Patchs d’apocalypse #2 : perdre un ours

Vincent Desjardins, Musée du jouet, Colmar, 2010

Sur son carnet, Bertille trace avec application des traits de haut en bas de ses feuilles, pour délimiter des colonnes dans lesquelles elle classe les informations. C’est chez elle plus qu’une méthode, peut-être une fierté, cette habileté à organiser ses idées pour donner de l’ordre à des situations. Elle sent régulièrement qu’on fait appel à ses services justement pour cela : ordonner les choses lorsqu’on s’y perd. Qui apprend à mieux la connaître, aperçoit chez elle qu’au-delà de la fierté, il y a un goût réel et inavouable pour les symboles typographiques et la bureautique : ronds, tirets, crochets, accolades, cercles, étoiles, lignes, pointillés, astérisques, lui fournissaient la matière d’un plaisir infini. Comme l’enfant qui en elle résistait invinciblement à l’oubli, ces signes demeuraient des symboles de fête et de désordre, à qui seul un esprit profondément retors avait confié le soin d’ordonner, de lister, de ranger, de classer. Dessins arbitraires, presque comiques, sans queue ni tête à bien y penser, avec lesquels on croit donner du sens, comprendre.

Bertille peine à arranger sa page. Les colonnes sont trop étroites, manquent de profondeur. Elle rajoute des lignes, sans trop y croire. Les symboles s’ordonnent mal.

Sur une première ligne apparaissent, soulignés, les mots « déroulé des événements ». Suivent des symboles portant des mots. On n’y comprend rien.

● Départ du camion cage annoncé à 10h le 24 avril au délégué du parc naturel. Aucune réponse. Départ annulé et reporté à une date inconnue.

♦ Demande de subvention transmise à l’autorité ministérielle à 8h56, le 12 avril. Non traité dans l’attente d’une réponse des services concernés.

ɤ Réquisition d’un vétérinaire pour accompagner le transport : en attente de la réponse des services préfectoraux. 3 mai.

ﭏ Communiqué de presse envoyé pour annonce de la conférence de presse à toutes les rédactions listées par nos services le 28 avril. Une réponse négative. Faut-il maintenir la conférence de presse ?

► Envoi d’un sondage pour définir la réunion de choix du nom de l’ours le 15 avril. Deux réponses, toutes deux réservées. Le nom reste à définir.

Le parking d’une bretelle d’une portion d’un tracé de route nationale. Quelques dizaines de mètres de bitume jouxtant quelques milliers de mètres de bitume, pour qu’on s’y arrête pisser devant des arbres qu’on oubliera aussitôt, pour changer le bébé, pour passer un coup de téléphone, pour se crier dessus. Un camion remorquant une cage en acier, une berline prétentieuse et la petite voiture de location grise de Bertille.

Elle contemple ses deux interlocuteurs. La première a la cinquantaine, porte une casquette et ses vêtements tâchés par endroits de cambouis. Il faut en déduire que c’est la transporteuse. La camionneuse. Bertille songe un instant aux clichés sur les camionneuses. Cette dame n’a pas de gros bras. Il est compliqué d’imaginer son orientation sexuelle. Bertille a toujours ces clichés en tête, pour les abolir aussitôt qu’ils lui viennent à l’esprit. Comme si la singularité des autres ne pouvait lui apparaître qu’en présupposant des généralités en cherchant à les détruire. Aux côtés d’Alma – tel est son nom, un second personnage. Plus jeune, peut-être trente ans, peut-être quarante, mais son hygiène de vie irréprochable lui permet de brouiller les pistes de son vieillissement. Peu importe. Il est vêtu d’un costume trois pièces sans élégance, acheté sans plus y penser, ne cherchant qu’à faire comprendre au plus vite à quiconque son importance. Fortune des tailleurs, que ces clients.

