
La cause n’a [plus] autorité de
principe sur son effet.
Catherine Malabou
J’ai une horreur du mot, vous savez.
Marcel Duchamp
Faire des cadavres-exquis
Si le temps était beau et chaud
alors je sauterais par la fenêtre.
Deux lycéen.nes
Le contexte ?
93, lycée, juin, entre fin des notes et début des vacances.
No man’s land joyeux comme des arrêts de jeu sans fin où marquer des buts gratuits, pour rien.
Contexte suffisant : les vrais problèmes, leur formulation comme des solutions, remonteront en s’inventant, partageant avec l’expérience poétique son imprévisibilité outrancière, excitante, et heureuse.
Une proposition par élève. Donc deux ou trois propositions syntaxiques pour deux ou trois élèves, qu’on fait partir d’une condition (« Si…) pour aller vers son conditionné (alors… »). Comme dans un jeu d’échec rempli d’hypothèses provenant de têtes différentes : si je déplace mon fou, alors… Le reste est d’eux, en pleine ignorance mutuelle.
Malgré la violence, malgré la peur, comment oser en appeler encore à l’association libre, à la réflexion enjouée sur ce que ça donne, et à la découverte concomitante : et du Surréalisme (déjà oublié), et de cet exercice bizarre, le cadavre-exquis, qu’on aura du mal, le soir venu, à résumer. Ne restera qu’une espèce d’enthousiasme sourdement teinté d’autre chose, et pas forcément du contraire.
Avant-propos : la mort
« Exquis » :
Du latin exquisitus : recherché, raffiné,
de exquiro : scruter, s’enquérir,
de quæro : chercher à trouver, chercher en vain.
La mort se scrute, s’enquiert d’elle-même. D’ailleurs, on n’est jamais face à la mort, mais piégé dans son face à face avec elle-même.
Ou bien : on est pris ou on nous met, sadiquement, fascistement, dans le face à face de la mort avec elle-même. D’où le sentiment d’intense dépossession de soi dans la proximité des morts, de la mort. Fin de l’action, fin de la parole. Par exemple : ce fascisme meurtrier et suicidaire nous laisse d’abord sans voix. Mais il faut en parler, au moins dire un mot de la mort. En partir, pour éviter la boucle d’une ligne de vie qui se tournerait en ligne de mort – tour sur elle-même, où l’autre peut bien disparaître, doit disparaître.
En parler devant des élèves ? En salle de classe ? Dans un établissement scolaire, un quartier sensible en tant que professeur de français ? Bien sûr que c’est impossible.
D’ailleurs tous ces mots sont lourds, d’où l’italique qui les fait peser comme naturellement sur eux-mêmes. N’est-ce pas ce qui nous manque toujours un peu, ce sens du poids trop grand des mots, et de sa nécessaire esquive. Il faut d’ailleurs voir l’allergie, peut-être à raison, qu’ils déclenchent chez tant d’autres, qui fuient à leur apparition, avec un peu d’agressivité. Lycée, récréation, sonnerie, cantine. D’où la stratégie qui consisterait à les prononcer le moins possible. Par une sorte de dégoût assumé, et aussi par stratégie. Et surtout par goût d’autre chose. Comment faire alors, comment parler, comment goûter autre chose, y compris à cet endroit ?
Passons à l’atelier du jour. Je n’ai pas trouvé de mot moins laborieux, mais ça me rappelle mon enfance entre les châssis retournés dans un atelier par définition permanent. Que quelque chose ou rien en sorte, finisse par apparaître et s’adresser, ne va pas de soi. Le risque est l’atelier-miroir : se prendre pour la mort qui se mire, toujours plus exquise, jusqu’à perdre son visage et les autres avec. Ne restent que deux yeux troués, comme ceux d’un masque que tient à bout de bras une allégorie d’on ne sait plus quoi au musée archéologique de Naples (août 25). Deux trous seuls, comme un double cri au verso du visage disparu. Ne pas y tomber. Ne pas perdre le visage. Continuer de tourner autour du masque, en quête d’une apparition, d’un visage retrouvé comme on retrouve son souffle, et l’air libre.
La mort se cherche, vaine, dans un miroir. Exquise, étymologiquement.
Elle se scrute ; et l’approcher, c’est être pris dans un reflet, le jeu spéculaire de la mort qui se regarde. Troubler son selfie. Mise en bière, accident vu, image d’actualité, c’est l’irruption tranquille d’un reflet perdu et qui nous coince, nous laisse sans pouvoir entre lui et le regard de la mort qui nous traverse, nous absente au monde et à nous-mêmes.
Foucault : « C’est le miroir et c’est le cadavre qui font taire et apaisent et ferment sur une clôture – qui est maintenant pour nous scellée – cette grande rage utopique qui délabre et volatilise à chaque instant notre corps ».
