Le malade imaginé.
Scènes de la psychiatrie

On m’a diagnostiqué bipolaire, il y a neuf ans. Ainsi a débuté mon parcours, ma carrière de patient. De traitements en traitements, de psychiatres en psychiatres, j’ai acquis tout un ensemble de savoirs, de manières d’être qui ont fait de moi un malade à peu près présentable. Je suis devenu ce que la psychiatrie attendait de moi. Plus qu’un bipolaire, je suis devenu un ou plutôt leur malade imaginé. Le malade imaginé est une personne réduite à une image d’elle-même. Comment la psychiatrie crée une image et réduit l’individu jusqu’à celle-ci en l’enfermant ?

Il sera ici question de comprendre comment j’ai appris progressivement à me raconter, à me penser et surtout à me comporter à travers les catégories psychiatriques, jusqu’à faire carrière comme malade. Si je suis devenu l’acteur principal de cette pièce de théâtre appelée psychiatrie, pour ôter mon masque de malade dois-je forcément en quitter la scène ?

À travers mon récit, je défends l’idée que le soin devrait moins fixer les individus que préserver leurs devenirs, en s’appuyant davantage sur les milieux, les relations et les pratiques qui laissent ouverts des devenirs possibles.

Scène d’ouverture. Patients

Salle d’attente d’un CMP. Un psychiatre sort de son bureau, un patient s’énerve… Je regarde la scène, assis sur ma chaise, un livre à la main.

PATIENT

Putain, je vous dis que ça fait des plombes que j’attends. Je vais tout éclater !

PSYCHIATRE

Écoutez, vous ne semblez pas être dans votre état normal. Calmez-vous !

PATIENT

Mais c’est vous qui me tendez. Je n’ai pas que ça à foutre.

PSYCHIATRE

Vous faites comme les autres, vous patientez. Votre psychiatre est en consultation.

Une personne arrive vers le patient pendant que la psychiatre se tourne vers moi et sourit.

PSYCHIATRE

Monsieur Boismard, c’est bon, c’est à nous, vous pouvez entrer vous. Merci d’avoir été patient.

Acte I. Le malade incarné

Scène 1. Au commencement était le corps

Philippe et moi sommes hospitalisés. Autour d’une clope, nous discutons.

PHILIPPE

T’entends des voix? On t’a déjà parlé sans que ce soit vrai ?

MOI

Non, je suis pas malade psychique moi.

PHILIPPE

Qu’est-ce que tu fous là alors ?

MOI

Je suis malade corporel. Mon corps me parle, depuis tout petit. Et moi, depuis tout petit j’essaie de le traduire, d’y répondre. Mes crises c’est le langage de mon corps. Mon corps m’a toujours parlé et c’est la psychiatrie qui a fini par lui répondre.

Une question mérite d’être posée, naïve à première vue, mais elle recouvre en réalité toute la complexité, la subtilité du diagnostic. Le diagnostic décrit-il uniquement les maux qui me submergeaient avant lui ? A-t-il effectué une autre opération en ayant été posé ? Ce jour-là, quelque chose d’autre est survenu. Une certaine manière de raconter ma vie, de relire mon passé, d’interpréter mon présent, d’anticiper mon avenir s’est imposée. Il y a eu un avant et un après le diagnostic.

Qu’il y avait-il avant ? Mon corps. Parfois, il ne dormait plus, ne se tenait plus, ne contenait plus, ne se contenait plus et bien souvent n’avait plus besoin de trouver le repos. Il accélérait, parfois immobile, sans raison. À l’inverse, il devenait si lourd que se lever du lit devenait déjà une épreuve. Je me souviens de ces nuits où je tournais dans l’appartement, de ces jours où je ne pouvais me rendre au bahut. J’errais d’une pièce à l’autre sans but. J’ouvrais le réfrigérateur sans avoir faim. Je regardais l’heure comme si elle allait enfin m’expliquer ce qui m’arrivait. Le matin, je disais simplement : « J’ai peu dormi ». C’était vrai. Mais cela ne disait rien de l’intensité de cette nuit. À d’autres moments, c’était l’inverse. Le monde semblait perdre toute épaisseur. Se lever demandait une énergie disproportionnée. Répondre à un message me semblait immense. Ce n’était pas de la tristesse mais une manière différente d’habiter mon propre corps. Je ne me disais pas malade, je me disais inadapté, ce n’était pas si terrible. Ces expériences ne sont pas illusoires ni produites par les mots. Elles existent avant eux et sont physiques, indicibles. Elles traversent, agissent, agitent le sommeil, les gestes, la respiration, le rythme de la pensée. Elles parlent, affirment parfois. Il m’est impossible de les nier, elles sont le point de départ.

