles, ceux qui diffèrent, irréguliers, chacun étant le « fragment d’une nouvelle réalité future »17.
A propos de l’étranger et des formes de vie irrégulières, il vaudrait mieux adopter la perplexité plutôt qu’un principe de tolérance qui n’est que le masque cruel de l’indifférente politesse qui, on le sait, est si souvent le prélude de secousses meurtrières. À l’adresse de celui qui nous est étranger, non pas la civilité qui commande un « je vous comprends », mais plutôt « je ne vous comprends pas » initiant par là des actes d’imagination par lesquels s’engage la construction d’un sens commun18. Mais cet espace cosmopolite peuplé d’une multiplicité de perspectives, s’inscrit toujours à même la texture d’un territoire et à même les manières dispersées qu’il a de nous affecter.
Nul besoin d’associer ces régions de socialités renouvelées à la croyance en une fraternité qui transcende la différence. Mais de se mettre à l’épreuve des rencontres avec ce qui nous est étranger. L’agir que commande l’hospitalité se construit dans la coprésence de modes d’existence qui diffèrent, déjouant l’ordre administré des manières d’habiter. Dans les économies morales que commandent l’hospitalité, dans les sentiments d’empathie, dans la praxis de l’entraide, « l’ordinaire n’est jamais tout à fait un ordre, il demeure, même décent, dans la zone préinstitutionnelle ». Telle est l’immanence de l’habiter qui se traduit en engagement pour en faire exister sa réalité. Pas besoin, là, de militants ni d’un programme politique avec ses séductions. La décence ordinaire, disait encore Orwell, même lorsqu’elle exprime le conflit, « est la forme éminente de résistance à l’hégémonie »19.
Or les « politiques de la ville » administrent la dépossession de cette capacité à la participation. En neutralisant le tissage des lieux par celles et ceux qui les habitent, là où on peut rencontrer l’étrangeté, elles font de l’espace public un spectacle menaçant. Le fantôme consolateur d’une identité peut alors s’ériger en salut et prendre le sens d’une appartenance nationalisée. Les mondes ordinaires peuvent dériver vers des affects fascistes : transformation de l’incompréhension, de l’inquiétude face à l’altérité, en méfiance, puis, au bout du compte, en haine qui prescrit l’existence de l’ennemi extime : tous ces sentiments qui naissent chez des assiégés parce qu’enfermés dans un espace d’atomisation qui rend impuissant, où plus rien de commun ne peut plus advenir si ce n’est le rapport à soi et pour soi de la reproduction du Même.
Le migrant, devenu l’irrégulier à qui on refuse le droit à habiter, exclu de la légalité qui suppose le devoir de se laisser identifier, devient malgré lui l’agent potentiel de la désidentification. Et c’est ainsi qu’il « balaie les enjeux de la citoyenneté […] dans sa capacité à saper la cohérence du social, à la trouer par une présence qui ne tient pas d’une identité ou d’un programme avec lesquels les autorités auraient à négocier »20. Le migrant, redevenant singulier lorsque la rencontre a lieu, redonne de nouvelles propriétés à celui qui l’accueille et qui accepte d’être en prise avec les mondes de l’étrangeté. Après tout, un migrant est toujours un émigrant. Il transporte des mondes sans lesquels nous serions asphyxiés dans la cage de fer de la société.
Oui, la différence précède toujours la division du corps social avec ses assignations.
