
Felix Gonzalez-Torres, « Untitled » (Perfect_Lovers) (1987-1990)
Psychiatre auprès d’adolescents sortis d’un parcours scolaire classique, Manuel Rubio propose de s’arrêter sur une phrase qui revient chez certain·e·s, fait brèche dans l’institution, trouble la petite histoire linéaire attendue, et réveille au passage une spirale de questions.
Dans le règne de la connaissance elle-même, il y a ainsi une faute originelle, c’est d’avoir une origine ; c’est de faillir à la gloire d’être intemporel ; c’est de ne pas s’éveiller soi-même pour rester soi-même, mais d’attendre du monde obscur la leçon de lumière.
Gaston Bachelard,
L’Intuition de l’instant, Introduction (1932)
Ce texte part d’une scène récurrente et banale, d’un lieu dévolu aux soins psychiques et à la scolarité, à l’accueil d’adolescent·e·s aux prises avec des pulsions auto-agressives (scarifications, intoxications, tentatives de suicide) et d’autres attaques du lien (repli, isolement, refus scolaire). Invité·e·s à dire la cause de leur mal-être, une réponse revient fréquemment : « Je ne sais pas. » Les explications, souvent nombreuses, viennent des autres (parents, médecin, infirmière scolaire, psychologue), auxquelles les jeunes acquiescent par compliance, mais leurs explications manquent le problème spécifique que pose cette holophrase : Je-ne-sais-pas.
La négativité massive de la formule invite, par l’angoisse qu’elle suscite, à élucider une positivité cachée. Mais l’interprétation positive n’est rigoureusement possible qu’après le creusement de la négativité telle qu’elle se présente dans sa vérité dérangeante et ingouvernable. Dans un espace investi pour rétablir du sens et du lien, elle peut faire événement sans immédiatement faire narration. Elle introduit une discontinuité dans l’économie explicative qui organise aussi bien la clinique que l’école ou la famille. Là où l’on attend une chaîne de causes et d’effets, un récit ordonnant les troubles dans la continuité d’une histoire, d’un énoncé, apparaît un autre trouble propre à l’acte d’énonciation. Les distinctions classiques entre les faits passés et le vécu actuel, entre objectivité et subjectivité, entre extériorité et intériorité, entre traces mnésiques et construction d’un récit sont renvoyées dos à dos dans un autre espace, suspendu à l’inter-dit.
L’institution possède, quant à elle, des modèles pour catégoriser le négatif et en contrôler les effets. Selon le modèle de la carence, l’institution doit suppléer aux insuffisances antérieures. Selon le modèle du trauma ou de l’allergie sociale, elle doit réhabituer progressivement le sujet à la vie collective normale. Selon le modèle du handicap, elle doit aménager l’environnement. Aussi bienveillants soient-ils, ces modèles ont en commun de faire de l’individu l’objet unifié d’un savoir explicatif, liaison de ce qui est perçu à un régime de sens déjà constitué. Expliquer revient à inscrire le singulier dans une trame causale qui le rend intelligible au prix d’une réduction. Pour Jacques Rancière, l’ordre consensuel repose sur une distribution préalable des places et des capacités. Certains parlent et interprètent. D’autres sont parlés et interprétés. La logique explicative reconduit cette division en assignant aux un·e·s la compétence de dire le sens et aux autres la position d’objet du savoir. L’explication par le discours institué fait apparaître la maladie mentale comme une naturalisation des résistances aux normes biologiques et sociales telles qu’elles sont historiquement configurées. Elle transforme un conflit dans l’ordre institué en dysfonctionnement individuel. Elle protège ainsi l’intangibilité des structures au risque de reproduire les effets pathogènes combattus (assignation identitaire, réification, contraintes arbitraires, etc.).