Scène 2. Et le verbe fut

Un rendez-vous parmi d’autres, avec mon psychiatre interne du moment.

PSYCHIATRE

Vous dormez bien Monsieur Boismard ?

MOI

Depuis quelques jours, c’est plus difficile.

PSYCHIATRE

Mince, vous vous réveillez souvent ?

MOI

J’ai des difficultés pour m’endormir et je me réveille soudainement oui. Souvent, pour aller aux toilettes.

PSYCHIATRE

D’accord. Vous prenez bien votre traitement ?

Ces expériences sont des événements, elles se faufilent dans les interstices des mots qui figent, pour un temps seulement. Très vite, elles sont saisies par un autre mouvement. On ne me demande plus seulement : « Que t’arrive-t-il ? ». On me demande : « Qu’as-tu ? ».

Un léger et subtile décollement, en apparence minime s’avère pourtant progressivement décisif. La première question ouvre une narration, un récit personnel, singulier. La seconde appelle une réponse déjà disponible. Je dors peu ? C’est un symptôme. Je raconte une période d’exaltation ? C’est un épisode. Je parle d’un effondrement ? C’est une phase. Ce qui semblait vivant est recouvert par un ensemble de catégories que je ne déciderai jamais. Progressivement, les événements cessent d’être singuliers, denses, pour se rendre lisibles, presque visibles et palpables, en tout cas reconnaissables par tous. Ils sont reliés entre eux, ordonnés, classés. Ils deviennent un dossier, un cas pourrait-on dire. Ce qui était une succession d’expériences hétérogènes commence à former une histoire cohérente, ficelée. Cette cohérence a une puissance réelle qui décrit, ordonne, pose, rassure et explique. On colle un mot à une réalité qui nous échappait, on semble saisir ce qui nous saisissait. Elle permet également de recevoir une aide nécessaire quand on a tant cherché ce qui n’allait pas, ce qui nous empêchait de vivre. Mais elle produit aussi, une image, que l’on décolle petit à petit de l’expérience brute. Cette cohérence finit par nous saisir à notre tour. C’est cela qui m’importe d’expliquer.

Scène 3. Voici le malade

Un rendez-vous parmi d’autres, avec ma psychiatre interne du moment.

PSYCHIATRE

Vous allez mieux en ce moment ?

MOI

Oui, j’ai des énergies que je n’avais plus depuis longtemps. J’ai repris la lecture, je lis pas mal de livres de philosophie. Et puis je suis moins somnolent, alors je dors moins, j’en profite pour écrire. Je crois que j’ai commencé un bouquin, mais je n’en suis pas sûr. J’ai l’impression de me retrouver.

PSYCHIATRE

Vous avez lu combien de livres ces derniers temps ?

MOI

Une dizaine cette semaine, mais c’est parce que je découvre un philosophe, Schopenhauer, c’est sombre, mais, passionnant.

PSYCHIATRE

Vous écrivez beaucoup ?

MOI

Je sais pas, les idées viennent comme ça, je saisis l’instant.

PSYCHIATRE

Bon, Monsieur Boismard, vous connaissez votre bipolarité, vous êtes capables de reconnaître les premiers symptômes d’une phase hypomaniaque là.

MOI

Vous êtes sûre ?

Avec le diagnostic, je ne suis plus seulement quelqu’un qui traverse des variations. Je deviens celui dont les variations confirment une identité. J’ai dépensé des centaines d’euros dans des jeux vidéos alors que je n’ai pas de console ? J’ai accumulé les relations sexuelles ces derniers jours ? Il y a de grands risques que je sois en phase hypomaniaque, je suis donc bien bipolaire. Alors le diagnostic ne transforme pas seulement la manière dont les autres me regardent mais également la manière dont je me regarde moi-même.

Souvent quand j’écoute un ou une psychiatre, certaines phrases me semblent étrangères. Je ne reconnais pas exactement celui dont il est question, comme s’il me parlait de quelqu’un d’autre, d’une ombre. Pourtant, ces phrases débitées mécaniquement sont censées dire qui je suis. J’ai été mégalomaniaque, irritable, logorrhéique. Je ne comprenais pas ce vocabulaire auparavant, voilà maintenant qu’il est mien. Peu à peu, je finis par parler comme lui, eux, moi, la marionnette de cette ventriloquie. Je parle de « phases », de « rechutes », de « stabilité », de up, de down. J’apprends une nouvelle langue et c’est elle qui me prend, m’apprend à devenir ce que j’ai toujours été. Cette langue parle de moi, me permet de me différencier des autres mais, en retour, commence aussi à me parler. C’est ici que surgit le malade imaginé.