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Nous sommes à l’intérieur des grilles, près de l’Algeco où a lieu la préparation des repas très tôt le matin. Quelques personnes se hâtent pour monter les barnums, disposer des tables avec des plateaux de nourriture. Dans une demie-heure le portail sera déverrouillé et une longue file de plusieurs centaines de sans-abri, la plupart des migrants, se formera. L’urgence de la distribution de nourriture prend le pas sur les échanges, réduits au strict minimum. Les tables font office de barrière. D’un côté les « bénévoles », de l’autre les destinataires de ces petits déjeuners ainsi offerts (il n’est pas certain que le mot « invités » prononcé parfois par des bénévoles avec quelque embarras, suffise à effacer les effets de cette redoutable asymétrie). Il est arrivé que des permanences juridiques, médicales, se greffent à ces moments. Il est arrivé aussi que A., au cœur de cette initiative, propose à des migrants de se retrouver dans la bibliothèque municipale Vaclav Havel, pas très loin, connue pour son hospitalité, autour d’ateliers d’écriture dont les traces ont été intégrées à son fond consultable21. Les rapports entre les bénévoles sont la plupart du temps aimables, parfois conflictuels. L’organisation collective repose sur un noyau d’habitants, dont l’engagement date de l’époque des grands campements qui avaient réuni il y a une dizaine d’années plusieurs milliers de personnes à la suite des grandes expulsions de la Jungle de Calais. Puis, ce sont les constellations de liens amicaux qui ont fait le reste – avec des engagements d’une étonnante longévité. Des formes de communication par des mailing-list, des tableaux d’inscription aux différentes activités permettent de se coordonner pour garantir la présence nécessaire à l’organisation des petits déjeuners matinaux. Les collectes dans des magasins, des dons de particuliers et de quelques fondations en garantissent la viabilité. Cette organisation n’est ni horizontale ni verticale. Elle est affinitaire, avec sa part d’opacité, parfois ses formes sourdes d’exclusion ou d’hostilité. Comme dans tous les collectifs. Des réunions épisodiques ont lieu, ouvertes à toutes et tous. Des liens avec d’autres organisations humanitaires, des associations et des institutions sont plus ou moins entretenus. Des contacts difficiles avec la Mairie sont maintenus. Ça parle rarement de « politique ». Le militantisme semble être conjuré, sa charge idéologique et ses conflits potentiels est sont évités au profit d’une perspective qui privilégie la durée, la permanence de l’action à la place de la lutte et de l’antagonisme avec les pouvoirs publics. Il arrive même que l’on puisse entendre des propos dignes d’un régime d’énonciation d’extrême droite, sans que cela ne conduise à l’implosion de ce collectif.
Ce jour-là, comme tant d’autres, un groupe de jeunes Aafghans participe à la mise en place de la logistique de l’accueil. Une sorte de deal s’est établi : un des bénévoles, ayant souvent voyagé en Afghanistan, s’est spécialisé dans le montage de leurs dossiers administratifs de régularisation avec un relatif succès. En échange, les jeunes exilés s’engagent à donner des coups de main. J. retrace ce matin son parcours transcontinental d’un seul souffle : Afghanistan, Azerbaïdjan, Iran, Turquie, Italie, Allemagne, France. Six mois de voyage à pied. Il a l’air perdu et me regarde avec une expression d’inquiétude. Puis, à la fin de son récit, dans une sorte de sursaut, il nous fait écouter avec le haut-parleur de son téléphone portable de la musique de son pays natal, déclenchant un moment collectif de danse orientale. Son éclat de rire est devenu contagieux.
Il y a aussi S., une très jeune femme noire avec qui je découpe les tranches du pain en compagnie de M., un autre jeune du quartier et une femme âgée. Elle me raconte qu’elle vient de quitter un emploi dans un entrepôt de la FNAC au fin fond de la Seine-et-Marne où elle préparait des commandes à un rythme effréné. Des horaires harassants qui la faisaient se lever à 5h du matin. La surveillance de son activité par le boss et l’enchaînement de bips d’avertissement de l’impitoyable chronomètre. Depuis quelques semaines, elle a trouvé un autre boulot dans le KFC à Place d’Italie où elle travaille jusque tard dans la nuit. Elle me raconte la camaraderie qui règne entre les jeunes. Elle prépare lors de son temps libre un concours pour rentrer en formation d’aide-soignante.
Dans ce groupe improvisé, il y a aussi une autre jeune qui vient de Saint-Germain-en-Laye. Elle fait partie du collectif Les Morts de la rue qui prend en charge des cérémonies d’inhumation et un travail mémoriel pour des sans-abri. Et encore F., l’exilée soudanaise voilée, qui évoque ses enfants avec une triste douceur. Et M., la Colombienne, une évangéliste très pieuse, dont la perpétuelle bonne humeur est trahie par une expression de mélancolie dans ses yeux.
J’aperçois une revenante des anciens temps. Lorsque je lui propose un café, elle me répond en brandissant une canette de 8/6 avec un sourire narquois : « non merci, j’en suis à la bière pour le moment ». Des immortels oui, d’une Académie Française d’un autre genre.
C’est fini. C’est l’heure de débarrasser. Il est 10h30. Les policiers municipaux qui vérifient que tout le monde quitte les lieux nous rejoignent. À force d’être là tous les matins, il leur arrive parfois de donner un coup de main et de s’engager dans des conversations où ils racontent leur vie pas drôle de policiers. Ils me disent : « Nous, on n’est pas des brutes comme ceux de la BAC ». Les rats aussi commencent à se pointer comme tous les jours, zigzaguant entre les déchets de nourriture qui traînent par terre et les gobelets abandonnés. Ils reprennent leur droit à la ville.