Comment arracher quelque chose à la mort, au miroir, à l’écran ? Comment arracher, à défaut d’une « rage utopique » à placer dans l’emploi du temps, une capacité à jouer avec ce qui échappe, dans une rage désormais un peu décalée d’elle-même – elle boîte un peu, c’est une vieille survivante. Dans quel petit atelier d’écriture in extremis, par exemple ?
Paris 14ème, rue du Château, Prévert et quelques autres, 1925. Cent ans pile. On déplie le papier un peu plus loin et on lit, paraît-il : « Le cadavre exquis boira le vin nouveau ».
On entend que la vie, dans vin, reviendra, renouvelée. On est un peu naïf. On interprète (on lit à travers le mot comme si c’était possible, on dégage un son aux contours plus vivants) une formule de l’espoir. De la naïveté anti-mort – on est contre la mort, jusqu’à la mort. Une naïveté brutale, qui détruise (tue) le reflet d’elle-même que la mort nous renvoie.
Naïveté : autre mort qui ouvre et s’ouvre au lieu de boucler se bouclant. La chercher, ne sachant ce qu’elle est (on ne définit rien ni personne, on fait semblant). Il y a une fête naïve quelque part, elle arrive comme l’orage.
Le cadavre-exquis jette les dés de la mort, du miroir, et du dernier mot : on verra plus tard si un rapport, un peu de sens ou une meilleure question apparaissent. Ça changera de d’habitude.
Exemples concrets
Les thèmes du cadavre-exquis sont donc explicites : la mort, le miroir.
Les élèves (puisqu’il faut bien dire le mot) qui s’y mettent y penseront peut-être pour commencer.
Au contraire du Chien andalou : sans chien, ni vraiment d’andalou. Le Surréalisme est plein de contradictions. On leur fait noter : « Le Surréalisme est plein… ».
On fait ce qu’on peut. Et surtout ce qu’on ne peut pas. Ce dont on ne se croyait pas capable, ne l’étant pas vraiment, l’étant cependant. L’exercice du cadavre-exquis est très souhaitable en fin d’année scolaire précisément pour cette raison.
Un poème digne de ce nom échappe à la Poésie, confronte librement la mort.
On n’échappe pas à la mort, au miroir, ni au sens, mais on peut, au moins, leur faire subir quelques accrocs, brèches, surprises, tours sur eux-mêmes : une fête.
Écoutons.
Et surtout, classons par thèmes :
Thème 1
Meurtre confirmé
Si mon chien était mort
alors je le tuerais violemment.
Thème 2
Catastrophe écologique
Si ce monde était perdu
Et que l’eau inondait les petits pays
Alors l’immeuble serait inhabité.
Thème 3
Paradoxe
Si le temps était beau et chaud
alors je sauterais par la fenêtre.
Le titre de l’exercice a fait effet apparemment, avant de s’étioler vite, finalement. On peut donc oublier nos premières considérations incertaines.
Violence de la contrainte ? C’est un peu fort, certains la refusent, il n’y a plus de notes depuis longtemps (on est après la fin, on peut donc jouer avec elle) ou bien ils y mettent si peu du leur, que c’est comme un refus.
Plus rien n’a plus aucune importance (trop de négations dans cette proposition pour ne pas rayonner du contraire). On va pouvoir aller voir derrière, ce qui importe, et d’abord fermer les yeux devant un œil coupé par un nuage.
Des extraits prélevés au hasard du Chien andalou sont passés par là.
Hasard dangereux, mis en scène comme tel devant la vidéo trouvée au dernier moment. Pétrarque, déjà, il y a longtemps, où le trait était la flèche d’un regard qui blesse le cœur amoureux – écho retors à Buñuel. Personne ne note, ne notera plus jamais. Conditions parfaites, aériennes, les fenêtres (empêchées par un système anti-ouverture en grand) sont grandes à demi-ouvertes. Récemment on a sauvé une abeille avec un élève : bac en plastique vidé de ses feutres dans une urgence relative et feuille glissée progressivement sous le bac plaqué entre le mur et l’abeille ont suffi à la piéger pour la libérer plus loin, et éviter de la tuer. C’était peut-être une guêpe. On est tous nuls en animaux. Public calme, un peu indifférent, devant ce sauvetage de qui menace (bizarre contradiction, geste pas si généreux que ça ?). Performance réelle en tout cas, vivante, comme jamais dans l’histoire de l’art récent.
Voilà le non-lieu qu’il nous fallait : ni artistique, ni savant, et où régulièrement plus personne ne commande ni n’obéit à grand-chose, contrairement aux apparences. On sauve quelque chose mais quoi ? De quelle mort ? En quel miroir ? Bonne question.