Comme l’a analysé Michel Foucault, les dispositifs modernes ne se contentent pas de réprimer. Ils produisent des sujets capables de se dire eux-mêmes dans les catégories qui les gouvernent. Mais nous ne chercherons pas ici à substituer une explication critique à l’explication clinique. Il ne s’agit pas de révéler la « vraie » cause sociale derrière l’apparence psychique, mais plutôt de désexpliquer[1], de dénouer autant que possible les liens serrés entre le perceptible et le pensable afin de rendre aux situations rencontrées leur opacité propre et leur disponibilité sans médiation. Cette expérience particulière de clôture/déploiement du sens permet de prolonger le geste adolescent : d’un scepticisme hostile à l’égard d’un autre qui désire savoir (le perceptible) vers un acte de résistance aux effets créateurs (le pensable). Délesté d’un savoir rationnel conquérant, ce geste adolescent nous invite à aller voir ailleurs. Il retourne à l’envoyeur ce « quoi » errant sans préposition qui fait appel à un savoir statique, mais aussi à un point de commencement. Il s’agira alors d’examiner cette intensité décorrélée d’une puissance d’agir, d’une efficacité sans effectivité. Nous postulerons que l’institution contemporaine de soin, indissociable de la forme étatique, est une machine à produire de la continuité de présence impersonnelle et des réponses intempestives. Le « Je-ne-sais-pas » est alors un Presque-rien qui fait césure. Il introduit une faille dans la temporalité linéaire du diagnostic et des protocoles de réhabilitation. Il ouvre subrepticement la possibilité d’un autre usage du temps, non entièrement ordonné par la norme, essentiellement imaginaire, du groupe majoritaire.
À partir de cette faille, nous examinerons d’abord le statut équivoque du « Je-ne-sais-pas » comme discontinuité et subversion d’une temporalité linéaire dans un environnement institutionnel déterminant.
Nous considérerons ensuite l’institution comme un dispositif de production du réel, de légitimation des limites qu’elle fixe et d’assujettissement par naturalisation des normes.
Enfin, nous envisagerons ce que pourrait signifier, dans le collectif, une attention émancipatrice à ces Presque-riens : non l’ambition d’un pouvoir alternatif, mais le passage d’un mode de communauté à un autre, où l’égalité des intelligences ne serait plus une hypothèse mais un axiome.
Ce qui cause
Sur la scène clinique, comme dans toute métaphysique de l’autre, la question du « Pourquoi ? » est lourde de signification religieuse. Elle renvoie à une cause primordiale, à un principe qui ordonne le réel par une chaîne de causalités. Pourtant, les rencontres avec des adolescent·e·s déprimé·e·s retournent la question leibnizienne : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? », d’autant que le rien serait le plus simple. Pourquoi ce rien, cette négativité existentielle, prend-elle place au cœur du devenir adolescent ? Cela pourrait s’apparenter à ce que Jean Oury appelait, dans À quelle heure passe le train ?, un « collapsus métaphysique », définition qu’il donnait de la psychose.
Le plus souvent, le discours psychotique se manifeste au psychiatre non par un contenu délirant, mais par le non-respect de la déixis (où, quand, qui, pourquoi), coordonnées minimales qui permettent de s’orienter dans le discours de l’autre. Le mouvement de la pensée doit pouvoir se rapporter à une position fixe en précisant son adresse. Il doit faire apparaître sa trajectoire par la liaison des pensées entre elles. Ainsi, la dissociation schizophrénique ou la fuite des idées du maniaque constituent une atteinte à la cartographie institutionnelle, à son écriture possible. Le « Je-ne-sais-pas » ne désoriente pas, mais empêche tout repérage sémiologique d’une quelconque position subjective. Il peut ainsi être entendu comme une désidentification minimale. Ne pas savoir à propos de soi n’est pas seulement ignorer une cause, c’est ouvrir l’accès à l’incomplétude du savoir et ne pas fournir la matière à partir de laquelle on pourra être reconduit à soi-même sous une forme corrigée.
