
Matthieu Gauchet, Médiathèque Brétigny s/Orge, 2019
Cette contribution aurait pu aussi s’intituler L’atelier ambulant. Depuis plus de 20 ans, l’artiste Patrick Fontana parcourt les géographies habitées par les oubliés, les négligés, les vulnérables. Avec son enregistreur et ses livres, il se pose quelque part, il travaille les mots pour faire exister des voix. C’est avec ces passeurs que sont les poètes qu’il rend la langue française étrangère à elle-même en faisant exister des langues venues d’ailleurs.
L’Invitation au voyage (1’45), 2011, lu par Galmiche Thi Nga et Van Minh An.
Lecture(s) de bouche(s) est un atelier d’expérimentations sonores enregistrées à partir de lectures de poésie avec des personnes en apprentissage du français langue étrangère. Si on doit parler d’atelier, alors nos matériaux sont des textes, des voix, des langues, des sonorités, des rythmes, des prosodies…
Il s’agit de lire à plusieurs, de s’enregistrer les un∙e∙s les autres, de partager nos langues. On prend un poème et on commence à lire. Mais le lire c’est déjà organiser une forme collective. Chacun.e lit une ligne, par exemple. Tout de suite, je commence à organiser les voix. Les vitesses. Le plus important c’est d’expliciter où je veux aller. Je montre le fonctionnement de l’enregistreur, comment on tient un micro… Il s’agit que chacun puisse se rendre maître des techniques élémentaires de prise de son.
Mais surtout, il faut se défaire le plus vite possible de l’idée que les participant∙e∙s viennent dans l’atelier pour seulement apprendre le français. Il s’agit plutôt de créer des rapports entre deS langues maternelles différentes, un enchevêtrement de langues, puis le français, oui, mais sans jamais quitter complètement sa propre langue. Les voix, même lorsqu’elles s’expriment en français, transportent les musicalités, le sens des langues venues d’ailleurs.
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Tout a commencé en 2004. Pendant deux ans, j’ai travaillé à l’association AERI à Montreuil, devenue aujourd’hui un Centre social inscrit dans les cartographies des milieux politiques autonomes. Mais à l’époque, AERI était une association financée par l’Etat qui proposait des ateliers artistiques à des personnes très précarisées, des usagers de drogues, des « sortants » de prison, vulnérables, parfois avec des troubles psy, des problèmes de santé… Elle avait été créée à la fin des années quatre-vingt, au moment de l’explosion de l’épidémie du SIDA.
Le premier atelier de lectures enregistrées s’est élaboré là-bas avec des poèmes de Ghérasim Luca et des fragments du Capital de Karl Marx.
Josep, le psychologue de l’institution, m’avait invité à participer à un groupe de parole. Il m’avait dit, « rien n’est plus chiant qu’un groupe de parole animé par un psy ». Alors, on essaya de faire autre chose. On se retrouvait avec un groupe de stagiaires une fois par semaine.
Dans une pièce à l’étage de cet ancien atelier industriel, on s’asseyait en cercle et Josep suscitait des échanges entre les un∙e∙s et les autres. On convint que j’allais recueillir des traces de nos conversations pour en faire des matériaux textuels, évoquant des expériences, souvent doloristes, ou exaspérées ou colériques. Mais aussi contemplatives ou bizarres, insolites. Il pouvait y avoir des moments de grande tension. Un jour un participant est venu avec un flingue pour nous montrer son fonctionnement. Josep lui dit de le ranger immédiatement, que ce n’était pas drôle. Après il m’a dit à quel point il avait flippé. Parfois, avant de commencer, il fallait aller dénicher quelques stagiaires planqués derrière les décors de l’atelier de théâtre avec leurs cannettes de bière et leurs flasques de whisky. Ce n’était pas toujours de tout repos.
Il s’agissait donc d’agencer des traces auxquelles on pourrait revenir (ou pas) plus tard. On se disait qu’il fallait tenter de reconfigurer des mots dans leur valeur ordinaire pour qu’ils soient autre chose qu’un racket des témoignages de la souffrance, de l’irrégularité des modes d’existence. On se disait : il s’agit d’instaurer une forme de gratuité, de ne plus contraindre les personnes accueillies à payer de leur personne pour instituer des relations assistantielles. Il fallait recoller des fragments, chercher des coalescences, de telle sorte que ce lieu puisse faire exister des passages vers des ailleurs. Des mots enchevêtrés à d’autres mots, des amalgames de perceptions et des affects qu’on pourrait peut-être partager.
Il y avait d’autres ateliers : de peinture, de sculpture et de soudure, d’écriture, de théâtre avec des moments où tout cela se croisait… En puis, ces moments du déjeuner dans le réfectoire, pendant lesquels la coutume voulait que règne une ambiance un peu cérémonieuse, presque monacale, fortement suggérée par Catherine Rimbaud, la responsable du Centre qui animait aussi l’atelier de théâtre, au risque de s’exposer à son regard réprobateur lorsque des éclats de voix jaillissaient…
Qui voyez-vous? Ghérasim Luca (1’14), 2005, lu par Mariame Traore, Abdelkader Massart.