La plus grande paresse revendiquée produit une réussite quand même. On commencera à les intéresser avec ce genre de paradoxe. En fait non, puisque l’année est terminée. Dans les quartiers populaires de Seine-Saint-Denis, beaucoup ne sont plus là. Certains profitent peut-être déjà de l’été :
…lorsque le jour a fui…
Les yeux fermés, l’oreille aux rumeurs entrouverte
On ne dort qu’à demi d’un sommeil transparent.
Les astres sont plus purs, l’ombre paraît meilleure…
Ou pas du tout. La définition de l’écriture automatique surréaliste (censurée moralement entre nos murs, donc pas si automatique, mais l’écriture automatique non-entravée n’est qu’une illusion d’adolescents : c’est l’entrave qui apparaît de partout, justement) plus ou moins collective – c’est à peine le problème – se tenait caché dans un poème de début d’été – la joie même, en puissance et en acte – très scolaire : « Nuits de juin » (Victor Hugo). Un sommeil transparent. Le jour n’a jamais vraiment fui. Il rayonne encore sous l’horizon, et à même les paupières si fines… qu’un simple rasoir…
Mais revenons au classement. Dans notre siècle super-obsessionnel, il faut prononcer le mot au moins une fois par texte. Classement. Ça rassure le lecteur en mal d’explication, de contexte précis, de prévisibilité.
Tout manque déjà pourtant, incompétence générale et radieuse qui semble tout irradier sur son passage. Moment privilégié.
Il y aurait tant d’autres manières de classer ces cadavres-exquis. La consigne était pourtant si rapide, à peine grammaticale, avec concordance des temps espérée où les accords dansent finalement leur propre danse.
On corrige pour l’occasion parce que le conditionnel remplace parfois l’imparfait. Interprétation optimiste : la condition théorique et l’action conditionnée se confondent dans un même élan vers l’avenir rêvé. Tout est devenu (du) possible. Interprétation pessimiste : la profondeur intérieure (la mémoire) où manigancer le possible, en distinguer les jalons, n’existe plus.
Thème A : Réflexivité
Si je mangeais des pâtes
Et que le stylo [n’écrivait] plus
Alors les livres seraient plus gros.
Si j’étais riche
alors les élèves feraient le travail.
Thème B : Déplacement
Si j’étais parti en vacances
Et que le téléphone [était] avec elle
Alors les chats auraient des ailes.
Si elle avait un passeport
Et que le bus était arrivé
Alors je serais en retard.
C’est le moment à côté par excellence : qui permet la réflexivité de soi à soi et l’attention au dehors, puisque personne n’est plus vraiment englué là.
A côté : de l’année individuelle, de la tête individuelle, de la compétence individuelle, de la vie individuelle (immédiatement écartée d’elle-même par la proposition suivante qu’elle éclaire différemment – on ne l’oublie pas, elle rayonne dans toute la phrase par saccade, mais on vient un peu de l’oublier, comme dans cette parenthèse-ci), à côté de tout ce qui compte désormais énormément et prend toute la place.
On dirait parfois que l’alphabet est fait pour disparaître dans l’attente d’un manager des compétences. Plus un mot. Même votre souffle est suspect. Vivre impunément, à même une phrase en variation, avec le même alphabet pourtant, comment oser… ?
Varier les hasards
« Hasard »
Emprunté à l’arabe populaire az-zahr « le dé à jouer » (az est la forme assimilée de l’article al devant z) par l’intermédiaire de l’espagnol azar « coup défavorable au jeu de dés ; sorte de jeu de dés » (1283).
Ou de l’arabe classique zahr « fleur » parce qu’une fleur aurait été représentée sur l’une des faces du dé.
Ou peut-être de yasara « jouer aux dés » ou yasar « groupe de joueurs de dés ».
C’est comme un programme. D’une chronique qu’on espèrerait la plus désynchronisée possible, et que je tente ici même. Ouvrant le temps et le langage de l’intérieur. Un peu trop ambitieuse. On ne cherche plus à dire grand-chose. On respire dans l’air créé, entre les phrases. Pas grand-chose si ce n’est cette recherche.
Les vacances à venir, c’est la recherche – ce qu’on recherche, en tant qu’on le recherche. On ne trouvera rien, ou quelque chose, peu importe, je n’en sais rien, on se situe avant. C’est notre damnation : noyé dans les préparatifs. Le meilleur moyen de donner les clefs de l’évasion qui leur manque (personne n’a rien demandé), c’est le bon vieux cadavre-exquis.
Rêves
Si les rêves étaient scintillants
Alors je les couperais.
Si tu étais encore en vie
Et que ma chaise était sur la table
Alors on aurait une nouvelle chambre.