L’invitation à la narration porte une demande implicite d’historiser le vécu. À ce titre, la place qu’occupe la notion de traumatisme dans la clinique contemporaine est tout à fait saisissante. Lorsqu’il s’inscrit dans l’histoire de la maladie, le traumatisme devient une seconde naissance, naissance de l’autre après la naissance de soi, dans sa vérité agressive et délétère. Cette naissance est une déréliction. L’édification d’un autre terrifie par ce qu’il est plus que par ce qu’il fait. Sa présence hyperbolique contamine tout le champ de l’existence du traumatisé. Son histoire devient celle du traumatisme. La révélation d’une cause traumatique est attendue par les soignants avec d’autant plus de force que la situation stagne, l’état du patient inquiète et l’agressivité devient monstrueuse car orientée contre la logique du vivant. La norme sociale transgressée par la maladie mentale doit être malgré tout satisfaite par une exigence de narration minimale. Celle du traumatisme offre une structure adéquate à l’idéologie dominante d’une nature humaine hostile à réprimer nécessairement. Elle offre un élément de partage et d’échange dans le circuit social du préjudice. Elle permet, dans certains cas, une reconnaissance, un affrontement, un partage des pouvoirs, une rétribution qui constituent les vicissitudes de la vie ordinaire. Dans d’autres cas, la place d’historien.ne de sa propre vie est autant refusé·e pour ce qu’elle dit d’un passé immémorable que pour la virtualité abstraite d’un futur hypothétique. Le récit historique est repéré comme objet d’échange pour y être soustrait.
Le refus de sa production touche également au statut de l’objet spécifiquement historique, ce qui pose un problème majeur. Comment penser l’enquête historique dans le cas d’une rencontre singulière, non reproductible et sans ambition pronostique ? La langue allemande possède deux termes tenus pour synonymes : une histoire réellement advenue (Geschichte) et l’enquête historique, la connaissance subjective du passé (Historie). Nous n’avons accès à la première que par la seconde, et l’étude du passé se révèle, en tant que processus, entièrement tournée vers l’avenir. L’engagement dans ce processus d’appréhension du passé engage le sujet dans son devenir imprédictible. Il apparaît alors une opposition entre l’histoire du malade (singulière, subjective, évolutive) et l’histoire de la maladie (générale, objectivante, fixiste). Pour cette dernière, le désordre du présent peut être rapporté à une chaîne intelligible d’événements passés, qu’un récit adéquat permet d’ordonner à partir d’un principe fondamental répondant à la question : comment tout cela a-t-il commencé ? Cette question peut être entendu depuis les deux bords du concept d’histoire. Vouloir faire l’histoire de la maladie est une entreprise d’humanisation de la discipline psychiatrique qui prétend au statut de science humaine, soit une science en proie à la singularité, la contingence, l’imprédictible, et s’intéressant aux exceptions dans les lois de la nature. La psychiatrie, en s’occupant de la psyché, englobe et dépasse la médecine tout en conservant ses ambitions positives. Le psychiatre s’intéresse au fait psychique auquel il n’a accès que par le questionnement ou l’écoute silencieuse.
Le « Je-ne-sais-pas » vient suspendre ce dispositif. Il n’oppose pas un refus frontal. Il ne conteste pas la légitimité de la question. Il ne revendique aucune alternative. Il ne se pose pas comme contre-discours. Il introduit simplement une lacune là où un commencement était attendu. Ce commencement inaugural est un acte de foi auquel répond une incrédulité : il se pourrait que cela n’ait pas commencé, et que la notion même de début n’ait pas le sens d’un commandement. Il faudrait alors commencer par le milieu (institué), car le présent de l’être-là est toujours déjà histoire, condition ontologique du sujet projeté dans un devenir. Dans notre situation clinique, l’Histoire en marche est autant refusée pour ce qu’elle dit d’un passé immémorable que pour la virtualité abstraite d’un futur hypothétique. L’interprétation médicale, friande de causalités, fait de cette lacune le symptôme d’un déficit : incapacité à mentaliser, athymhormie, pauvreté symbolique, évitement défensif, amnésie traumatique, fuite comme mécanisme de défense archaïque, etc. Mais ces qualificatifs reconduisent immédiatement le geste qu’il s’agirait précisément d’interroger : faire du manque allégué la preuve d’une pathologie. L’explication réabsorbe la suspension et la transforme en symptôme supplémentaire. La scène clinique contemporaine est largement structurée par ce que l’on pourrait appeler un régime d’explication généralisée. Chaque comportement doit pouvoir être référé à un trouble, chaque trouble à un modèle, chaque modèle à un protocole. Ce régime ne relève pas seulement de la médecine. Il participe d’une configuration plus large où les conduites humaines sont en permanence sommées de se rendre intelligibles. L’ordre consensuel repose sur la croyance qu’il existe un lien nécessaire entre ce qui est perçu et ce qui doit en être pensé. Expliquer, c’est faire tenir ce lien entre l’intuition du réel et son interprétation légitime. Le « Je-ne-sais-pas » défait provisoirement ce nœud. Il restitue au phénomène sa singularité non raccordée. Il refuse d’entrer dans la temporalité ordonnée du diagnostic (passé causal, présent symptomatique, futur thérapeutique). Il introduit un temps suspendu, un présent qui ne se laisse pas immédiatement inscrire dans la logique de la réparation.