– Qui êtes vous, déjà ?, demande Bertille. Elle s’adresse semble-t-il aux deux en même temps, mais sa timidité empêche d’apprécier précisément qui elle choisit pour interlocuteur.

– Alors moi, je suis là parce que j’ai reçu un mail il y a un mois qui m’avait convoqué ici à cette heure précise, aujourd’hui. Je suis prestataire pour le département, je transporte souvent des bêtes. Donc me voilà.

– Pour ma part, dit Issa car tel est son nom, je suis envoyé par le conseil général dans le cadre de mes missions au cabinet de Mme la président du département, et c’est pour superviser…

– Très bien, très bien…

Bertille a l’habitude de couper la parole aux gens qui lui parlent et elle ne mesure même plus à quel point elle leur impose ces coupures, avec une autorité naturelle qu’elle exerce sans y penser.

– Mais qui vous a dit de venir ici ?

– Je ne me souviens plus très bien…

– C’est à la fois la préfecture et le conseil général, ainsi que de mémoire les services du ministère… Je ne sais plus, environnement ou intérieur, en tout cas…

– Très bien. Et pourquoi êtes-vous ici ?

La camionneuse et le jeune politicien se regardent enfin pour la première fois. Entre leurs deux regards, un même étonnement, une même prise de conscience. Sourcils levés, épaules haussées, vitreux des yeux exorbités, ils ignorent tout de la raison de leur présence ici. La camionneuse trouve la première une porte de sortie devant cette stupéfaction.

– Mais, et vous-même, qui êtes-vous ?

Bertille comprend mieux.

– Qui vous a dit de venir ici ?

Bertille comprend tout et sait déjà ce qu’on va lui demander.

– Pourquoi êtes-vous ici ?

Tout est simple mais on n’y comprend rien. Un ours est perdu et nul ne sait où il se trouve. La chaîne de commandement implique divers services de l’État, des pouvoirs locaux qu’on appelle désormais, depuis quelques années, des collectivités territoriales, des prestataires privés. Il s’agissait de le faire venir de Slovénie jusqu’aux Pyrénées. Ce sont des choses qu’on a déjà vues de nombreuses fois. Mais Bertille comprend : personne ne sait où est l’ours.

À l’arrière de ses pensées, elle esquisse souvent des rêveries qui parfois surgissent à sa conscience. Il n’est pas sûr qu’elle ait conscience de ce flux qui n’a rien d’un inconscient pour autant – du calme, amis psychanalystes, du calme ! – alors même qu’il fournit une part essentiel de ce qu’elle est. Bertille est de ces gens qui se flattent sans cesse de leur cartésianisme, de leur rationalité, sans se rendre compte que l’essentiel de ce qu’on perçoit d’eux est une irrationalité impérieuse et impossible à discuter sans conflit inutile. Et si l’on pousse l’analyse – du calme, amis psychanalystes, enfin ! – on découvrira sans doute que c’est cette irrationalité même qui invite tant de gens à aimer Bertille, même lorsqu’elle ne s’en rend pas compte, car c’est de ces rêveries de l’arrière que lui viennent ses trouvailles les plus fameuses, l’inattendue présence d’images que personne auparavant n’avait vues. Et à ce moment précis où Bertille comprit enfin que personne ne savait où se trouvait l’ours, défilait à l’arrière de cette compréhension une forêt où un ours trapu et joueur enfilait des myrtilles au bout de ses griffes, avant de les gober, se transportait lourdement en frottant sa fourrure à gauche contre l’écorce d’un arbre, à droite contre une fougère, faisant fuir devant lui d’autres animaux plus frêles, blaireaux, lapins, renards, se souvenant qu’il fut avec ses frères ours et ses sœurs ourses longtemps une sorte de souverain sans souveraineté de la forêt, comme un roi refusant de régner, préférant se balancer dans les arbres et soigner ses petits, mais inspirant crainte et respect à tous, préférant le miel à la puissance, roule boule, tanière pour l’hiver, longs cris, morsures féroces, courses prestes et pieds agiles.