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L’action de l’oralité. Dans tout ce qu’on fait, on a établi des rapports entre des choses qui n’en avaient pas. Beaucoup de ceux qu’on accueille sont des usagers de drogues, accros à des substances diverses. La violence rode. La question de la gestion de l’usage de drogue illicites, de l’alcool, des médicaments se pose constamment. C’est quelque chose de l’ordre de l’incorporation. Qu’est-ce qu’on en fait ? La piqûre c’est une petite bouche qu’on ouvre dans le corps, mais il y a plein d’autres bouches et d’autres manières d’absorber, d’incorporer. Dans l’atelier, on retravaille à l’endroit qui est celui de la bouche et de la voix, l’incorporation et l’expulsion des sons, des mots, des souffles. D’abord on prend les mots après on les expulse. Mais il faut les lire avant, impliquer d’autres organes, des organes de cognition, d’affectation, de vision, de goût… Désorganiser un peu la langue pour l’accueillir, ensemble, dans la durée de l’atelier, établir d’autres correspondances avec l’incorporation, redonner à nouveau quelque chose à autrui. Quelque chose peut être de nouveau. Une offrande, la lecture comme une offrande qui conjure peut-être la terrible solitude, par exemple celle du drogué qui a raté son rapport à la substance. Dans ce métabolisme devenu collectif qu’est l’atelier, qu’est-ce qu’on prend ? Du sens, de la matière, des perceptions, la difficulté aussi avec le temps. Le temps qui passe ou qui ne passe pas ou qui passe si mal. Qui reste suspendu. Dans nos procédures on met un peu le temps en suspension avec certains objets qu’on place entre nous, pour notre plaisir, pour les refiler à quelqu’un d’autre et ainsi de suite…
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Ce travail fut le prélude de l’atelier Lecture(s) de bouche(s) avec des exilés, dans l’atelier de formation d’Emmaüs-solidarité, à Paris, dans le 20ᵉ, de 2007 à 2016.
La longue durée de cet atelier m’a permis de forger une autre histoire, celle des rapports entre le français et les langues des participant-es. Qu’est-ce qu’une langue étrangère? Comment la langue française peut-elle devenir aussi étrangère à elle-même ?
Chaque projet dure un an, je vois les vois une fois par semaine, d’octobre à juin. Emmaüs solidarité a toujours bien accueilli cette tentative de modifier les rapports à l’institution (à commencer par l’institution de la langue), des façons, pour tout le monde, de se rencontrer autrement. Rose-Marie Ryan, directrice de l’Atelier Formation de Base, et son équipe, ont toujours joué le jeu. Tout comme Olivier Marboeuf, lié au projet, à l’époque responsable d’un lieu d’art et d’expérimentations, l’Espace Khiasma, au Lilas, en Seine-Saint-Denis. Sans ce triangle institution-artiste-lieu d’art et les passages entre les uns et les autres, l’atelier n’aurait pas tenu autant.
L’accueil s’adosse aux formes que prennent les échanges et les circulations que l’atelier suscite. Un échange entre moi, mon monde, qui peut apporter des choses sur la langue française, et les participant-es qui ont des savoirs sur leur propre langue, et qui transportent d’autres mondes. Il y a d’abord l’expérience de partager sa propre langue, de la faire exister pour les autres. Par exemple, la surprise de remarquer que l’hindi peut ressembler à l’iranien. Il ne s’agit donc pas juste d’apprentissage du français. C’est le français perturbé par quinze autres langues. Dans l’atelier, toutes les langues s’entremêlent, sans hiérarchie, manière aussi de répondre aux représentations identitaires attachées à la langue française. Par exemple, en 2011, sous Sarkozy, on avait travaillé autour de deux poèmes de Charles Baudelaire (ça s’imposait!) – L’Étranger et L’Invitation au voyage – qu’on avait traduits en 9 langues dont le vietnamien, l’hindi, le bangla, le tigrinya, le catalan, l’espagnol… C’est comme ça que j’ai introduit le travail de traduction dans l’atelier. Certaines traductions ont été commandées spécialement pour notre travail commun. Ces traductions de Baudelaire, en faisant exister les langues étrangères, des langues mineures, ont créé une ambiance singulière qui conjurait la réification du texte, sa patrimonialisation. La traduction transforme, ici, non seulement le poème mais aussi la langue et finalement l’accueil. Baudelaire, on le trouve en anglais, en allemand, mais on ne le trouve pas en vietnamien, en bangla. Il fallait s’y atteler. Pour nous.
Charles Baudelaire, L’Etranger (1’14), 2011, lu par Ghenette Haile Michael, en tigrinya.
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Ce mardi, l’ambiance était particulièrement studieuse. On a repris le poème de Ghérasim Luca La parole pour commencer l’atelier. Je n’ai pas encore expliqué le mot phosphènes mais ça viendra…
L’énergie de ce groupe est incroyable.
J’ai compris qu’ils avaient envie parfois de lire de plus longues phrases, d’éprouver leur capacité de lecture. Le Sacrifice d’ Andrei Tarkovski s’y est bien prêté.