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Je me retrouve devant le métro de La Chapelle, entouré d’une nuée de vendeurs de cigarettes qui chuchotent leur offre aux passants. J’ai un rendez-vous pour aller visiter avec A. un Centre d’hébergement pour femmes. Je suis arrivé un peu trop tôt. Je fais les cent pas sur cette partie large du trottoir, en face du square de Jesaint.
– Cigarettes, cigarettes…, me chuchote un jeune marocain à quelques pas avec des paquets à la main.
– Je ne fume plus, lui dis-je en prenant un air désolé.
– C’est bien tonton, enchaîne-t-il avec un ton d’encouragement, c’est mieux pour la santé, moi non plus, je ne fume pas. Moi je fais du sport. Mais je fais aussi du business, conclut-il rigolard. Je lui dis qu’il faut bien vivre, ce à quoi il acquiesce avec un sourire mais le regard déjà ailleurs. Il fait le geste de toper ma main. On tope nos mains. Il s’éloigne en me faisant un dernier clin d’œil et rejoint un petit groupe de potes qui discrètement lui refilent je ne sais quelle mystérieuse came. Un agent de sécurité posté à l’entrée du métro observe impassible le manège. Des mères africaines passent chargées de sacs de courses avec leurs enfants. Certaines vendent des boissons conditionnées à la maison. Posté sur le trottoir, je suis englouti par ce tourbillon de passants, celles et ceux qui s’arrêtent comme moi, celles et ceux qui achètent où celles et vceux qui vendent. Ou qui observent on ne sait pas très bien quoi. Soudain une autre jeune vient vers moi et me lance avec un ton alarmé : « Tonton, tonton ! Il faut fermer ton sac, tu vas te faire voler quelque chose ». Un autre vendeur à côté opine du chef.
Il se peut que témoigner ne soit rien d’autre que donner naissance à une autre acception de la représentation. Rendre présent. Tenter de rendre compte de l’existence des incomptés, les faire exister autrement que dans les comptes des polices humanitaires, des entrepreneurs d’identités, des représentants auto-proclamés des victimes et des dominés : « Entre les maîtres désenchanteurs qui ne voient que la montée des individualismes, et les grabataires de la domination, il y a place pour une pensée des espaces publics où ceux-ci ne seraient pas seulement les plages à protéger d’un monde perdu mais d’espaces d’action et d’engagement », nous dit Isaac Joseph22.
À quoi bon chercher l’exemplarité de quelques biographies qui surgissent lors de ces moments de rencontres précaires ? Comment ne pas les enfermer dans une collection d’histoires et leurs déterminations sociales ? N’appartiennent-elles pas à un patchwork de mondes où elles s’incarnent comme les expressions centrifuges des vies ingouvernables ? Ces biographies composent la dramaturgie de rencontres qui ne devraient pas avoir lieu. Elles maintiennent en vie des zones de transition de l’expérience. En elles se fait jour l’éternel retour des êtres métropolitains de la frontière, franchissant les frontières. Elles furent jadis immortalisées dans la figure du Hobo et son nomadisme déjouant les répertoires socialisés – aussi bien dans les mondes de la marginalité, de la déviance, que dans ceux de la quête de nouvelles aventures existentielles. Mais le Hobo et sa charge romanesque, est sont loin de pouvoir figurer l’exilé sans abri d’aujourd’hui. Ce dernier n’est plus seulement l’indésirable, mais doit affronter une nouvelle géographie programmée de la ville qui a horreur du vide, qui ne peut pas souffrir l’indétermination de l’espace urbain, ses zones d’opacité inintelligibles aux régimes de visibilité policières23.
Contre cette entreprise forcenée du calcul de la valeur du temps et de l’espace de la circulation, la communauté persiste, comme un anachronisme : dissoute, sans cesse recommencée. Avec elle resurgit un temps approprié avec ses rythmes : répétitions qui conditionnent des cycles de variations, des temps forts et des temps faibles, une mesure interne qui se distingue de la tyrannie du temps compté24. Et qui est aussi inséparable de son échelle – ou de sa « proportionnalité », si on emprunte ici ce leitmotiv de la pensée illichienne.