Scène 4. Se faire petit

Un soir, avec ma compagne, dans la cuisine.

MOI

Je ne suis pas bipolaire, je te dis.

ELLE

Ça y est le déni recommence.

MOI

Je ne nie rien, je dis juste que je ne suis pas bipolaire, mon corps vaut mieux. Je suis bien plus grand.

ELLE

Ça y est c’est reparti.

MOI

Évidemment, tout ce qui ne va pas dans le sens de la psychiatrie est du délire.

Précisons, imaginé ne signifie pas inventé, encore moins simulé. Il ne s’agit pas de dire que la souffrance n’existe pas. Elle existe, parfois avec une violence que seul celui qui l’a traversée peut mesurer. Elle existe tant mentalement que physiquement. Ce vide qui nous étouffe, cette énergie qui nous vide, ces pensées fulgurantes qui éclateraient la cavité de notre crâne surchauffé. Ces peurs qui n’existent pas ailleurs qu’en nous sont réelles, elles enrobent le corps d’une chaleur insoutenable faisant trembler l’intégralité de nos membres incontrôlables. Le corps qui réagit, tantôt immobile, cloué au sol, tantôt mobile, virevoltant. Inutile de le nier, tout cela est réel, bien trop réel.

Non, le malade est imaginé comme on imagine une image, une représentation, une figure stable résumant une vie beaucoup plus vaste qu’elle. Le malade imaginé est un rapport à l’institution qui prescrit, un rapport à la science qui inscrit.

La souffrance et les dites crises sont réelles. En revanche, le malade, tel qu’il circule entre les dossiers médicaux, les discours, les regards, les institutions, les acteurs de santé et finalement dans notre propre manière de nous raconter, lui, est une production écrasante. La psychiatrie qui entend juste décrire au raz du réel des états de crises crée un surplus, une forme de plus-value en somme venant se surajouter à la personne en souffrance. Ce que la psychiatrie ajoute n’est pas inerte, au contraire elle crée un jeu, une forme qui se joue parfois de nous, les assignés malades.

Ce n’est pas la souffrance qui est fabriquée. C’est une certaine manière de lui donner un visage unique, uniformisé, standardisé et de le raboter, le réduire. Le malade imaginé représente et devient donc présentable.

Acte II. Le malade imaginé

Scène 1. Le malade

Un soir, avec ma compagne, pendant la vaisselle.

MOI

Tu ne crois pas que je parle plus souvent que d’habitude ?

ELLE

Oui, mais c’est pas non plus flagrant.

MOI

Et plus vite ?

ELLE

Tu débites un peu plus oui.

MOI

Putain, je le sens aussi, tu crois que je suis en début de phase haute ?

Quand une image existe, elle ne reste pas immobile. Elle agit sur les corps et organise les regards, modifie les relations et finit par orienter les gestes de celui qu’elle représente. Une image se meut et s’immisce en nous, parfois pour ne plus jamais en sortir.

Un jour, un proche me dit : « Tu es peut-être en train de repartir en phase haute. » Cette phrase n’est ni violente ni malveillante mais prononcée avec inquiétude. Pourtant, quelque chose change. Je ne me demande plus ce que je vis mais plutôt si je deviens ce que cette phrase annonce. La peur m’envahit, je vis peut-être la même chose que des milliers de personnes. Mais, moi, je suis malade.

Le diagnostic n’est plus seulement un savoir médical, il est un pouvoir spectral. Il devient une manière d’habiter le présent. Je me surprends à observer mon sommeil comme on surveille un baromètre. Trois heures de sommeil : est-ce une bonne nuit ou le début d’une manie ? Dois-je prendre un somnifère par précaution ? Une journée passée au lit : est-ce de la fatigue ou une dépression ? J’ai dépensé deux cents euros dans des dvd animaliers que je ne regarde pas, achat compulsif ou petit plaisir ? Puis on essaye aussi d’y remédier. Je ne dors pas assez, je m’efforce de faire une sieste. J’ai dépensé un peu trop, je confie ma carte bleue. Cette image confirmée parfois par un passé nourri de souffrance transforme mes faits et gestes en éléments à suspecter.

