Que faire de la pensée ?
Vers une critique des dispositifs dégénératifs

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Anton Pannekoek lunar crater, 1970

On ne l’entend même plus. Le rauque souffle des trompettes du dernier jour est tellement usé, tellement fatigué, enseveli qu’il est, couche après couche, par des débris et des mensonges, qu’on a du mal à ne pas le prendre pour un soupir insignifiant, un écho de rien, une mauvaise plaisanterie, comme si tout ce jeu de l’avenir n’avait été, dès le début, que cela : un amusement tragique, un amusement sur et pour la tragédie… Juste pour rire… juste pour rire…

Peut-être qu’on le savait déjà. On l’a toujours su. Il y avait quand même quelque chose de troublant dans ces paysages d’énonciation peints exclusivement avec les pâles couleurs de l’eschatologie, la mystification d’un au-delà de l’histoire. Pour désirer la mort et se réjouir avec la guerre, il ne fallait pas regarder si loin : on aurait pu juste tourner la tête ici, autour, parmi nous. Car la catastrophe ne s’écrit plus – n’a jamais été vraiment écrite – ni au futur simple ni au futur proche ; elle ne s’écrit surtout pas au subjonctif. Elle nomme non pas ce qui sera ou ce qui pourrait être, mais ce qui est, tout ce qui était depuis longtemps déjà-là. La catastrophe appartient au régime du quotidien, non pas à celui de l’événement. Walter Benjamin l’avait déjà compris : « Que les choses continuent comme avant, voilà la catastrophe ».

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Et pourtant on se demande, on doit encore se demander : quand la catastrophe cesse de prendre la forme de l’hypothèse pour devenir juste le prosaïque cours du présent – dans une rafle qui déchire une famille ou un groupe d’amies et d’amis, un corps qui s’effondre morceau par morceau pour arriver à la fin du mois, un peuple qui perd sa langue et donc finit par se perdre lui-même, une tige qui ne va plus jamais pousser ‒ comment parler, comment agir, comment penser à rebrousse-poil, depuis un lieu qui ne soit pas, à nouveau, celui de la peur et de l’impuissance ?

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Encore la gauche. Les fragments décomposés qui restent. Un cadavre infect qui n’arrête pas de puer. Si Deleuze n’avait pas tort quand il disait que la gauche avait besoin que les gens pensent, on ne peut que s’étonner de cette décrépitude vidée d’idées qu’on appelle « l’époque contemporaine » : qu’est-ce qui a si mal tourné dans la pensée ? Si maintenant on témoigne désabusés de l’abrutissement des masses dont on fait partie, c’est parce qu’on a fini par capituler face aux artefacts du pastoralisme et aux chefferies zombies de la gauche qui ne cherche plus rien, sauf une participation infime à un – n’importe lequel – gouvernement. La gauche a désormais trahi la seule tâche qu’elle avait : protéger l’espoir, la fonction cosmique de l’utopie. Elle a déserté toute possibilité d’une dérive commune, la possibilité même d’être, mais aussi d’être autrement, en se contentant de mesurer la prospective de son propre anéantissement. « La critique s’est-elle essoufflée ? », demandait Bruno Latour, il n’y a pas si longtemps – peut-être en ressentant la clôture d’une époque qui s’enferme en elle-même en manquant désespérément d’air.

C’est comme si après les promesses non tenues de l’Histoire, on n’avait pas cessé de tourner en rond. Comme si la pensée s’était repliée dans le non-lieu des stériles couloirs académiques; capturée par la sémiotique surexposée d’un monde où tout passe par des médias ; mortellement blessée par l’intensification des appareils répressifs ; et rendue muette par la sage dose de réalisme post-néolibéral qui, en codifiant l’espace d’expérience, étouffe tout le champ du possible. Non. On ne peut pas vraiment s’étonner que la catastrophe soit aujourd’hui le seul horizon du présent. La phrase de Sartre a pris une ampleur qu’il n’avait pas vraiment prévue : « l’Histoire n’a de sens comme Histoire que si sa fin est catastrophique. »

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Sartre. Qui aurait dit que, après toutes ses impostures, Sartre aurait eu raison quand il écrivait : « demain, après ma mort, des hommes peuvent décider d’établir le fascisme » ? Demain. Aujourd’hui. La différence c’est que maintenant, entre le fascisme et la gauche, ce sont eux, les fascistes, qui se sont emparés de la critique. C’est-à-dire, de la pensée.