Il serait tentant d’y voir un acte politique, mais rien n’indique que celui ou celle qui prononce cette phrase cherche à perturber l’institution. Il ne s’agit pas d’une stratégie, mais la politique ne commence pas nécessairement par l’intention. Elle commence, selon Rancière, lorsque la distribution ordinaire des capacités est troublée, lorsque celui ou celle dont la place est de répondre comme objet du savoir ne joue plus exactement ce rôle. L’assignation contemporaine n’est plus celle du fou à enfermer. Elle est celle du sujet à réintégrer, à accompagner, à rendre capable. Elle suppose néanmoins que le sujet consente à se penser dans les catégories proposées. Dire « je ne sais pas », c’est retarder ce consentement par une transgression discrète dans l’ordre des savoirs supposés. Ce dire introduit une logique de coordination, d’agencements latéraux en rupture avec la subordination linéaire. Il introduit la possibilité que le malaise ne soit pas seulement un dysfonctionnement interne, mais l’indice d’un conflit plus diffus avec les formes d’organisation existantes, non parce qu’il le dit explicitement, mais parce qu’il ne dit pas ce qu’on attend qu’il dise.
Dans cette suspension du pacte introspectif tournée vers l’historicisation du vécu, quelque chose du Presque-rien apparaît : une parole minimale qui ne fonde aucun commencement, aucune communauté nouvelle mais fissure, imperceptiblement, celle qui se présente comme allant de soi. Un rôle soignant pourrait aussi consister à ne pas combler cette faille par une explication supplémentaire, mais à en soutenir la consistance fragile. Désexpliquer signifierait ici suspendre le réflexe clinique liant immédiatement le trouble à son sens supposé, et laisser se déployer, dans l’écart ainsi ouvert, la possibilité d’un autre usage de la parole et peut-être d’un autre mode d’être-avec.
De l’histoire à la géographie
Si le « Je-ne-sais-pas » suspend le régime explicatif dans la scène clinique, il oblige à élargir la focale. Non plus seulement interroger la réponse de l’adolescent·e, mais examiner la scène elle-même, avec ses règles implicites, ses attentes et ses promesses. La suspension du pacte explicatif permet de questionner, avec les patient·e·s l’attribution des espaces, les déplacements des corps, les limites, les seuils, le fondement des interdictions et leur relativité. La parole adolescente se déploie plus facilement pour dessiner des contrastes, des différences dans lesquelles s’exprime une intelligence du paysage et d’autres négations comme : « L’autre service ne fait pas comme ça. » ou « Ce n’est pas ce qu’on m’a dit. » Pathologiser le clivage des patients fait oublier que l’institution passe son temps à cliver. L’utilisation de catégories (soignants/patients, entrants/sortants, normal/pathologique) constitue l’activité habituelle d’un lieu de soin. Ces découpages facilitent grandement l’appréhension d’un réel qu’ils transforment selon les limites instituées. L’institution a pour objectif d’accueillir des troubles, mais également de définir ce qui compte comme trouble. Elle spécifie les espaces, construit les frontières, oriente les déplacements. La temporalité, dans ce qu’elle comporte de dynamique mouvante et de fluidité des phénomènes, n’intéresse guère l’institution. Elle relève plutôt du thérapeute humaniste travaillant avec l’histoire singulière et universelle. Le travail institutionnel s’intéresse beaucoup plus à la géographie et à la maîtrise de l’espace. La distinction introduite par Henri Bergson, dans Essai sur les données immédiates de la conscience, entre temps spatialisé et durée sensible permet d’éclairer ce déplacement de l’histoire vers la géographie.