Qui dit suspicion, dit surveillance. Cette vigilance est une forme d’autonomie. Reconnaître des signes peut éviter une crise, permettre de demander de l’aide plus tôt ou se protéger. Mais cette vigilance possède aussi un envers : elle risque de transformer chaque variation en confirmation du diagnostic.

L’existence devient interprétation. Il ne s’agit plus seulement de vivre mais de constamment savoir ce que vivre normalement signifie. Il s’agit d’apprendre à comment placer le curseur de la normalité. Je découvre ainsi qu’être patient ne consiste pas uniquement à recevoir des soins. C’est apprendre le métier de malade.

Scène 2. L’exemplaire

MOI

Tout ça pour conclure, que je m’inquiète en ce moment.

PSYCHIATRE

Non, mais pas d’inquiétude, on sent que vous vous connaissez bien, c’est un bon signe. C’est pas le cas de tout le monde. Regardez, aujourd’hui, de mes patients, vous êtes celui qui a le plus de réflexion sur sa maladie.

Tout métier comporte un vocabulaire spécifique, celui de patient ne déroge pas à cette règle. Il faut apprendre un vocabulaire, savoir décrire ses émotions dans les termes attendus. Reconnaître les effets secondaires d’un traitement. Se souvenir des molécules, des génériques, des doses. Expliquer son histoire aux nouveaux soignants, avec des mots précis et soignés. Justifier ses décisions devant les proches. Remplir des dossiers administratifs pour des demandes d’allocation par exemple. Être capable de raconter sa vie selon une chronologie compatible avec celle du diagnostic.

Il existe aussi des exigences qui font de nous un patient modèle, idéal. Venir à l’heure, voire en avance aux rendez-vous prescrits. Prévenir en cas d’annulation. Ne pas contredire une décision médicale mais tout de même pouvoir en discuter. Faire confiance aux personnels soignants. Dire ce que les professionnels veulent entendre. On apprend à se taire quand il le faut, parler quand il le faut, ce qu’il faut dire ou ne pas dire. On apprend à se retenir, se contenir, se tenir. Comme les médicaments, le comportement se dose aussi.

On finit alors par acquérir une réelle expertise, paradoxale. Elle donne une prise sur son existence tout en risquant de la réduire à ce qu’elle sait déjà reconnaître. Je ne raconte plus seulement ce qui m’arrive mais ce qui m’arrive comme un bipolaire. Je peux même vivre comme un bipolaire. Cette nuance est essentielle car une représentation ne décrit pas seulement le réel mais contribue à le produire.

Scène 3. En sursis

MOI

J’ai rencontré une fille. On passe de bons moments ensemble. Je n’ai jamais connu ça, c’est à la fois simple et complexe. On passe des heures à parler et un peu picoler c’est vrai. Bon et on s’engueule, beaucoup, mais c’est intense, ça fait longtemps que je n’ai pas connu ça.

PSYCHIATRE

Et vous dormez beaucoup ? Vous êtes rapide ?

MOI

Je dors moins, mais en même temps, on passe du temps ensemble, alors on parle, on parle encore et encore. Elle me donne à réfléchir sur plein de trucs, je m’intéresse à plein de nouveau trucs, comme par exemple la littérature du Maghreb. Bref je me sens vivant.

PSYCHIATRE

Je comprends, mais vous me semblez un peu exalté.

MOI

C’est un mot pour dire amoureux ? Je me sens heureux, c’est grave ?

PSYCHIATRE

Non, bien sûr que non, mais il ne faudrait pas rechuter.

Lorsque tout mon passé est relu comme la succession d’épisodes maniaques et dépressifs, quelque chose disparaît. Les rencontres, les deuils, les conflits, les enthousiasmes, les conditions sociales, les événements politiques, les amours, les passions deviennent secondaires. Ils continuent d’exister, mais ils cessent progressivement d’être les principaux organisateurs de mon histoire.

Une autre cohérence prend leur place. Je découvre alors qu’une crise ne devient pas seulement une crise. Elle devient une rechute. Et une rechute n’est jamais un simple événement, anecdotique. Elle appartient déjà à une histoire écrite d’avance. C’est ici que se joue, me semble-t-il, la capture des devenirs. Que peut-il advenir d’une rechute ? Je retombe, les mots ont un sens.

Un devenir est un mouvement, une manière d’être qui hésite, bifurque, se transforme. Une capture consiste à interrompre ce mouvement pour lui donner une forme stable. Le malade imaginé se voudra toujours stabilisé.

Scène 4. L’acteur

Dans un couloir. Je les entends.

UN PATIENT

J’en ai marre, vous allez comprendre que j’arrive à rien.