Voici un quartier qui résiste à la métropolisation : avec ses cartographies cachées, où s’y mêlent des figures de ses légendes, où se tissent des continuités entre les discontinuités sans nécessairement devoir convoquer la noblesse de la tradition historicisée25. Il ne s’agit pas de nostalgie, mais de rendre hommage aux passages, à leurs résurgences miraculeuses dans des matérialités incarnées, à leur inscription dans les mondes ordinaires anonymisés de la ville-palimpseste. Alors, à nouveau, peut se déployer la sensibilité des existences qui nous appelle pour pouvoir s’accomplir ; conjuration d’une fatale autonomie avec laquelle les êtres, assujettis à la reproduction du même, restent dans une éternel présent : chimère de la sauvagerie libérale. L’actualisation du passé, avec ses lignes du temps enchevêtrées nous parlent toujours d’histoires d’émigration ; celles que transportent les migrants qui avec leurs ailleurs nous font différer. Qui sont ces êtres du dehors ? Quels mondes ces « autres » ont laissé derrière eux et qui immanquablement vont réapparaitre ? Voici des questions que l’hospitalité nous permet de poser.
Il ne s’agit pas là d’une politique de l’hospitalité. Et si politique il reste, c’est une politique où des êtres sont en prise non pas avec l’exemplarité compassionnelle, celle de la victime, non pas avec leur exceptionnalité alimentant un catalogue social de violences, mais avec la singularité qui naît du passage entre des communautés, avec l’accueil de ce qui, ordinaire, reste réfractaire à sa mise au pas par les « grabataires de la domination » et leurs programmes rde représentation qui coïncident avec la rédemption.
Contre le pouvoir diffus de la métropole, ses polices productives de la valeur qui cohabitent si bien avec la vieille police négative, celle du bannissement qui brutalise l’étranger indésirable, ce pouvoir qui balise la circulation, qui rend la ville inhabitable, qui nous dépossède du temps, contre ce pouvoir qui rend mauvais, nous pouvons partout créer des constellations de situations où l’entraide, telle une conspiration, troue l’espace et fabrique des lieux. Incalculables. Ici donc dans la vie du quartier de Stalingrad avec sa provocante inertie, peuplé des présences récalcitrantes. Plongeons encore dans les rues vers Barbès, fuyons vers la Porte de Clignancourt, retrouvons le marché de Château-Rouge sous l’ombre du cimetière de Montmartre, montons les pentes qui nous emmènent vers la Butte communarde à l’histoire maculée par les hordes de touristes et le luxe immobilier. Puis faisons retour vers le métro de La Chapelle, et traçons enfin vers la Porte au bord du Périphérique qui ouvre un passage vers la Plaine Saint-Denis. L’étranger risque d’y trouver, bon an mal an, d’autres acharnés de la liberté à partager.
« Chacun est à soi-même le plus étranger »26.
*
C’est fini pour aujourd’hui. Je quitte le quartier de La Chapelle. Je me retrouve à nouveau dans le PMU des Chinois de l’avenue de Flandres. À table devant mon expresso, je reprends mon cahier de notes. Je lis ce que j’ai écrit sur la jeune femme noire au doux sourire qui nous rejoint souvent les matins. Je laisse tomber mon cahier et jette un coup d’œil circulaire dans la salle. Deux types au regard torve me jaugent avec un air de défi. Je sors prendre mon café et pose la tasse sur une table de la minuscule terrasse extérieure. L’air est frais, l’atmosphère d’une inhabituelle transparence, le ciel m’offre encore son bleu azuré. Accoudé dans la table à côté, un vieux déguenillé joue un air mélancolique avec un harmonica, il tient de l’autre main un gros cigare. Je regarde l’arche en béton d’un classicisme mussolinien de pacotille qui se trouve dans le trottoir en face, encadrée par les deux immeubles dont les arêtes tracent une coquette diagonale et laissent passer un fragment du ciel. Il y a la façade écrasante et les blocs du grand ensemble qui s’enfoncent vers le nord, vers la rue d’Aubervilliers, avec ses voies ferrées et ses zones vagues qui résistent, cette façade façonnant la skyline qu’on aperçoit depuis les Buttes Chaumont et qu’on ne peut pas s’empêcher de trouver beau.
Le vieux cesse de jouer de l’harmonica. Il s’approche de deux Africains attablés qui prennent leur café et rigole, ceux-ci le regardent avec une tranquille bienveillance, il se retourne et décoche vers moi une droite-gauche de boxeur bien dessinée dans le vide. Il me sourit. Je lui rends son sourire. Je m’éloigne pour retrouver ma moto que j’ai garée pas très loin. Il me suit. J’y monte. Il l’enfourche aussi par derrière et de sa voix éraillée d’ivrogne, le visage traversé par un grand rire, il triomphe, il gueule : « On y va ! On y va ! ».