S’il était grand
Alors je tomberais amoureuse de lui.
Si l’amour ne venait qu’à la jeunesse
Et qu’une goutte coulait sur mon dos en sueur
Alors la fleur de leur amour fanerait
Creuser, approfondir ce qui, n’appartenant à personne passionne chacun (ranime, excite à vivre, à orienter vers l’extérieur depuis l’intérieur). Il faut entendre certains en redemander, avec un sourire, alors que c’est plus ou moins déjà les vacances (tiens le mot cadavre comporte presque les mêmes lettres que vacances), et qu’il y aurait tellement mieux à faire – en fait pas grand-chose pour l’instant. D’autres, l’une en particulier, fraîchement arrivée d’Algérie, n’a pas envie de continuer. On rappelle la contrainte. Mais en juin, tout est frais et souriant, « l’ombre paraît meilleure » (Hugo), et même la contrainte s’adoucit (cette hétéronomie qui tend à devenir autonomie, dès qu’on s’en amuse). Elle se moque de moi, s’y remet en souriant.
Un « rêve scintillant » qu’on « couperait », nous arrêtera longtemps. Personne ne sait quoi en faire. Les yeux scintillent à sa suite, en suspens. On peut couper un œil, la Lune, la vie – mais couper un rêve ? Monteur de son propre rêve. Il faut jouer sans arrêt avec les métiers de l’écran. Couper monter remonter. En éclats, n’est-il pas plus scintillant encore. Un peu avant l’aveuglement, tout aveuglement dédramatisé. On peut voir, et dire, et surtout : sentir.
S’en font
Besoin d’aide, on lève la main.
– Ne t’en fais pas j’arrive.
– Non, ça va en fait.
Dans ce va-et-vient (s’en faire, ne pas s’en faire), on recommence.
Approfondissement d’une recherche vaine
Si les choses étaient aussi simples dans la vie
Alors ils le chercheraient.
S’ils choisissaient cette télé
Alors ils le chercheraient à corps perdu.
Accord perdu ?
Même le plus paresseux (celui qui se répète) invente, ajoute « à corps perdu » par exemple. La paresse absolue demande trop d’énergie. La variation revient.
La consigne est simplette, elle existe à peine, comme le prof. Ou bien elle existe trop, déborde, et lui aussi, ce qui revient au même, quand l’un et l’autre se confondent avec cet enthousiasme communicatif mêlé d’une subtile dépression qui les définit si bien : prof et consigne sont dé-primés par définition, ils ont manqué de la pression nécessaire pour sortir du cadre, de l’ordre (du latin ordo, « rang, rangée, classe de citoyens, distribution régulière »). S’envoler loin de l’école. C’est ce qu’ils nous font croire en tout cas. La consigne est en fait un poème d’aventure délirant et qui ne cesse, dissimulée comme le pire des saboteurs, de « fortifier son délire » (Éluard). Quant à l’autre… Il ne fallait pas nous enfermer comme ça dans le temps et l’espace.
En tant qu’on en sort
Le sas à l’entrée est censé protéger du dehors, mais il donne le sentiment du contraire. Parfois une phrase revient, une parole lancée de nulle part.
C’est l’extérieur qui se protège de nous.
Temps et espace sont deux conditions importantes de l’expérience.
Elles n’en font qu’une seule, pour nous tous, ici réunis, bien en ordre.
C’est l’extérieur qui se protège de nous.
On a beau se méfier du nous (on ne se refera pas, on préfère : on), il y en a qui déchirent quand même bien l’atmosphère de leur franchissement, avec une grâce qui ne se critique pas si facilement.
Parfois l’enthousiasme (un peu de sens apparaît bizarrement, c’est-à-dire pas complètement), amène à se congratuler, mains tapées, face-à-face étonné, c’est : une fête passagère.
C’est ce qu’on cherchait sans le savoir, loin des notes, dans le soleil trop brûlant : la lecture devient super-attentive – c’est comme attendre une rencontre – sans savoir laquelle – par définition.
Apprendre la fête – ça ne s’apprend pas.
Voilà, on approche de quelque chose, mais il n’est plus temps… l’oubli tape à la porte : il est en maillot de bain.
De l’oubli.
Du blanc.
Où apparaissent quelques cadavres – ceux-là sont exquis, d’autres non, et on ne s’en remet pas, leur calme est sans feu possible, leur absence, et la foi s’est éteinte.