Dans les sciences naturelles comme dans les dispositifs techniques modernes, le temps est traité comme un espace : une série d’instants homogènes que l’on peut mesurer, comparer, échanger. Le temps devient une succession d’unités abstraites, comparable aux points d’une ligne continue. Cette représentation est indispensable aux opérations de coordination sociale : planifier, évaluer, programmer, corriger supposent que les existences puissent être inscrites dans une chronologie uniforme. Mais Bergson rappelle que ce temps mesurable n’est qu’une métaphore de la durée vécue. La durée n’est pas une série d’instants spatialement juxtaposés. Elle est une hétérogénéité qualitative, un devenir où les états se pénètrent et se transforment. Elle ne se divise pas sans se dénaturer. Ce que nous appelons le présent n’est jamais un point fixe. Il est déjà traversé par des strates de passé et des virtualités d’avenir. Or, les institutions modernes opèrent presque exclusivement dans le temps spatialisé. Les dispositifs scolaires, thérapeutiques ou administratifs supposent que l’existence puisse être organisée selon une progression mesurable : diagnostic, prise en charge, rémission, récidive, chronicité. Chaque étape correspond à une position identifiable sur une trajectoire. De même, le récit de soi attendu comme explication des troubles doit suivre une trame similaire. Le « Je-ne-sais-pas » vient troubler cette géométrie temporelle. Il introduit dans le dispositif une durée hétérogène qui ne se laisse pas immédiatement convertir en séquence explicable, irruption d’un temps qui échappe à sa mesure. Là où l’institution attend une histoire ordonnée selon sa propre métrique apparaît une intuition de l’instant qui ne se laisse pas découper en instants significatifs. La difficulté ne tient donc pas seulement à l’absence d’explication. Elle tient à l’écart entre deux régimes temporels : celui, homogène et planifiable, dans lequel les dispositifs cherchent à inscrire les trajectoires individuelles, et celui, discontinu et qualitatif, dans lequel les existences se transforment réellement. Comme le montre Michel Foucault dans Surveiller et punir, la modernité ne gouverne pas seulement par un pouvoir vertical possédant une essence propre. Le pouvoir moderne fonctionne par capillarité : un réseau de production de normes et de savoirs qui rendent les conduites mesurables, comparables, ajustables. La psychiatrie, la psychologie et la pédagogie ne sont pas des excroissances marginales de l’État. Elles appartiennent à un dispositif plus large de gestion des populations, de régulation des écarts et d’optimisation des trajectoires. Foucault place ainsi au centre de son analyse « non le principe général de la loi, ni le mythe du pouvoir, mais les pratiques complexes et multiples de gouvernementalité qui supposent d’un côté des formes rationnelles, des procédures techniques, des instrumentations à travers lesquelles elles s’exercent et, d’autre part, des enjeux stratégiques qui rendent instables et réversibles les relations de pouvoir qu’elles doivent assurer[2] ».
Il ne s’agit pas ici de reconduire une critique simpliste opposant une institution oppressive à des individus innocents, une durée pure à un espace corrompu. L’institution rend possible des expériences de spatialisation faites de relations singulières, d’engagements sincères et d’inventions quotidiennes. Mais ces rencontres humaines apparaissent comme un surplus, en marge de sa fonction principale : produire de la continuité là où une discontinuité est jugée problématique. Elle suppose que le cours ordinaire des choses (progression, adaptation, insertion, etc.) constitue l’horizon de légitimité. Or cette homogénéité temporelle ne relève pas d’un ordre naturel. Elle est le produit d’une certaine organisation sociale, indissociable de la forme étatique moderne. L’État n’est pas seulement un appareil répressif. Il est ce qui établit les limites du pensable et du praticable, ce qui légitime les normes au nom de l’intérêt général, de la santé publique et de la réussite éducative. Il institue les critères au regard desquels un comportement devient un symptôme. Dans cette perspective, parler de maladie mentale revient souvent à naturaliser des écarts à des normes historiquement situées. La souffrance est réelle, mais la manière de la qualifier et de la traiter la détache de son inscription politique. Elle devient un dysfonctionnement interne plutôt qu’un indice de conflit avec un ordre donné. Le « Je-ne-sais-pas » fait apparaître cette naturalisation en creux. En échappant à la cause individualisable, il rend plus visible le caractère construit de la demande explicative. Il oblige à se demander : pourquoi faut-il absolument qu’il y ait une cause localisable dans le sujet ? La réponse institutionnelle classique consiste à déplacer le problème. Si la cause n’est pas accessible à la conscience, elle sera recherchée ailleurs : dans l’inconscient, dans le développement ou dans la neurobiologie. Le réel résiste ? On raffine l’outil explicatif. Mais ce raffinement ne remet pas en question le principe même selon lequel tout doit être raccordé. C’est ici que le geste de désexplication prend une portée plus large. Il ne s’agit pas d’opposer un « social » explicatif à un « psychique » explicatif, ni d’introduire une causalité macro-politique à la place d’une causalité individuelle. Un tel déplacement laisserait intacte la primauté de l’explication comme mode d’appropriation du réel.