Je démarre. On s’éloigne. Oui, on s’en va.
1 Julien Braschet, Migrations transsahariennes. Vers un désert cosmopolite et morcelé (Niger), Editions du Croquant, 2009. Voir en particulier le chapitre « Des migrants dans le désert ou l’introduction à un cosmopolitisme par la marge », p. 283-290.
2 « Moi, personne ne m’a jamais traité de sale chien », Voix machine (https://voixmachine.com/).
3 Pour moi j’approuve ta raison / Et j’estime ton plan fort sage ; / Ledoux, selon un vieux adage, / Il faut embellir sa prison, disait l’épigraphe qui lui fut dédié, à la veille de la Révolution.
4 Pour une généalogie de la Zone,les politiques de démarcation spatiales qui se poursuivent aujourd’hui avec des nouvelles logiques de ségrégation, voir Justinien Tribillon, La Zone. Une histoire alternative de Paris, Éditions B42, p. 38.
5 Anna-Louise Milne, Habiter le point de fixation. Contre l’abandon,Eterotopia, 2025.
6 Isaac Joseph, « Reprendre la rue » in Prendre place. Espace public et culture dramatique, textes réunis par Isaac Joseph, Éditions Recherches, 1995, p. 11.
7 Justinien Tribillon, op. cit., p. 147-156.
8 Anne-Louise Milne, op. cit.
9 Car c’est dans le rapport à ce qui nous est étranger que l’on peut interroger notre ici. Ce sont les signes potentiels de familiarité que nous envoient des ailleurs qui décomposent l’évidence des identités. Sans une confrontation à des mondes-autres, il ne reste que l’expérience d’un nous supposé. Nous sommes tous « condamnées à être des promeneurs des deux rives » disait Pierre Clastres, les lieux étant ce que l’on ne peut jamais « habiter en maître ». Miguel Abensour, Le contre Hobbes de Pierre Clastres, Sens&Tonka, 2023, p. 15.
10 Georg Simmel nous dit pourtant que l’étranger fait partie organiquement de la communauté du fait même de son exclusion. Et alors « se fait jour une tension particulière : c’est que la conscience de n’avoir en commun que l’universel absolu met précisément en relief ce qui n’est pas commun », Georg Simmel, « Digressions sur l’étranger » in L’étranger et autres textes, Payot & Rivages, 2019, p. 26.
11 Ulf Hannerz rappelle cette remarque de Robert E. Park à propos des régions morales : « Les processus de ségrégation instaurent des distances morales qui font de la ville une mosaïque de petits mondes, lesquels se touchent sans s’interpénétrer. Cela donne aux individus la possibilité de passer facilement et rapidement d’un milieu moral à un autre et encourage cette expérience fascinante, mais dangereuse, qui consiste à vivre dans plusieurs mondes différents, certes contigus, mais malgré tout bien distincts. » Cependant, Hannerz reproche à cette « écologie urbaine », guidée par une conception social-darwinienne, de négliger les rencontres et les rapports de mutualisation qui font surgir des nouvelles socialités, et par là la reconfiguration des communautés. Voir Ulf Hannerz, Explorer la ville, Minuit, 1983, p. 45-47.
12 Qui sont aussi celles de ses résistances et de ses soulèvements : en 1961, le quartier de La Goutte d’Or est le théâtre des ratonnades qui accompagnèrent le massacre au cours de la manifestation en soutien à l’indépendance de l’Algérie ; en 1968, y ont lieu des révoltes en réaction à l’assassinat policier de deux ouvriers maghrébins d’une usine Peugeot ; en 1993, il s’enflamme à la suite du meurtre du jeune Makomé M’Bowlé, mort d’une balle dans la tête dans le commissariat ; en 1996 a lieu la brutale expulsion de l’Eglise de Saint-Bernard occupée par des « sans papiers », suivie d’une multitudinaire manifestation ; en 2005, ses rue s’embrassent à nouveau à la suite du meurtre du jeune Traoré, tombé sous les balles de la police ; en 2014, de nouvelles émeutes se répandent aux alentours de Barbès en soutien à la Palestine lors de la guerre menée par l’armée israélienne à Gaza…
13 Ivan Illich retrace la généalogie qui a fait de l’hospitalité l’institution d’un « eux » œuvrant autour d’un travail insidieux de classification, littéralement xénophobe. Les étrangers, les fous, les malades, les difformes, deviennent par la grâce de l’institution des services une « charge sociale ». On en trouve le précédent fondateur avec l’institution de l’aumône, évinçant l’hospitalité par laquelle, dans différentes traditions et géographies, celui qui accueillait et celui qui était accueilli demeuraient des égaux. Voir Ivan Illich, « L’origine chrétienne des services » in La perte des sens, Fayard, 2004.
