Patch d’apocalypse #3 : zakérante, ou la dernière charge

José Manuel, Detalle de Don Quijote de la estatua dedicada a Don Quijote y Sancho Panza, 2025

Le premier à avoir eu l’idée était un urbaniste terrorisé par l’idée que son mari le quitte à force de rêver à d’autres contrées, d’autres vies, d’autres gens. Toujours, ce mari évoquait son envie de grandes cités où le monde entier ne cesse de se croiser, ou bien d’abbayes où faire vœu de tout : silence, chasteté, frugalité, déconnexion, amour. C’était toujours ailleurs qu’il avait ses désirs – on voit bien le genre, va, c’est le rêveur qui ne veut pas voir sa vie là où elle est. Tiens-toi droite, morale, nous arrivons : de rêver sa vie, il passe à côté d’elle ! Sacrée bonne morale.

Cet urbaniste répondait au nom d’Ugo, mais ses subordonnés le surnommait le Marsouin. Ce n’était pas tellement pour des raisons physiques. Comme souvent, quelqu’un d’ivre l’avait ainsi qualifié lors d’une soirée de fête, entraînant l’hilarité de l’assemblée, trop heureuse de trouver un mot saugrenu et inoffensif pour rire simplement, ensemble. Va pour le Marsouin. Cela faisait quinze ans qu’on le nommait ainsi. Il va sans dire qu’Ugo détestait les marsouins, par principe.

Désespérément épris d’un rêveur dont il réalisa bien vite que ses rêveries le pousseraient loin de leur mariage, Ugo entreprit l’impossible : maintenir sa vie casanière et satisfaire son mari, Elyass, dans ses pulsions de voyage et d’ailleurs. Urbaniste pour une communauté d’agglomération d’une ville moyenne, Ugo avait passé l’essentiel de ses dix dernières années à mettre en œuvre l’agrandissement des zones commerciales qui ceignaient la ville à chacune de ses entrées.

Ugo se souvient du pré et des chevaux qui il y a huit ans se trouvaient à la place de cette station essence. Tous les chevaux du roi ne logeraient pas dans ces parallélépipèdes en tôle sertis d’écriteaux de couleurs, de baies vitrées, flanqués de parking gigantesques. Tous les chevaux du roi ne peuvent venir ici car les routes pour y accéder ne sont empruntées que par des automobiles, nul ne peut y marcher. Tous les chevaux du roi ne peuvent guère brouter le bitume, les pompes, les chaussures, les tétines, les buffalo grill, les opticiens, les boulangeries marie blachère, les supermarchés, supermarchés bio, supermarchés locaux, les brico, les verdo, les green, les king, foirefouille, nose… Tous les chevaux du roi galopent dans le souvenir de l’herbe – oui, c’est cela, ils ne galopent plus. Le sol, personne n’y vit plus, tout le monde le sait : il attend l’été pour réverbérer les canicules.

Ugo a contraint tout son être, patiemment, des années durant, pour ne pas ressentir la peine immense qui le tord malgré tout. Tout son être. La peine d’avoir participé à faire disparaître les chevaux par les yeux desquels il voit encore la zone commerciale.

Ce vieux Ugo, alors. Le Marsouin, quel drôle de type, comme destiné à souffrir pour rien.

Ce qu’il pense être sa peine, sa peine réelle, sa douleur, sa souffrance, c’est son couple et la menace omniprésente de le perdre dans les rêveries.

La nuit où il conçut son plan, le monde était un œil de cheval. Il le présenta à ses supérieurs, mais avec plus d’appréhension encore, à Elyass.

On autorisa le plan à devenir réalité. On débloqua des fonds et on donna des moyens. Pour Ugo, c’était un rêve éveillé. Pendant deux ans, pris d’une fièvre d’activité que personne ne lui avait jamais connue, Marsouin dirigea enfin des travaux d’envergure, sans se contenter comme à son habitude d’enregistrer des décisions et de mener des protocoles que d’autres décrétaient, on ne sait où. On ne sait jamais où. Il proposa à une foule de travailleurs d’imaginer un geste, une idée, un plan qu’ils n’avaient jamais conçus avant de travailler avec lui. Les difficultés le laissaient fidèle à lui-même, certain de sa direction, de son choix ; aucune ne fut assez forte pour l’empêcher d’obtenir des autres ce qu’il voulait depuis le début. Patient, résolu, méthodique, rigoureux, pugnace – Ugo, employé du mois ! – qu’obtint-il alors ?

Il dévoila le 24 avril 2027 sa grande œuvre. Sur une dalle immense en forme de rectangle, où seul un entrepôt dans l’un des coins rompait la platitude arasée de l’endroit, il présenta aux curieux, à la presse, aux élus, ses bâtiments sur roue, motorisés. L’air prophétique, il décrivait l’hypermarché mobile. Ce n’est jamais le magasin que boude la clientèle, mais l’espace. Il suffit d’une route, de la construction d’un lotissement, pour que soudain les clients préfèrent la zone commerciale nord à celle du sud, la route de Paris à celle de Toulouse. Les hasards géographiques seront vaincus lorsque les magasins deviendront mobiles et c’est chose faite. Zone commerciale errante, gigantesque, avançant lentement mais sûrement, on y grimpe même lorsqu’elle se déplace. Et Ugo, en dépit de la fièvre qui s’emparait de lui, cherchait du regard Elyass, à qui il rêvait d’offrir en ce moment la possibilité des forêts sauvages, des landes et des torrents, en même temps que la plus métropolitaine des vies. Fantasmant à haute voix, il projetait des aéroports roulants, des stations d’autoroute nomades longeant le bitume, il esquissait des usines mobiles, cartographiant un monde où les périphéries n’en seraient plus puisqu’elle serait constamment en mouvement.

Il ne trouva pas Elyass dans cette foule de curieux, de journalistes et d’élus. Il en conçut beaucoup de dépit. Alors qu’une sénatrice lui promettait un succès historique en lui serrant vigoureusement la main, Ugo pensa au fond de lui-même aux chevaux, tractant les rouleaux d’une station de lavage de voiture et méditant le bruit de leurs sabots sur le bitume. Tac tac et cataclop engloutis par le vrombissement des moteurs et des roues et l’absence de son mari, dans lesquels Ugo comprit que disparaissaient ses espoirs de récupérer sa vie. Le béton et la tôle avaient eu raison de ses prétentions au bonheur. Pauvre Ugo !

Il changea de métier, se mit à s’occuper de chevaux. Il se contraint d’oublier son honteux passé, cherchant toujours plus loin dans la lande l’éloignement des routes où passaient, toujours plus nombreuses, ses démoniaques inventions. Il fuit toujours plus profondément au cœur des forêts les routes toujours plus larges destinées à accueillir ces foires itinérantes d’un âge qu’il avait contribué à inventer. Il trouva dans cette fuite des compagnons désireux d’un autre monde, avec lesquels, cernés de tôles, de pompes à essence, de bagnoles, de promotions, il livra un dernier assaut où furent honorés tous les arts de la cavalerie. On peut la croire vaine, futile, mais ce fut la dernière charge où humains et chevaux combattirent ensemble. Parfois, dans les recoins poussiéreux d’une zone commerciale, un dessin de cheval et de cavalier, rappelant que la terre qu’a recouverte Zakérante n’est pas encore totalement oubliée.

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