Critiquer. Démentir. Aller-contre. Cette obsession du dissensus a fini par se retourner contre elle-même. En tant que tactique électorale, il n’y a aucun doute que l’extrême droite l’a mieux maîtrisée en quelques années que cinq décennies de gauchisme post-soixante-huitard. Steve Bannon préconisait lors de la première campagne de Donald Trump : « il faut déconstruire l’État administratif ». Et voilà les fruits d’une stratégie de propagande réussie. En outre, le mouvement MAGA n’aurait pas pu naître sans les tactiques pour « weaponize relativism », pour instrumentaliser le relativisme comme arme. C’est ainsi que, même s’il a été explicitement bâti par et pour la classe gériatrique du capitalisme racialisé, le dissensus avec l’« establishment » a servi comme levier fondamental pour faire-masse. L’extrême droite internationale a bien suivi l’exemple depuis ; aujourd’hui, elle occupe bien plus qu’un piédestal dans les congrès.

Mais laissons de côté le stérile spectacle de la politique et tout son attirail. Il n’est plus un secret pour personne que la démocratie libérale n’est guère plus qu’une incubation du fascisme : une rue à sens unique et sans issue. À plusieurs égards, ce qu’il faudrait expliquer n’est pas tant l’arrivée du fascisme au pouvoir que sa propagation en tant que « mouvement », sa massification en tant qu’image de la pensée. « Pourquoi les masses ont-elles désiré le fascisme ? » – demandait d’abord Wilhelm Reich, puis Deleuze et Guattari. La vieille présupposition du fascisme comme « idéologie » est une conjecture insuffisante. La bourgeoisie pourrait peut-être s’en réjouir avec la violence de ses escroqueries, mais ici personne n’a trompé personne. On ne peut pas trahir sa classe sans se trahir soi-même, et pourtant, lorsque le paysan qui n’arrive plus à payer ses dettes vote pour son créancier, ou l’exilé vénézuélien arrivé à un autre pays sans papiers il y a juste cinq ou dix ans, profère : « non, maintenant ça suffit, c’est trop, ils sont en train de nous envahir », personne ne ressent aucune contradiction. Comment le pourraient-ils si les zones de présence, le vécu du jour au jour, l’expérience des mondes qui nous tient ensemble a été démantelée, réduite à la taille d’un écran, ou rasée, vidée d’autrui à coups de matraque et de bulldozers ? Le problème n’est pas la fausse conscience. Le problème c’est que si penser par soi-même est désormais indistinct de penser pour soi-même – pour autosatisfaction infinie et immédiate – c’est que le fascisme, lui aussi, était déjà là, dans les infrastructures, le design des lieux, la composition des machines. Et alors, l’organisation d’un quotidien qui se prédique exclusivement pour le plaisir du « moi » a juste un corrélat : la volonté d’obéir.

Nous avons fait de la place au fascisme ; nous avons fait du fascisme une place, une architecture. Un « nous » qui inclut le cloaque abyssal de cette gauche qui rit, pleure et se masturbe sur sa déchéance depuis qu’elle a assumé la phrase d’Ernst Bloch comme mot d’ordre : « Celui d’entre nous qui n’adore pas son ventre adore l’État ; tout le reste est tombé au rang de plaisanterie, de divertissement ».

En vérité, ce qui est déterminant c’est qu’au niveau du politique, la pensée critique semble confrontée à une impasse, une sale disjonction : ou bien l’auto-complaisance des « alternatives » dérisoires qui ne dérangent plus personne, ces insignifiants groupes affinitaires, bâtis sur le principe d’identité : « l’autre = moi », où la radicalité n’est qu’une fonction de ressemblance ; ou bien replonger dans les vieilles formules, les squelettes et jouets de l’antiquaire gardés dans le placard qui masquent la mégalomanie de l’infatigable désir du commandement avec la promesse de l’efficacité, l’unité du pouvoir et tout le reste de l’arsenal de la classe bureaucratique. À nouveau, l’impératif : représentation ! (Juste comme auparavant, peut-être, mais cette fois-ci, sans aucune base sociale). Ressemblance ou représentation : c’est le bourbier d’une époque agonisante qui, à chaque pas, accélère sa propre décomposition.