14 N’est-ce pas le Parti socialiste français qui institutionnalisa ces derniers pour y enfermer celles et ceux dont le crime n’est autre que d’être étrangers? Pour une généalogie de la fabrique juridique et politique de l’identité réifiée de l’étranger comme signifiant maître de l’auto-affirmation de l’État, voir Karine Parrot, Carte blanche. L’État contre les étrangers, La Fabrique, 2019.
15 Josep Rafanell i Orra, En finir avec le capitalisme thérapeutique. Soin, politique et communauté, rééd. Météores, 2024, p. 63-87.
16 Jean-Christophe Bailly, « L’ambassade détruite » in La ville en éclats, La Fabrique, 2025, p. 92.
17 David Lapoujade, Les existences moindres, Minuit, 2017, p. 33.
18 La dimension publique de l’espace est alors définie par la possibilité d’adopter le point de vue de quelqu’un d’autre. Rester en mouvement. « Goffman disait de manière plus lapidaire qu’il nous faut comprendre le Umwelt du passant non pas comme une enveloppe, mais comme une onde de pertinence en mouvement ». C’est là la condition pour « qu’une ville demeure, culturellement, le lieu des situations inédites et des rencontres inopinées et non des relations et des positions assignées ». Isaac Joseph, op. cit., p. 25-33.
19 Bruce Bégout rappelle encore les mots de George Orwell : « Pour le pouvoir tyrannique, « l’hérésie des hérésies c’est toujours le sens commun » », Bruce Bégout, De la décence ordinaire, 2018 p. 92-93.
20 Anne-Louise Milne, op. cit., p. 49.
21 Cette expérience s’inspire de la pratique des cartoneras née en Amérique Latine. Ces livres-objets sont le support de paroles et d’images qui témoignent des expériences des migrants et de leurs traversées. Voir Anna-Louise Milne, op. cit., p. 118.
22 Isaac Joseph, Prendre Place. Espace public et culture dramatique, Colloque de Cerisy, Éditions recherches, 1995.
23 Que ces polices soient devenues « immatérielles », algorithmiques, ne change pas grand-chose au caractère de leur violence. L’intelligence de la ville intelligente, son « théâtre technologique », où les aux flux où tout doit communiquer avec tout, poursuivent l’oeuvre frontalière ancienne avec la brutalité de ses démarcations. « L’intelligence dessine ainsi une nouvelle frontière, entre le monde « civilisé » et le monde « sauvage » ou « barbare », cette fois-ci à l’intérieur de l’espace urbain ». Tyler Reigeluth, L‘intelligence des villes. Critique d‘une transparence sans fin. Météores, 2023, p. 15.
24 « Le temps que provisoirement nous nommerons « approprié » a ses caractères propres. Normal ou exceptionnel, c’est un temps qui oublie le temps, pendant lequel le temps ne (se) compte plus. Il advient ou survient quand une activité apporte une plénitude, que cette activité soit banale (une occupation, un travail) ou subtile (méditation, contemplation), spontanée (jeu de l’enfant et même des adultes) ou sophistiquée. Cette activité s’accorde à elle-même et au monde. Elle a quelques traits d’une autocréation et d’un don plutôt que d’une obligation ou d’une imposition venue du dehors. Elle est dans le temps : elle est un temps, mais ne le réfléchit pas. », Henri Lefebvre et Catherine Régulier, « Le projet rythmanalytique » in Communications, 41, 1985, L’espace perdu et le temps retrouvé, p. 191-199.
25 À propos des vies obscures, infimes et parfois infâmes, celles qui constituent la légende noires et une histoire mineure : « Elle n’est pas transmise par quelque nécessité profonde, en suivant des trajets continus. Elle est par nature, sans tradition ; ruptures, effacements, oublis, croisements, réapparitions, c’est par là seulement qu’elle peut nous arriver. » Michel Foucault, « La vie des hommes infâmes » in Dits et écrits, III, Gallimard, 1994, p. 242.
26 F. Nietzsche, Généalogie de la morale.