UN PSYCHIATRE

Ne baissez pas les bras, vous agissez bien, vraiment, vous agissez comme il le faut pour vous rétablir.

Le malade imaginé ne remplace pas la personne mais se superpose à elle jusqu’à parfois devenir plus visible qu’elle, une seconde peau presque. On ne rencontre plus quelqu’un qui traverse des intensités mais « un bipolaire ». Plus troublant encore, je finis moi-même par rencontrer ce bipolaire avant de me rencontrer moi. Faites juste l’expérience, pour vous amuser, d’annoncer à une personne qui ne vous connaît que depuis quelques mois, que vous êtes bipolaire, et vous allez saisir ce qu’est le malade imaginé. Vous comprendrez vite qui est l’acteur.

C’est peut-être là le paradoxe le plus profond. On présente souvent le patient comme un acteur de son parcours de soins. L’expression semble positive. Elle évoque l’autonomie, la participation, le pouvoir d’agir. Mais elle possède un autre sens.

Un acteur interprète un rôle et entre dans un personnage en apprenant son texte. Il sait ce que le public attend de lui. Alors, je me demande si je ne suis pas devenu l’acteur de ma propre représentation. Non parce que je jouerais la comédie, mais parce que j’ai progressivement appris le personnage que la psychiatrie, les institutions, les proches et moi-même avons construit ensemble. Je suis prisonnier d’un monde dont ils ont l’impression de ne pas avoir imaginé. Je suis prisonnier de notre déni d’imaginaire.

C’est cela, le malade imaginé. Non pas une personne qui n’existe pas mais une image qui, en prenant trop de place menace d’épuiser tous les autres devenirs possibles.

Acte III. Le malade désincarcéré

Scène 1. Faire de la crise

Lors d’un groupe de parole. Pour la première fois, Annick est là et présente son parcours.

ANNICK

Je ne me sens pas bien, cela fait des années que je cherche ce que j’ai. On m’a parlé de dépression, au début, puis de bipolaire, après de schizo-affectif, là dernièrement on m’a dit que j’étais borderline pour au final conclure que non. Je suis perdue, je veux savoir.

MOI

Tu crois que c’est vraiment, important ?

ANNICK

Je veux savoir qui je suis.

MOI

C’est le diagnostic qui te le permettra ?

ANNICK

Bah, je sais pas, t’en as un toi, ça t’aide non ?

Il serait trop simple de conclure que tout cela disparaîtrait avec une critique du diagnostic et la levée immédiate des masques. J’ai souvent entendu dire qu’il suffirait de sortir de la psychiatrie pour retrouver sa liberté. Je n’en suis pas certain. Non seulement les crises demeurent mais on ne s’arrache pas du malade imaginé aisément.

On ne sort pas de ces expériences par une décision politique. On ne les dissout pas dans une critique des institutions aussi humaniste soit-elle. Le véritable problème n’est pas l’existence des crises, encore moins leurs causes, biologiques ou même sociales, faux problème dans lequel les postures peuvent perdurer longtemps. Le vrai problème est ce que nous faisons d’elles.

Pendant longtemps, j’ai cru que le soin consistait à trouver l’interprétation juste, savoir ce que signifiait chaque variation, distinguer le normal du pathologique, le début d’une crise d’une simple fatigue, l’élan d’un emballement. J’ai cru qu’en jouant le parfait psychiatre de moi-même, je gagnerai en autonomie. Puis j’ai compris que cette quête deviendrait ma prison.

En voulant tout interpréter, chaque sensation finit par devenir un indice. La psychiatrie ne se trouve jamais très loin de la police. Ce mécanisme n’est pas absurde. Il devient pourtant épuisant lorsqu’aucun espace collectif ne permet aucun partage. Et si le malade imaginé n’existe que parce qu’il est isolé ?

Scène 2. En isolement permanent

A la cantine du CREP, Pierre et moi discutons en mangeant.

MOI

J’ai diminué la Prégabaline, mais chut, ne le dis pas.

PIERRE

De beaucoup? Et tu te sens comment ?

MOI

Oui, de moitié. Je ne me sens pas si mal, en fait ce qui m’angoisse, c’est que la psychiatre ne sache pas.

PIERRE

Ouais, mais je crois qu’il ne faut pas que tu lui dises.

MOI

Le truc c’est que ça me rassurerait quand même. Putain si on pouvait nous entendre.