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On aurait du mal à ne pas relier cette disjonction – ressemblance ou représentation ‒ avec d’autres, bien connues par ailleurs : micro ou macro-politique dans les champs du pouvoir ; circulation ou production dans les sphères d’intervention ; horizontalité ou verticalité comme des principes d’organisation ; localisme ou internationalisme concernant les échelles d’action. Et pourtant, si Marx et Deleuze, avec toutes leurs différences irréductibles, nous ont appris quelque chose, c’est qu’entre un et deux il y a toujours un troisième terme qui n’en est pas vraiment un, un milieu – et, comme le rappelait Josep Rafanell i Orra récemment, c’est par là qu’il faut toujours commencer : par le milieu, par des milieux.

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Si la critique vaut encore quelque chose pour la gauche, si la gauche vaut encore quelque chose pour la pensée, c’est à ce niveau-là. Si elle a encore quelque chose à dire, quelque lieu pour agir, quelque espoir à sauvegarder, maintenant qu’elle semble plus épuisée que jamais par la grandiloquence de la mort et la dissémination de la misère, c’est en s’inscrivant dans des milieux.

Les analyses du Tout, avec leur précision géopolitique, leur rationalisation économique ou écologique, leur vision planétaire, et l’itération et la réitération de leurs lois, de leur systématique, ne nous apprennent plus grand-chose. (Et non pas parce qu’elles sont nécessairement fausses, mais parce qu’elles sont si certaines, si avérées, qu’elles en deviennent triviales). Leur champ sémantique et – encore plus important – leur champ pragmatique semblent incapables d’échapper à l’hypothèse du Parti. C’est-à-dire, face à la conjonction inextricable entre la forme-État et la forme-Marché à une échelle désormais trop grosse pour être saisie, il ne resterait que gouvernement raisonnable du Monde-Un avec sa police internationale ; ou inversement, et pour les moins nombreux, attendre encore le futur perdu d’un passé lointain, prêchant sans conviction les chimères d’une révolution totale qui n’a pas eu lieu, et d’une insurrection qui peut-être ne viendra jamais.

Les analyses du Situé et de la Position, à leur tour, ont également atteint leurs propres limites. Si quelque chose est né dans la pensée lors des années d’hiver, c’est juste un indiscutable retour à soi, là où les fleurs périssent en donnant les fruits les plus amers. La volonté d’individuation – et donc la codification des corps et de leurs histoires dans des lignages fermés et prédéfinis – est la nouvelle morale du monde, le dernier simulacre de la critique. Le problème ici n’est pas d’échelle, mais de logique : on sait d’avance ce qui ne se passe pas encore ; on prêche ce qui devrait être exclusivement en fonction de ce qu’on pense déjà être. Comme si on avait oublié que l’énoncé « le personnel est politique » n’a jamais voulu dire que « le politique n’est que personnel ». Comme si on avait oublié que l’impératif catégorique d’être-Un – ou plutôt d’apparaitre comme un individu – est antinomique avec la rencontre. En d’autres termes : l’impossibilité même du politique.

Et pourtant, dans des milieux ça bouge, ça grouille, ça foisonne. Les corps se lèvent, tombent malades, se mêlent, sont remplis de rage, expérimentent d’autres formes de vivre et de mourir ensemble. Il y a quelque chose de vrai qui s’y passe. Et c’est peut-être là le dernier refuge que peut nous proposer la critique : nous aider à déterminer les logiques de composition, les mécanismes de réaménagement et d’entretien, les redondances infrastructurelles, les expériences partagées des résistances mais aussi des défaites, les gestes de persévérance qui font perdurer des milieux habitables ou qui, inversement, les rendent inhabitables.