Désexpliquer, dans ce contexte, consisterait plutôt à restituer leur opacité aux catégories mêmes par lesquelles l’institution se pense comme neutre et nécessaire. Pourquoi la réussite scolaire constitue-t-elle l’horizon indiscutable ? Pourquoi l’autonomie se définit-elle selon les critères de la performance sociale ? Pourquoi la participation au collectif prend-elle la forme spécifique d’une adaptation aux normes existantes ?
Ces questions ne visent pas à abolir toute forme d’organisation. Toute communauté suppose des règles. Elles visent à rendre perceptible que ces règles ne sont pas naturelles, qu’elles résultent d’un certain partage du sensible et d’une certaine manière de faire monde commun.
Comme nous l’avons vu, l’institution se présente comme remède à des défaillances antérieures et garantie d’ordre. Mais elle est aussi l’un des lieux où s’expérimente et se consolide la légitimité des limites qu’elle applique. Elle est prise dans une tension insoluble : devoir accueillir la singularité tout en la traduisant dans un langage commun, devoir soutenir des existences fragiles tout en les reconduisant vers des normes prédéfinies. Le « Je-ne-sais-pas » ne résout pas cette tension. Il la rend seulement plus visible. En postulant une existence sans fondement, il met à nu l’attente institutionnelle elle-même : celle d’un sujet capable de s’auto-interpréter dans les termes que l’institution rend disponibles. À partir de là, la question se déplace. Il ne s’agit plus seulement de savoir comment soigner un malaise, mais de comprendre comment l’institution contribue à produire les formes mêmes sous lesquelles ce malaise devient pensable. Et comment, parfois, un Presque-rien — une phrase minimale — suffit à faire vaciller, brièvement, l’évidence de cette production. Par cette analyse des effets institutionnels, qui maintient l’opacité d’une cause individuelle, c’est le statut même d’individu qui se trouve redéfini. Le temps inhomogène des instants enchevêtrés vient inquiéter l’espace uniformisant du corps social. Il est alors temps d’envisager quelle forme de communauté peut naître hors du principe d’homogénéisation et de continuité.
L’espace des Presque-riens
Si l’institution tend à homogénéiser le temps et à spatialiser les trajectoires, la question qui se pose alors n’est plus seulement celle du sujet individuel, mais celle de la forme de communauté dans laquelle ce sujet prend place. Ce que l’analyse précédente laisse entrevoir, c’est que le problème n’est pas seulement celui d’un malaise singulier, mais celui des relations dans lesquelles ce malaise apparaît, se formule ou se tait.