J’ai éprouvé l’isolement lors de tentatives de sevrage. Je connais ces moments où l’on diminue un traitement, seul. Je baisse mes doses, les sensations changent, le sommeil se dérègle, l’anxiété apparaît parfois. Je me sent même en faute, je doute. Chaque variation appelle immédiatement une interprétation. Est-ce un effet du sevrage ? Le retour de la maladie ? Une erreur de ma part ? A qui dois-je en parler ? Comment mon entourage va réagir ?

Faute d’un cadre collectif, ces questions restent enfermées dans ma tête. Lorsque le sevrage devient « clandestin », la culpabilité s’installe facilement. Si l’expérience échoue, la conclusion semble déjà écrite : je n’étais pas prêt, je reste malade. Tout est de ma faute. Le malade imaginé, même en voulant s’extraire de son image, endosse toujours le poids de ses échecs. Et c’est face à lui-même, toujours, qu’il finit par se retrouver.

Pourtant, une part de cette difficulté tient peut-être moins à la personne qu’à l’absence de lieux capables d’accompagner cette traversée.

Scène 3. Partir de là

Je discute avec Jean-Claude qui gère l’association France-Dépression.

JEAN-CLAUDE

Tu sais en ce moment, on est débordés, on pense à faire plusieurs groupes.

MOI

A ce point, il n’y a vraiment plus de monde ?

JEAN-CLAUDE

Oui, je crois que les gens vont de plus en plus mal et surtout ont envie de parler.

MOI

En même temps, parler à un psychiatre, à la longue, c’est chiant.

JEAN-CLAUDE

Oui, je crois qu’on a de plus en plus envie de se retrouver entre nous, d’être ensemble.

C’est pour cette raison que tant de personnes rejoignent spontanément des groupes de parole. Des associations comme France Dépression, dans laquelle je suis et qui, malgré leurs limites et leur inscription dans une approche proche de la psychiatrie classique, répondent à un besoin que le face-à-face médical ne satisfait pas. Elles montrent qu’une crise ne demande pas seulement une expertise, un savoir tout fait, mais qu’elle demande aussi des témoins, des pairs, un espace où l’expérience puisse circuler sans être immédiatement réduite à un diagnostic ou à une prescription. Un surplus que n’offre pas non plus une psychothérapie. Ce surplus, c’est la circularité. Je viens chercher autant que je viens donner, dans la mesure du possible.

Ce n’est pas un hasard si ces groupes existent. Ils révèlent qu’une souffrance ne se porte jamais complètement seul. Ils esquissent déjà une autre idée du soin : non plus seulement une relation entre un professionnel et un patient aussi horizontale soit elle, mais un espace où des expériences peuvent se rencontrer, se reconnaître, parfois même se transformer mutuellement, des maux s’identifier, des mots s’inventer. Dans un groupe de parole, le malade s’efface et les masques tombent. Un groupe de parole est une assemblée politique. Ou du moins il peut être envisagé ainsi. Leur existence pose une question plus vaste.

Scène 4. Contre l’empire, les milieux

Dans un bureau du CMP, lors d’une consultation avec ma psychologue.

MOI

J’en ai marre d’ici. J’ai besoin d’autres choses que de ces lieux vides, sans âme. J’ai assez parlé, ici c’est figé, je n’ai plus rien à attendre.

MA PSYCHOLOGUE

Écoutez, pourquoi vous ne vous inscrivez pas dans une association ?

MOI

Parce que je suis sur que c’est le même langage, les mêmes lieux. Je veux d’autres milieux, plus vivants.

MA PSYCHOLOGUE

Essayez, vous verrez.

Pourquoi ces espaces restent-ils si souvent périphériques ? Pourquoi sont-ils pensés comme des compléments au soin, alors qu’ils révèlent peut-être quelque chose de plus fondamental : qu’aucune crise ne peut être entièrement comprise, ni traversée, dans le seul face-à-face avec un spécialiste ? Pourquoi la psychiatrie commence-t-elle à s’y intéresser ? Pourquoi encore une fois veut-elle capter, instituer ce qu’il y a de vivant ? Oui, pourquoi veut-elle instituer la pair-aidance ? Peut-être car la psychiatrie n’aime pas ce qui échappe, n’aime pas ce qui lui échappe. La psychiatrie n’aime pas l’incertitude, elle qui y baigne depuis toujours.

Le soin commence peut-être précisément là. Non pas lorsqu’il prétend enfin savoir ce que signifie une crise. Mais lorsqu’il construit les conditions pour qu’une personne n’ait plus à porter seule ce qui lui arrive. Il ne s’agit plus seulement de soigner un individu. Il s’agit déjà de fabriquer un milieu. France Dépression en est une petit pierre et il en existe tant d’autres.