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N’est-ce pas cela pourtant que nous apprennent les nombreux mouvements, pluriels, éparpillés, parfois massifs, parfois insurrectionnels, contre-hégémoniques de ces dernières années ? Un groupe de Kali’na se cache dans ce qui reste de leur forêt. Leurs cocktails Molotov sont prêts, leurs cagoules bien serrées. Le feu attend ; il faut s’attaquer aux machines, au chantier entier de cette centrale photovoltaïque qui, depuis des années, menace leur village et anéantit leurs lieux de vie ‒ une manière, parmi d’autres, de combattre dans, pour et avec la forêt amazonienne. Ou, ailleurs, dans les marges urbaines, il y avait encore quelqu’un qui osait se balader à l’intérieur des débris d’une vieille prison abandonnée ; d’autres s’accrochaient aux arbres, organisaient des concerts, construisaient les barricades pour arrêter la construction d’un champ d’entraînement policier, une véritable « ville de flics » vouée à perfectionner les mécanismes de contrôle et de surveillance d’un État dont le racisme est devenu la seule raison d’exister. Sur les murs d’Atlanta, au cœur de sa banlieue, on a pu lire : « Cop City ne sera jamais construite » ! Ou encore, au Mexique, vague après vague, des exils s’entrecroisent, nouent des liens d’entraide ; les parcours migratoires se rencontrent par milliers, s’organisent, forment des caravanes pour traverser ensemble le même enfer d’un pays désormais devenu simultanément cimetière et frontière. Laissons aux doctes réactionnaires, ou encore aux gauchistes, attribuer les origines de la révolution iranienne en cours tantôt à un idéal démocratique, puis à une nostalgie royaliste, où encore à un renouvellement du désir fasciste ou enfin – inversement – à une mécanique économiciste, à une réaction aveugle à l’inflation. La jeunesse paysanne de Jafarabad, vivant de rien depuis longtemps et aujourd’hui affrontant le régime, nous rappelle que cette révolution, comme toute révolution peut-être, n’advient que quand un milieu est devenu inhabitable. La thèse de Franz Fanon revient avec justesse : « Ce n’est pas parce que l’Indochinois a découvert une culture propre qu’il s’est révolté. C’est parce que tout simplement il lui devenait, à plus d’un titre, impossible de respirer ».

Il y a donc toujours des choses à apprendre. D’abord, il ne faut plus attendre la fin du monde. Puis, face à la catastrophe, on n’a aucun besoin de renouveler la déception dans les rangs de la souveraineté. L’effondrement en cours se trouve plutôt dans des milieux. C’est là où il faut regarder : dans les foyers qu’on habite, dans le sol où s’ancre la subjectivation, dans la pluralité des mondes menacés. Cependant ‒ et pour cette même raison – c’est où l’on trouve l’au-delà de l’eschatologie – son dépassement. Les expériences inachevées de notre être-au-monde. En fin de compte, quand on regarde de près, il y a bien plus de révolutions que nous ne l’imaginons.

Ici, là, là-bas, partout, de voitures brulent, et parfois des tribunaux, pour répondre au harcèlement des contrôles migratoires, à la précarisation du travail, à la crise du logement, aux ravages environnementaux, à la banalisation d’une violence génocidaire et à la reproduction des infrastructures de la dépossession… Quel rôle pourrait encore avoir la critique sinon d’accompagner des expérimentations en cartographiant les dispositifs qui rendent le monde inhabitable, leurs points de rupture ou de détournement ? Le dispositif-frontière, le dispositif-aménagement, le dispositif-extraction, le dispositif-renseignement, la longue série de dispositifs dégénératifs…

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Isabelle Stengers et Didier Debaise avaient proposé un geste de la pensée pour combler les ruines de l’Histoire, pour sortir de l’impasse de la « ressemblance » ou la « représentation » et contourner la débâcle d’un dissensus contenu dans la disjonction exclusive « ou bien… ou bien… » : épaissir les mondes et les idées, cultiver la confiance dans l’incertain, tisser des liens entre les êtres – sans se laisser identifier au même – des êtres qui ont besoin les uns des autres. En d’autres termes, sortir de l’inertie autoréférentielle et de la volonté d’apparaitre comme porte-parole de l’altérité, et alors se risquer à la rencontre avec la possibilité de devenir quelque chose d’autre, ensemble. Cela exige l’art de composer des « dispositifs génératifs » : les « modes d’agencement intentionnels, fabriqués collectivement, qui tout à la fois présupposent et induisent la capacité de celles et ceux qui y participent de faire sens en commun à propos de situations qui les impliquent ». Les dispositifs génératifs sont donc ceux qui permettent le tissage de territoires existentiels dont les composantes se tiennent ensemble en tant qu’ils sont hétérogènes, sans une logique transcendantale qui précède leur articulation. Autrement dit, l’ouverture de zones de présence et de rencontre où nous pouvons réactiver ensemble un sens commun et inventer des pratiques qui perdurent dans le temps sans recourir à la capture, à l’assimilation ou à l’endoctrinement : un « ensemble » qui ne repose pas sur l’in-différence.