« L’orage qui, par instants, sort de la brume me tourne les yeux et les épaules. L’espace a alors des portes et des fenêtres. Le voyageur me déclare que je ne suis plus le même. Plus le même ! Je ramasse les débris de toutes mes merveilles. C’est la grande femme qui m’a dit que ce sont des débris de merveilles, ces débris. Je les jette aux ruisseaux vivaces et pleins d’oiseaux. La mer, la calme mer est entre eux comme le ciel dans la lumière. » (Éluard)
« Calme », du grec kauma, forte chaleur, brûlure – pour dire la mer sous le soleil qui la brûle –erreur logique de marin grec, la chaleur n’y est pour rien mais nous fait rêver d’un calme brûlant par en-dessous, ce qui est largement suffisant à notre bonheur.
Lâcher les chevaux, ça n’est pas ce qu’on croit – le cheval ainsi libéré se tient, contre toute attente, parfaitement immobile, profitant de sa liberté dans ce suspens d’avant-ruade qui finira par arriver – je l’ai vu sur Instagram – ce moment de calme est celui où il comprend sa liberté.
Il y aurait encore d’autres classements possibles, toujours autres.
On est dans une classe, on est là pour classer.
Par exemple, par : types de surprises qui ont tourné l’ennui des mois précédents en autre chose qu’aucun atelier d’écriture (du type intervention exceptionnelle) ne captera jamais, il nous semble. Surprises dont les causes peuvent être ainsi définies :
– rapport subreptice mais quand même hésitant entre les propositions (le rapport n’est jamais fixé),
– contradiction logique pure et simple (A-non A),
– non-rapport radical comme un vent de fraîcheur mais temporaire,
– tension forte à faire péter la membrane qui sépare sens et non-sens,
– éclatement finalement sans remède (l’incompréhension se mêle à l’horreur mais une horreur supportable, supportée par une fiction toujours possible, toujours un peu rassurante).
Des surprises de cinq types, en l’occurrence.
On rappellera notamment une contradiction logique surprenante :
Si je mangeais des pâtes
Et que le stylo [n’écrivait] plus
Alors les livres seraient plus gros.
On rappelle qu’il n’y a plus de note depuis longtemps, et dans ce cas-là, quelque chose a envahi l’air – la liberté elle-même ?
Cours sans fond, ni raison, ni autre justification que la possibilité de rire ou d’avoir peur.
On a diffusé les extraits du Chien andalou en jouant au trigger warning avant l’œil déchiré et la lune frôlée. Après une assez longue négociation, ils ont tous accepté de voir le nuage qui n’est pas un couteau, qui l’est quand même, d’un certain angle, d’un certain ange, pas que gentil, car l’ange donne des ordres, non seulement Gabriel (Djibril) mais Éros avec sa flèche donne l’ordre d’aimer. On confond tout en Occident : l’Annoncée vierge par l’ange Djibril et les amoureux passionnés blessés par l’Ange-enfant, sans parler de l’apocalypse. Comble de confusion érotique, conjurée dans une Raison toujours moins bien définie, qui jette le bébé ailé avec l’eau du bain, si pure, de la virginité en oubliant les cavaliers de l’Apocalypse.
Un tourbillon contradictoire y germe, c’est l’affaire du cadavre-exquis : transparence modulée, cheval lâché mais qui tient très bien tout seul, transgression dans le quasi-cadre de la loi.
Qui a dit aporie ? Qui a dit inutilité ? Qui a dit : on ne vous suit plus, il faudrait corriger ce passage ? Vous commencez à m’intéresser.
C’est parti, pour rien ou parce que ça produit une espèce de fête (donc pas pour rien), comme un hommage, comme un testament : voilà mes propriétés (ces productions écrites ainsi recueillies), elles ne sont pas terribles mais elles sont là, et en plus je vous les transmets. En fait elles sont terribles.
Outrecuidance du leg à chercher dans le dictionnaire historique pour la prochaine fois.
Quelques minutes auparavant, Le Chien andalou (son retors noué sous l’apparente pureté de la lame et du nuage, au fil du couchant, du coupant pardon).
Mort, curés à la renverse, sexe-aiselle, fourmis dans la main, rêve – on a compris.
Ça a déjà commencé.
On a quand même fait recopier le mot surréalisme une seconde fois.
Les références interdites resteront interdites. Étrange association pas du tout libre. Écriture automatique aux rouages pas si bien huilés. En fait c’est tout le surréalisme qui disparaît : l’attentat (à la pudeur, au revolver) n’est-il pas son thème préféré ? Or ici, vraiment, comme dirait la devanture d’une épicerie à Montreuil : tout va bien.
L’entrave permettrait d’écrire. Le cadavre-exquis, ici, ne lâche aucun cheval pulsionnel – plutôt un cheval pulsatile, invisible à force de pulser légèrement.
Ça vaut d’ailleurs pour qui se mettrait à écrire quand même sur sa pratique sociale (si pauvre matière où a disparu l’euphorie et l’horreur – matière scolaire, c’est d’ailleurs presque le même mot que sociale) mais dont la résistance ouvrirait justement, et vraiment contre toute attente (surtout la sienne) la possibilité (on ne peut s’empêcher de s’en dédire, on voudrait vraiment parler d’autre chose) d’écrire, de faire écrire, de se faire écrire, etc.