Acte IV. Le malade fragmenté

Scène 1 Privé de soin

Lors du rendez-vous avec une psychiatre interne qui m’hospitalisera ensuite.

PSYCHIATRE

Vous savez, ce que vous vivez n’est pas facile émotionnellement.

MOI

Oui, je crois que je ne gère pas grand-chose. Beaucoup ont dû vivre ça.

PSYCHIATRE

Oui, devenir papa, c’est beaucoup d’émotion, mais enfin, vous comprenez bien que tout le monde ne réagit pas comme vous. Vous voyez bien qu’il faut vous garder dans le service.

J’ai longtemps cru que le problème était la psychiatrie. La question me paraît à présent plus profonde. La psychiatrie est un problème car elle individualise la crise. Elle la rapporte à un cerveau, à une maladie, à une personne. Même lorsqu’elle reconnaît l’importance de l’environnement, du social, c’est toujours l’individu qui demeure le lieu principal de l’intervention. La médication en est le meilleur exemple.

Pourtant, une crise n’appartient jamais entièrement à celui qui la traverse. Elle appartient aussi à un logement inhabitable, à un travail épuisant, à des liens fragiles, à une précarité qui isole, à des médicaments qui modifient le corps, à des proches qui ne savent plus comment agir, à des institutions qui interviennent souvent trop tard, lorsque tout est déjà devenu urgence.

En retour, le soin est lui aussi privatisé. Mon traitement. Mon psychiatre. Mon observance. Mon sevrage. Ma rechute. Ma stabilité. Peut-on penser un en-dehors, un milieu ?.

Scène 2. Soigner c’est fragmenter

Lors d’un rendez-vous avec ma psychiatre interne du moment.

MOI

J’ai essayé de me sevrer tout seul, j’ai diminué. Au début ça allait. Et petit à petit j’ai ressenti des symptômes un peu hard.

PSYCHIATRE

Pourquoi vous ne m’en avez pas parlé ? Vous savez, je peux rien pour vous si vous ne m’aidez pas.

MOI

Je sais pas, je me suis dit que vous ne me comprenez pas.

PSYCHIATRE

Bah, je vous ai fait confiance, mais je dois constater que je n’aurais pas dû. Et vous voyez bien qu’il ne fallait pas vu comment vous avez réagi.

Tout se passe comme si la société confiait à chacun la responsabilité de gérer seul ce qui déborde largement sa seule personne. On parle d’autonomie. Mais une autonomie sans milieu ressemble souvent à un abandon. Il suffit de voir le désœuvrement permanent dans les lieux dits de soin. Pire, l’autonomie crée, par son absence, de l’impuissance et de la culpabilité.

Je pense encore une fois à ces personnes qui souhaitent diminuer ou arrêter un traitement. Bien souvent, elles avancent presque clandestinement. Elles réduisent les doses sans véritable espace pour partager leurs hésitations. Elles apprennent seules à reconnaître les effets du sevrage. Elles interprètent chaque difficulté comme elles le peuvent. Si l’expérience échoue, la conclusion semble déjà écrite : elles n’étaient pas prêtes, elles restent malades, elles devront reprendre le traitement.

Et si l’échec révélait aussi l’absence d’un collectif capable d’accompagner cette traversée ? Car un sevrage n’est pas seulement une affaire pharmacologique. C’est une épreuve relationnelle, familiale, sociale et politique. Le sevrage n’est pas qu’une question scientifique faite de courbes et de chiffres.

Lorsque personne ne partage pas cette expérience avec celui qui la traverse, la moindre insomnie devient une preuve, la moindre angoisse une confirmation, la moindre difficulté un retour supposé de la maladie.

La culpabilité vient alors combler le vide laissé par l’absence de milieu.

Nous avons peut-être imaginé le soin de la même manière que nous avons imaginé le malade : comme une affaire privée. Prendre soin pourrait signifier autre chose. Construire des lieux où une crise ne pourrait plus renvoyée à celui qui la vit. Et si les milieux de soin étaient autant d’imaginaires dépassant, fragmentant le malade imaginé. Construire des lieux où les savoirs circulent, les absences de savoir s’affirment. Des lieux où l’on crée ensemble des conditions pour penser la médication collectivement.