Le projet s’ajuste à notre temps : il ouvre un espace pour de nouvelles clés d’énonciation collective. Or, il ne peut que tourner dans le vide et s’écrouler dans l’inconséquence s’il n’est pas accompagné de l’exercice complémentaire : des enquêtes sur les dispositifs qui rendent impossible la composition du commun, les dispositifs dégénératifs. C’est-à-dire, sur les modes d’agencement intentionnels qui affaiblissent la capacité de celles et ceux qui y participent d’agir collectivement dans les situations qui les impliquent. Les infrastructures techniques, les appareils judiciaires, les énoncés scientifiques, l’organisation du travail et la liturgie politique s’inscrivent dans des milieux de vie différents à travers des motifs redondants qui, pourtant, ne suivent jamais une logique unique, totalisante et complètement prédéfinie. Il y a des résonances dans les modes d’appropriation, de production et d’habiter qui rapprochent l’expérience, par ailleurs si lointaine et divergente, d’un paysan au Portugal luttant contre une minière de lithium, d’un pêcheur autochtone au Sénégal également confronté à ce type de dispositif d’extraction. Mais il y a aussi toujours des fragilités, des pannes, des opportunités de détournement, qui permettent tant à l’un qu’à l’autre d’interrompre le processus d’articulation : un excès indomptable qui maintient l’au-delà du contrôle ‒ parfois on l’appelle « l’infortune » ; parfois « l’indisposition » ; souvent, il porte le nom du vivant et de la rébellion.

Face à la résignation, à l’impuissance, à la survie dans les ruines, à la résilience tant célébrée, l’attention portée aux attachements et la quête d’autres mondes possibles ne seront qu’une capitulation si on ne sauvegarde pas simultanément ce qui rendait la critique un vecteur de la pensée et ouvrait des lignes de fuite pour l’expérience. Non pas l’illusion de l’homme nouveau: il a été tué et enterré sous le sol de l’ignominie par ses plus fervents promoteurs. Non plus le dissensus paranoïaque: il a désormais changée de camp pour nourrir d’autres perversions. Surtout pas le trou noir de l’identification dont on ne peut sortir que tous seuls. La gauche doit quand même apprendre quelque chose de ses aberrations. Plutôt, une attention portée aux lieux et aux modes de vie – la seule sphère où l’action, les gestes de subsistance, les rencontres et les alliances sont possibles. Si le fascisme opère désormais comme un lieu, comme un être-dans-le-monde, la gauche peut encore reprendre la critique pour trouver les manières de démanteler ces mondes-là. Mais pour cela il lui faudra mener des enquêtes sur l’articulation des dispositifs dégénératifs, retracer leurs redondances opérationnelles entre des milieux de vie situés et donc distincts. N’est-ce pas cela qu’avait fait Marx autour du dispositif-usine du XIXe siècle, avant sa canonisation comme doctrine d’État stalinienne? N’est-ce pas à cette tâche que Foucault s’était voué en considérant le dispositif-prison et le dispositif-hôpital psychiatrique avant sa capture par une scolastique anglophone coincée dans les apories d’un savoir-pouvoir apolitique ?

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Le quotidien. Le jour au jour. L’habiter. Le soleil se couche, mais la Lune sort et, comme une ritournelle, demain peut-être on recommencera. Il ne faut pas trop se soucier de la nuit. Il ne faut pas attendre trop l’aube non plus : le nouveau jour ne sera jamais comme celui d’aujourd’hui. Et pourtant, on continue. On est encore là. On vit et on meurt esquissant un autre geste le matin. Un geste autre – et pour les autres. Ce regard qu’on croise avec un voisin qui est aussi, comme moi-même, désormais un étranger. Le miroir aurait enfin cessé de redonner l’image du Même ? Faire attention. Il y a un nouveau pli. Un devenir. Il s’exprime sur un visage, mon visage qui, en fin de compte, ne m’appartient pas tant que ça. Comme les visages de la ville, d’un paysage : inappropriable. Philosopher avec un marteau ? Oui. Non. Peut-être. Juste quand on se rappelle qu’un marteau est aussi bien un outil pour démolir des idoles creuses que pour bâtir mille et un refuges pour la pensée.

19 février 2026, Santa Cruz, Californie.

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