Du commun sans fondement
On attend une réussite, mais qui soit l’effet de quel processus ? Ésotérique ? Magique ? Pas vraiment. Une hypothèse d’hypothèse fait vibrer l’air, celle d’une communication très secrète, d’une complicité un peu sacrée, progressivement acquise (ça vient au bout d’un moment), en tout cas souterraine, entre chaque scripteur du cadavre-exquis. Ça suffira le temps de l’atelier. Et toujours : pour rire.
Une sorte de compétition, d’émulation progressive, mais vide : rien à démontrer. Aucun mérite. La réussite vient de l’articulation impossible à prévoir entre au moins deux propositions. Certains font des efforts pour écrire la plus belle (alors la fleur de leur amour fanerait), mais c’est pour mieux couvrir le seul affect possible, l’espoir nu d’une rencontre, d’un lien toujours incertain (il ne peut pas être autre chose qu’incertain) dont on ne maîtrise que quelques conditions forcément périphériques.
Difficile de suivre une ligne oblique sans qu’elle redevienne droite, à force d’être suivie. Difficile d’aimer la différence sans la fétichiser, à force de répétition, en opposition stabilisée. Comment faire pour maintenir la spirale du sens dans sa danse d’incertitude, de contradictions, de surprises ouvertes ? Réponse structuraliste : différence de différence (d’un cadavre-exquis à l’autre). Réponse de ces élèves baroques : dans l’oblique en mouvement d’une oblique en mouvement. Jamais une ligne considérée sans une autre ligne, tout étalon incertain – lequel est l’étalon de l’autre, l’abscisse, l’ordonnée ?
Le droit, le juste, et surtout le parallèle, sont perdus.
On n’a pas envie d’en parler. Le moindre mot pèserait trop, ferait tout s’effondrer. C’est comme le mot anarchie, il ne faudrait jamais le prononcer mais seulement le faire agir quand même, de traviole toujours. Seules les locutions adverbiales, à la fin, auront notre aval.
On imagine une chronique désynchronisée. Ce serait la première. Elle ferait l’éloge un peu bizarre (est-ce un éloge ou pas ? une blague ou pas ?) de désynchronisations continuelles, de renversements passés en fait imminents, de points de bascule, vers quelle danse.
Recherche en vain comme dans un puits sans fond, mais sympa, et même : finalement rafraîchissant.
Un autre hasard
On continue.
Vous n’y êtes pour rien, et pour quelque chose. C’est comme écrire un livre. Vous venez de vivre la transe discrète de l’écriture. Y a de l’autre, mais pas au même endroit que d’habitude – un meilleur endroit. Qui donc apparaît ainsi, au milieu d’une nuit à la belle étoile, projetant son ombre meilleure ? L’ombre de l’autre, d’une altérité pas que destructrice, s’écrit dans le cadavre-exquis. Donne à écrire, lire, être surpris, en présence d’au moins un autre. Ça ne va pas du tout de soi.
Comme par hasard : c’est le slogan du complotisme, sous-entendant qu’il n’y pas de hasard, que les dés sont pipés par l’Autre.
Comme par hasard : c’est aussi l’expérience du Cadavre-exquis. L’hypothèse d’une communication cachée qui trouble la densité du hasard. C’est toujours du hasard, mais sa teneur est différente. Un complot travaille, mais ailleurs, en soi, et entre soi et l’autre. Hasard dont notre lien à l’autre serait le siège (ça change tout) et non l’extériorité manipulée d’un complot dont on serait le témoin lucide, rempli pour rien d’un savoir impuissant. Ni lucidité, ni impuissance. Le hasard me traverse, te traverse, nous traverse dans un cadavre-exquis qu’on a fait ensemble. Si la négativité du cadavre trouble ce lien, nous gêne devant la beauté de cette lumière de plus en plus intense l’été approchant (comme si sa jouissance devait s’accroître toujours, même un peu dangereusement), c’est comme négativité distanciée, calmée, teintée d’un peu de semblant. Une phrase arrive comme un hasard, comme un cadavre vivant (définition de l’inconscient ?), comme un lien profond à l’échelle d’une phrase.
Dans « cadavres », il y a « hasard » et presque « vacances ».
Déjà dit.
Le mot se déplie, se dédit en se redisant ; il n’est pas le seul.
De même que certains bâtiments religieux partagent leur beauté avec des non croyants, perdant au passage leur caractère sacré mais pas la spécificité de transe que déclenche leur traversée, de même les écrits pédagogiques dignes de ce nom sortent complètement du cadre pédagogique. Ne servent presque à personne. On peut lire les livres de Fernand Deligny sans être éducateur. Un air y circule, ça suffit.