Sur le carnet de Bertille, une autre colonne, où l’on mesure qu’elle a voulu mieux ordonner les choses mais qu’elle n’y est absolument pas parvenue. Au haut de la colonne, plusieurs mots sont raturés : réponses, messages, non-réponses. Elle s’est résolue à écrire finalement « réponses et non-réponses ». Suivent de nombreux symboles, beaucoup de mots, au bas desquels on voit apparaître comme de rage, entouré de nombreuses fois, les mots écrits en majuscule : « où est l’ours ? »

Bertille tente d’organiser ses pensées, une fois de plus. Où est l’ours ? Ce n’est pas la bonne question. Qui sait où est l’ours ? C’est mieux. La camionneuse et l’emplumé, Tara et Passi. Ils ne savent pas. Ce sont les seuls présents. Ils ne savent pas pourquoi. Pourquoi ?

Simplement parce que personne n’a répondu.

Bertille se demande qui a parlé. Ce n’était pas les astérisques, les flèches ni les croix. Qui que ce soit, c’était fort juste. Évident, même. Personne n’a répondu. Tout simplement. Les demandes, les certificats, les messages, les e-mails, les coups de téléphone, les lettres, les attestations, les réquisitions, les ordonnances, les décrets, les lois, les missives, les courriers, mais personne n’y répond. Seul l’ours, peut-être, là où il est, sait où tout ça se trouve.

– Vous, là. Votre camion, on vous a bien dit de l’amener ici, malgré tout ? On est ensemble ici pour une raison, s’agace Bertille en agitant son carnet sous le nez de ses interlocuteurs, de plus en plus inquiets par ce comportement erratique.

– Attendez, je regarde.

Sur son téléphone, elle consulte ses messages. Dans l’onglet « rechercher » indiqué par une loupe, elle écrit : ours. Mais cela ne fonctionne pas. Elle écrit alors la date du jour, 16 février. Mais cela ne fonctionne pas. Lentement, elle caresse son téléphone comme pour trouver un prétexte à ne pas regarder Bertille, décidément de plus en plus inquiétante. Sans oser lever les yeux, elle prononce d’une voix qui se noue un « pardon » très enfantin, tandis que le hiérarque de la territoriale a sorti lui-même son propre téléphone pour mettre en scène une furie d’écriture de messages, prétexte commode pour qu’on le laisse tranquille.

– À qui écrivez-vous ?, hurle Bertille. Quels sont ces messages ? Personne ne répond à rien mais tout le monde écrit. On a perdu un ours !

Elle oublie toute colonne et toute ligne, puis elle dessine, puis elle écrit, comme cela vient, depuis l’arrière de toute pensée. Ce n’est pas de l’écriture automatique – du calme, amis surréalistes, s’il vous plaît – c’est une communication.

L’ours ouvre la porte d’un quelconque bureau de la préfecture et mange son chef, ainsi que son sous-chef. Il griffe tranquillement le mur, comme pour signer son acte.

L’ours s’introduit au domicile du vétérinaire, écrase d’un pas lourd son téléphone et sort par la fenêtre.

L’ours est monté sur le toit et en dansant a cassé toutes les antennes.

L’ours a couru vers des ordinateurs pour exploser leurs claviers et leurs écrans.

L’ours danse dans le ciel étoilé et mange des satellites.

L’ours grimpe aux arbres où s’abritent apeurés de viles technocrates.

L’ours hurle et brise les portes du data center avant d’y ravager chaque arpent de données.

L’ours répond à tout ce qu’on lui a demandé tant il lui est impossible de se perdre.

Et Bertille, sur l’écran de son téléphone, voit apparaître un message de sa supérieure hiérarchique. Alors ? Elle commence à taper On a perdu un ours, mais elle n’envoie pas le message. Elle veut danser dans le ciel et hurler contre tous les murs, même si de murs, elle n’en voit pas.

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