
Sur un compte d’on ne sait plus quel réseau social.
Le 17 octobre est un événement. Il est une constellation d’actes, paroles, affects, histoires, géographies. Et tout événement ouvre de nouveaux cheminements, peut-être à de nouveaux temps.
De toute évidence, le gouvernement ne peut plus gouverner : non plus seulement par son incompétence, sa corruption mafieuse où plus personne, plus aucun clan n’est solidaire des autres, mais parce que la société à gouverner ne tient plus, ne se tient plus. Elle est en train de se dissoudre. Elle est en train de disparaître. Elle est devenue ingouvernable. La destruction de ses cadres pastoraux, l’action de son architecture disciplinaire n’est plus viable. Et son remplacement par l’auto-entrepreneuriat universel est en faillite. Tout au plus, elle peut être, en prenant des corps physiques individualisés comme objets, matraquée, mutilée, bousillée. Mais un gouvernement ne peut jamais tenir que par sa police.
De longues décennies d’atomisation, d’extension de pans grandissants d’une population que les pouvoirs voudraient low-cost – et pourquoi pas déprolétarisée ? – ensevelie par un capitalisme lui aussi low-cost, auront conduit à une éruption ingérable qui a dévasté des pans entiers du Paris-marchandise et d’autres villes.
Tout au long de la journée du 17 octobre, on a pu participer à une allégresse générale, être témoins d’une drôlerie carnavalesque, entendre la juste rage face à ces longues années d’exercice de pouvoir à la fois grotesque et obscène, avec sa politique délibérée de mépris et d’abandon, de négligence organisée. Certes : tous les pillages n’étaient pas beaux à voir. Quelques moments déroutants d’effondrement des économies morales populaires ont pu avoir lieu. Il n’en fallait pas davantage pour qu’un Glucksmann inexpressif se précipite vers les écrans pour débiter son appel à réformer le Front de l’ordre pour défendre la société, c’est-à-dire ses institutions, dont celle de la marchandise, secondé par un maire socialiste de la capitale qui propose dans la foulée l’intervention de l’armée. Le tout accompagné d’appels à interdire la France insoumise. Ça tombe bien pour cette dernière : elle allait perdre les élections. Au moins, elle pourra continuer à exister.
L’anomie politique qui s’est manifestée ce 17 octobre ne saurait cacher sa positivité anarchique – n’en déplaise aux têtes de gondole agents du sur-codage gauchiste, encombrées de leurs sujets sociaux fantômes, ou de leurs identités, c’est selon. Et pourtant, dans ce carnaval du politique, on retrouve même la convocation par des gamins du 9-3 du patrimoine iconographique républicain, de son legs révolutionnaire : de la Révolution française à la Commune, ou encore Mai 68, en passant par la Marseillaise chantée par des mômes hilares. Retournement de l’anachronisme. Avec son moment culminant : l’apparition d’un Napoléon rendu à son grotesque naturel se baladant au milieu des affrontements avec la police, dans des rues dévastées.
L’anomie s’est offerte à nous (tout en s’en extrayant par l’affirmation du partage de l’expérience dans sa manifestation collective). Il y a eu même l’étonnant renversement de ce qui en a été un des constituants les plus puissants : les réseaux sociaux, lesquels ont pu se transformer de dispositifs d’isolement, d’enclosure du moi dans sa surexposition, de fabriques identificatoires pour des êtres esseulés, en voies d’instauration de forces collectives, faisant circuler les affects, faisant exister des lieux pour des déambulations et surtout, contribuant à la reconstitution de formes de communauté. Qui l’eût cru ? Rappelons cette blague entendue chez des profs, qui voudrait expliquer le mouvement lycéen par l’interdiction des écrans dans les établissements : à peine ont-ils levé le nez qu’ils ont pu contempler le délabrement qui les entoure, face auquel seule la révolte paraît sensée.
Il faudra s’interroger un jour sur les nouvelles formes de lumpenprolétariat noyé dans une fictive abondance qui coexistent avec les perceptions de plus en plus éprouvées de la destruction du monde. C’est à la puissance fulgurante de la désidentification à laquelle nous avons assisté, et avec laquelle sont nés des mélanges, des amalgames, des compositions et décompositions. Et des recompositions enfin qui ne doivent rien aux identités, ouvrant peut-être de nouveaux cheminements.
Et s’il y avait là les prémices d’une vague qui risque de balayer l’idée même de gouvernement, institutionnel, algorithmique, dans ce vieux continent européen reclus dans sa moisissure historique ? Déjà en Italie, en Albanie et plus généralement dans les marges balkaniques depuis un temps. En Espagne et au Portugal bientôt ? Un internationalisme sans Parti internationaliste. Faisant des frontières des passages de contagion affective et de révoltes.
Le « nous politique », fondé sur l’exclusion du « vous » pluriel, est en train de voler en éclats. Il ouvre la voie à ces autres qui sommeillent en chacun de nous.
Nous y sommes peut-être, au début d’un basculement. Appelons cela, comme le fit jadis David Graeber, des zones d’improvisation historique.
Et si ce n’était plus le gouvernement qui se montre incapable de gouverner la société mais qu’il n’y avait plus de société à gouverner ? Il est peut-être temps de réinventer alors l’expérience de la communauté. Ce plus que nous-mêmes. Plus que jamais, le nous surgira dans des mondes ordinaires où l’entraide, l’attention, les hospitalités trouveront à s’exercer pour que les communautés demeurent vivantes.
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