On lance sa phrase à tout le monde et personne. Et même, on se la lance à soi-même : elle nous revient, boomerang transformé, ou tamponné par l’autre proposition qui la jouxte, prise dans un ensemble où sa partie n’existe plus seule. On s’adresse une phrase en même temps qu’à d’autres, la projetant dans une machine dont personne ne maîtrise les rouages. Le résultat nous appartient sans nous appartenir. Rien ne s’est effondré. Tout se tient (Stéphane Bouquet). Tout tient même mieux que d’habitude on dirait ; mais par où ? emporté où ?
Une rencontre peut s’augmenter sans arrêt, c’est vraiment souhaitable, souhaité, rarement vérifié : premier regard, premier échange, premier commerce, premier tact, premier contact, etc. Chacun illuminé par le précédent. La rencontre n’en finit pas de s’intensifier, rencontre après rencontre à l’intérieur de la rencontre qui n’était pas un événement comme les autres.
Réinvention permanente
C’est l’idée. Pas la réinvention permanente du management en situation de crise économico-militaire pérenne, qui lui convient très bien. La réinvention permanente du Cadavre-exquis. C’est différent.
En eux, on cherche des indices du grand Dehors : expérience d’exil, religion, langue étrangère, échos d’une histoire coloniale, déjà évoqués ailleurs (voir Un Léger désordre, Corti, 2023). Et on est un peu déçu, on ne trouve rien et on suppose encore : leur mémoire est plus distillée, plus pudique, et si de l’inconscient travaille, c’est à épaissir une pudeur.
Surprise générale devant cette supposition. Encore une. On se perd dans les suppositions comme dans les scènes, fonds, socles, supports dépliés dans tous les sens d’une église baroque à Palerme (vacances d’août).
En fait, chacune de ces mémoires fait, à notre plus grand étonnement, avec beaucoup de littérature, beaucoup de culture, eux qui n’ont pas lu un seul livre en entier dans l’année, et peut-être de leur vie.
Miracle ?
Pas du tout. C’est qu’on cite tous les livres qui existent dès le plus jeune âge avant même de les avoir lus. Vérité scandaleuse, incompréhensible, un peu miraculeuse quand même. On passe sa vie, ensuite, à confirmer que leur contenu ne correspond pas à ce qu’on a vécu, et que la Littérature, vraiment, ne sert à rien. Et puis, en vieillissant encore un peu, on oublie cette expérience primordiale où la vie paraissait meilleure ou différente, déjà longue à l’époque (15/17 ans), pleine de souvenirs déjà anciens. Et on se met à croire que la littérature nous montre le chemin. Mais elle n’est rien d’autre que le geste de l’ange de la légende avec son index sur les lèvres (d’où le philtrum, ce creux entre le nez et la bouche) pour dire « chut » à l’enfant qui oublie instantanément tout le Savoir du Livre.
Bonne vacance vous dit-il.
Mais tout revient dans le cadavre-exquis, hop.
Un enjeu à creuser : cadavres-exquis et intelligence artificielle
L’IA fonctionne, si on a bien compris, par articulation de cadavres de sens en fonction d’une recherche statistique quant aux articulations les plus récurrentes. Les dés ne sont pas jetés mais articulés par la plus grande probabilité, en fonction d’articulations existantes qui la nourrissent et la constituent. D’où l’impression de déjà-vu angoissant, comme si la mort nous saluait familièrement – elle continue en fait de se saluer elle-même. Les regards sont vides, l’image se regarde être une image en nous piégeant dans son reflet, imite la mort au travail. Le sens est son gagne-pain, pas une occasion en soi, mais l’occasion de pourrir le monde (écologiquement, symboliquement) avec le pourrissement du sens, et quelques effets de miroir : un utilisateur assidu de ChatGPT nous disait récemment que l’IA « prétend être [s]on miroir » au bout d’un moment. Elle qui ne reflète que son propre fonctionnement bien sûr, sa propre programmation. Même son erreur la nourrit : son autophagie nous annonce sa propre mort dans un délire qui se ferait passer pour le contraire. De plus en plus comiquement erroné.
Ça n’empêche pas de s’en servir un peu, de la faire délirer contre elle-même, d’en parler.