Peut-on imaginer un espace où diminuer un traitement ne serait plus un acte solitaire et fautif ? Certains collectifs de pairs organisent déjà des groupes de parole spécifiquement consacrés à la déprescription. On y partage les stratégies, les peurs, les effets de sevrage, les réussites et les échecs, sans qu’un médecin n’ait à valider chaque étape. Ce n’est pas de l’anti-médicament idéologique : c’est simplement le refus que cette traversée reste une affaire privée, chargée de culpabilité. Quand plusieurs personnes traversent la même incertitude en même temps, la moindre insomnie cesse d’être immédiatement une « preuve de rechute ».

Scène 3. Des milieux suspendus

Lors d’un rendez-vous avec mon infirmière référente.

INFIRMIERE

BREF est un programme destiné aux proches. C’est un moment d’écoute de l’entourage, pour l’aider à appréhender la maladie de leur proche.

MOI

Ha, c’est bien, ce sont des séances collectives. Je crois que ma compagne et moi en avons besoin.

INFIRMIERE

Non, vous ne serez pas avec votre compagne, c’est un programme uniquement pour les proches.

Comment imaginer ces milieux ? Par exemple, on pourrait penser que la famille n’apprenne plus à gérer le malade, mais à participer à un espace commun où chacun peut parler de ce qu’il vit, y compris la personne concernée. On ne « forme » pas les proches sans le patient. On construit avec eux un milieu capable de soutenir, et d’être soutenu. La crise n’est plus le problème d’un seul ; elle devient l’affaire d’un collectif qui accepte de ne pas tout savoir.

Faire de la famille, des amis, des voisins, des collègues, des collectifs, non pas des spectateurs ou des auxiliaires du psychiatre, mais des participants à part entière d’un monde commun capable de soutenir une existence lorsqu’elle vacille et capable d’être soutenue aussi. Faire que les groupes de parole soient multiples, que les familles ne soient plus celles qui empêchent ou celles qui souffrent, mais celles qui savent aussi, qu’on écoute et qui écoutent

Le soin ne serait plus l’application d’un savoir sur un individu. Il deviendrait une pratique collective consistant à empêcher qu’une personne reste seule avec ce qui lui arrive. Il ne s’agit plus seulement de traiter une maladie mais de fabriquer des milieux où plusieurs devenirs puissent continuer d’exister. Des milieux où l’on puisse traverser une crise sans être immédiatement réduit à elle. Où une parole puisse rester hésitante sans être aussitôt traduite en symptôme et plusieurs interprétations puissent cohabiter avant qu’une seule ne s’impose.

Scène 4. Soigner, être habité, habiter

Lors d’un groupe de parole.

ÉLODIE

Je suis borderline, mais je ne sais pas, ça ne me va pas. Je trouve ça péjoratif. Y’a pas que du mauvais dans ce que je vis.

MOI

Bah, tu t’en fous, appelle ça comme tu veux, on s’en fout nous.

ÉLODIE

Ha oui, bah disons, que je suis brûlante.

Le problème n’est peut-être pas que nous nommions les crises. Le problème est qu’une fois nommées, nous cessons trop souvent d’imaginer autre chose. Une fois que le malade est imaginé, il n’imagine plus. Il est celui dont tous les devenirs ont été capturés par une seule représentation. La tâche politique du soin n’est donc pas de produire une meilleure représentation. Elle est de rendre les devenirs à nouveau habitables. Le soin est la capacité à nous laisser de nouveaux nous habiter mutuellement et multiplement.

Cela suppose moins de spécialistes isolés que des communautés capables de partager l’incertitude, moins de surveillance pour davantage de présence, moins d’identités définitives pour davantage de mondes communs. Une crise est toujours réelle, mais elle ne devrait jamais avoir à être portée seul.

Il serait aisé de conclure par oui mais après. Effectivement, après est souhaitable, après doit être habitable. Mais cela ne se fait pas comme cela, car j’ai si longtemps été habité par le malade imaginé que je dois encore lutter pour m’en défaire. J’ai si longtemps été habité par le malade imaginé qu’il ne me reste plus comme seul imaginaire que de vider les lieux et d’habiter des milieux. Habitons-nous, désertons-les !

Jonathan Boismard est l’auteur de Une vie de fêlé. Heurs et malheurs d’un patient ordinaire. Editions lundimatin, 2026.

Quelques articles…


L’entraide (encore)

Nous sommes placés devant un choix existentiel : soit rester hypnotisés par la dystopie en cours, le nihilisme, la brutalité qui gouvernent la reproduction sociale, soit porter notre attention aux manières de faire vivre nos…


Rester en contact avec À bas bruit

Inscrivez-vous à notre newsletter pour recevoir les derniers articles par mail.