Pour Gustav Landauer, la société n’est ni une entité substantielle qui existerait au-dessus des individus, ni la somme de ses éléments. Elle est plutôt un tissu de relations vivantes, toujours en train de se faire et de se défaire. Les individus ne sont pas des unités closes qui entreraient ensuite en relation. Ils sont eux-mêmes des nœuds provisoires dans un réseau de rapports : « Les individus ne sont que des formes phénoménales et des points d’intersection, des étincelles électriques d’un grand tout »[3]. Si l’institution homogénéise le temps des existences, c’est qu’elle doit stabiliser les relations dans lesquelles ces existences deviennent intelligibles. Notre scène clinique ne met pas seulement en présence deux individus. Elle actualise une configuration relationnelle plus vaste, faite de normes scolaires, d’attentes familiales, de catégories psychologiques et de procédures administratives. Ce que l’on appelle une rencontre est déjà une condensation où les sujets apparaissent moins comme des unités autonomes que comme des points de croisement. La société n’existe nulle part ailleurs que dans les formes concrètes que prennent ces relations. « L’État », écrit Landauer, « est une relation sociale ». Il n’est ni une chose ni une machine extérieure, mais une certaine manière de se rapporter les uns aux autres qui s’est stabilisée au point de paraître naturelle. En conséquence, si les formes collectives ne sont rien d’autre que des relations cristallisées, elles ne se maintiennent qu’à la condition d’être continuellement rejouées. Leur stabilité n’est jamais qu’un effet de répétition.
Les procédures administratives, les classifications médicales ou les cadres scolaires donnent à cette répétition une consistance spatiale : des lieux, des fonctions, des rôles. Mais cette spatialisation ne fait que masquer la fragilité fondamentale des relations qui les soutiennent. La scène clinique participe de ce processus. Elle n’est pas seulement un lieu d’écoute inconditionnelle. Elle est aussi un dispositif qui tend à reconduire certaines manières de parler et de comprendre. Les récits attendus — l’événement déclencheur, la difficulté familiale, le conflit en milieu scolaire — constituent autant de chemins par lesquels l’expérience peut s’inscrire et devenir lisible. Le dispositif suppose une parole capable de convertir l’expérience en récit. Le « Je-ne-sais-pas » introduit une discontinuité dans cette conversion. Non pas une opposition déclarée, mais une vacance. La relation se poursuit, mais elle ne se laisse plus immédiatement stabiliser par une explication. Ce type d’événement est presque imperceptible. Il n’affecte ni les règles du dispositif, ni la structure visible de la rencontre. Pourtant, il modifie légèrement l’espace relationnel dans lequel celle-ci se déroule, par une subtile altération de l’attente.
Ces micro-déplacements rappellent ce que Vladimir Jankélévitch désignait par l’expression de presque-rien, ces différences infinitésimales qui transforment une tonalité. Une nuance de voix, un silence trop long, une inflexion imperceptible peuvent modifier l’atmosphère d’une situation dans une intensité sans puissance. Ce phénomène pourrait être décrit, avec Henri Bergson, comme l’immixtion de la durée sensible dans l’espace normé. La vie sociale est faite de ces variations minuscules, de ces silences impromptus. Les institutions cherchent à les réduire pour stabiliser les relations qu’elles organisent. Mais aucune stabilisation n’est parfaitement efficiente. Dans chaque interaction subsiste une part d’indétermination où quelque chose peut dévier. Le « Je-ne-sais-pas » appartient à cette zone. Il n’énonce aucune contestation explicite. Il ne propose aucun autre discours. Il introduit simplement un point de non-coïncidence entre l’expérience vécue et les formes de récit disponibles. De ce point de vue, sa force tient précisément à sa faiblesse apparente. Il souligne par le silence une croyance excessive en l’acte rédempteur du dévoilement. Dans ces espaces étatisés saturés de croyances, quelques écarts minimes peuvent transformer l’ambiance, non par rupture spectaculaire, mais par modification progressive de sa texture. Une relation humaine socialisée ne repose pas seulement sur des règles. Elle tient aussi aux manières concrètes dont les partenaires s’y engagent, dans cet espace fragile où le presque-rien n’est pas absence, mais ouverture. Le « Je-ne-sais-pas » ne dit rien, mais nous rappelle peut-être que la pire des tyrannies ne fait pas taire, mais fait avouer.
[1] « Désexpliquer, entretien avec Jacques Rancière », https://abasbruit.org/2025/12/07/entretien-avec-jacques-ranciere.
[2] Michel Foucault, Préface à Histoire de la sexualité, Dits et Écrits, tome IV, Gallimard, 1994, p. 582.
[3] Gustave Landauer, « Vers la communauté par la séparation » (1900), https://www.marxists.org/francais/general/landauer/1900/communaute.pdf.
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