Le cadavre-exquis est non-gouvernable (ne le sait pas)
Toute la réussite de l’atelier viendra du fait que le résultat compte ; que s’il satisfait, suivant des critères qu’on explique mal, c’est qu’il relève d’une certaine fierté. Ni complètement actif, ni complètement passif, il y a encore du sujet qui travaille (en se laissant travailler), une subjectivité ni vraiment individuelle, ni tout à fait collective. Elle est partout : du côté de la cause (qu’elle maîtrise mal), du côté de l’effet (qui la surprend à tous les coups). Il y a de l’inconscient mais aussi une maîtrise relative (d’où la fierté). Ces balancements, ces entre-deux, donnent le vertige. On dirait l’écriture littéraire, à distance du roman, celle qui angoisse tant qu’on en parle peu.
Reprenons la distinction proposée par Catherine Malabou dans son livre sur anarchisme et philosophie : l’ingouvernable qui fait peur à tous les férus de maîtrise (par exemple les philosophes, y compris de l’anarchie, ou les marins, qui tiennent à leur gouvernail) et le non-gouvernable qui échappe au commandement et à l’obéissance, en retirant en même temps le pathos de la tempête et de l’échouage possible. Il correspond à « ces régions de l’être et de la psyché qu’aucun gouvernement ne peut atteindre ni administrer ». Il y a un ou plusieurs gouvernails, les voiles, le vent, les parfums, les lumières du soir ou du matin, et on se débrouille plus ou moins bien parmi elles. Vogue le navire du non-gouvernable qui avance quand même et contre toute attente, y compris sur place, sans fin particulière, sachant bien que « gouverner n’est pas possible ».
Le cadavre-exquis serait-il une expérimentation possible, discrète, après les arrêts de jeu, du non-gouvernable ? Aucune crise à l’horizon, aucun drame. Aucune heure de colle ne menace plus, c’est le dernier cours, la dernière heure, la seule qui devrait exister si on était un peu cohérent. Une certaine solitude fragile (celle de chacun) s’est compliquée, contournée, repliée et dépliée, pour produire un quelque chose qui vaut seul mais aussi accompagné.
Un sujet a existé, pourrait exister, qui maîtrise sans maîtriser ce qu’il donne en partage, et n’existe qu’à être partagé. D’une certaine manière, les choses sérieuses commencent. Et c’est déjà la fin. Avec un désir simultané de rire de la production qui se révèle, in extremis donc, à la lecture – je m’y colle à chaque fois, je n’ai pas trop réfléchi pourquoi, peut-être pour que ça vienne du dehors, insister là-dessus, cet espace-temps qui n’est déjà plus tout à fait clos. Lecture qui est aussi le très intérieur qu’on dévoile. Relatif (très intérieur) et pas superlatif, le plus intérieur, repoussé à plus tard, à jamais. C’est donc qu’il existe. Mission accomplie.
Quelle mission ? L’expérience (littéraire serait trop lourd) a déjà parcouru tous les terrains. On la porte en nous. Même si on a peu lu, ou rien lu du tout. Elle dit : le plus intérieur est quelque part, travaille sans nous et avec nous.
Opposition lourde : la philosophie (et ses affiliés) aura beau tout déconstruire, induire et déduire, interroger causes et effets, sa passion d’elle-même – une Maîtrise – aura toujours le dernier mot. L’expérience poétique (c’est là que l’opposition s’alourdit mais essayons quand même) ne sait pas ce qu’elle veut, ni vraiment ce qu’elle fait là. Elle est passive et active, maîtrise mal ses causes et encore moins ses effets. Tiens, elle ressemble à l’expérience du cadavre-exquis. Tiens, elle est accessible à qui s’y met. Tiens, et si tout était devant nos yeux, depuis toujours, à peine besoin de déplier la lettre volée qu’on s’était écrit à soi-même, et peut-être aux autres. A tel autre, à telle autre qui viendra… De l’altérité agit, fait agir, aussi depuis l’avenir, depuis le temps des adresses à venir, et nous aliène moins, pour une fois, qu’elle ne nous révèle. Bientôt les choses se préciseront, mais on commence à peine. Et pourtant tout est là, confusément.
La confusion est notre ingrédient préféré.
On dirait qu’on est là pour vous rassurer au lieu du contraire.
Voilà.
____
Références
(pour vacances scolaires)
Gilles Deleuze, cours sur fascisme et ligne de mort du 27 mai 1980 à l’université Paris-Vincennes : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/deleuze-retrouve-16-lecons-de-philosophie/sur-les-lignes-de-vie-et-le-danger-du-fascisme-9582609.
Marcel Duchamp, entretien radiophonique avec Georges Charbonnier, 1960 : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/entretiens-avec/l-instinct-et-l-intelligence-j-ai-une-horreur-du-mot-4926043.
Paul Éluard, Capitale de la douleur (1925), Poésie ininterrompue (1949).
Michel Foucault, Le Corps utopique. Les Hétérotopies [1966], Ligne, 2019.
(cité par)
Catherine Malabou, Au voleur ! Anarchisme et philosophie, PUF, 2022.