La parole, Ghérasim Luca (0’55), 2013, lu par Nidia Alba Ramirez, Léa Nguyen, Taha Baharam Brahim, Chen Zhijie.
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Aujourd’hui on s’est mis à retravailler l’Étranger. Cette fois en dialogue. Ça marche toujours aussi bien. Une discussion s’engage autour du mot déesse qui n’est pas facile à expliquer devant des personnes aux religions très différentes. J’essaye tant bien que mal de me raccrocher aux Grecs et à leurs dieux…, je rame !
« Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? Ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ?
« Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.
« Tes amis ?
« Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.
« Ta patrie ?
« J’ignore sous quelle latitude elle est située.
« La beauté ?
« Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.
« L’or ?
« Je le hais comme vous haïssez Dieu.
« Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
« J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages !
Vers la fin de l’atelier je sors les premières traductions de Baudelaire que j’avais sur moi – une en bangla et une autre en hongrois. Je demande à Islam si sur les pages en bangla il avait l’Étranger. Non, y figure par contre la traduction de L’invitation au voyage. Je lui propose de lire le poème dans sa langue. Le silence se fait et toute l’attention se concentre sur cette langue que personne à part Islam ne connaît. Nous écoutons ensemble sa musicalité langue inconnue. La voix d’Islam semble plus claire et douce qu’en français.
Charles Baudelaire, L’invitation au voyage (1’54), lu par Islam, en bangla
Nous écoutons les lectures de l’Étranger dans d’autres langues. Puis nous lisons le poème en français. La traduction donne une nouvelle impulsion à la lecture. Le sens semble se révéler plus facilement pour des nombreuses personnes. La disponibilité du groupe est de plus en plus grande, je vais introduire dans notre travail des exercices de chant dès la semaine prochaine.
Charles Baudelaire, L’Etranger (1’02), 2010, lu par Barikissou Le Gac et Kanagaratnam Niranjana.
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Je viens de trouver un traducteur pour le vietnamien et je dois acheter une traduction en arabe. Toutes les traductions seront donc disponibles bientôt. Cette tâche collective de traduction nous a fait beaucoup avancer, dans l’apprentissage du français bien sûr, pas seulement concernant la signification du poème, mais aussi dans les manières d’être concernés les un∙e∙s les autres, les façons de s’intéresser les uns aux autres alors qu’il y a des personnes d’une dizaine de nationalités différentes. Il me semble qu’un nouveau rapport s’est installé à la langue française et son apprentissage. Comme si ayant fait de la place aux voix maternelles la voix en français trouvait son chemin.
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Les participant∙e∙s lisent à plusieurs, puis tous et toutes ensemble. Des sortes de lectures chorales. On partage le poème. Ensuite, je fais des découpes, je crée des duos, des trios, des échos.
Les lectures chorales sont travaillées à partir de l’apparition des mots. Les mots comme des sculptures qu’on doit façonner avec la bouche. Modeler c’est très important, ça crée de l’énergie pour la lecture. Décortiquer les sons, jouer avec les paroles saisies par leurs sonorités. Un travail sur « comment les sons sortent » mais aussi « comment on peut les recevoir ».
Claude Favre, Ceux qui vont par les étranges terres, les étranges aventures quérant, (extrait) (1’49), 2023, traduit et lu par des personnes en apprentissage du français-langue étrangère dans les Centres sociaux de Bagnolet et à l’association Kolone à Paris.
Chacun rentre directement dans le texte avec ses moyens. Parfois, les participant∙e∙s qui se penchent sur le texte ne savent pas lire, d’autres sont là pour leur dire « c’est ce mot-là ». Dans ces cas, il y a un travail préalable de visualisation du texte. On regarde comment les mots sont composés. Ensuite, il y a un travail de répétition, d’écoute, de mémorisation. Les mots reviennent dans des moments opportuns.
J’improvise tous les exercices, toutes les lectures. J’amène plusieurs poèmes mais je ne sais jamais lequel va être utilisé. Cette improvisation empêche toute prévision. Je suis dans un rapport où je ne maîtrise pas tout. Je suis balancé par les humeurs, les mouvements, les rythmes. Ce sont les autres qui m’apprennent. Je n’ai jamais conçu cet atelier comme un enseignement. Cet atelier traverse ma vie, mon travail, ça se mélange dans un flux où je suis pris dans d’autres expériences. J’amène ma vie dans l’atelier. Je partage mes livres, mes histoires, mes recherches. Et puis il y a ma propre parole. Forcément elle est au centre, que je le veuille ou pas. Je ne peux pas me permettre d’hésiter. C’est un étrange apprentissage pour moi : être très clair. Ça crée aussi une confiance mutuelle.
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Je ne propose pas un apprentissage phonétique. Je peux passer beaucoup de temps à faire sortir un son. Je peux m’arrêter, passer le temps de l’atelier sur une seule phrase. Mais il y a aussi un rapport très pragmatique à la langue : il faut arriver à composer quatre, cinq, six mots ensemble, avoir un souffle, le souffle de la ligne. Il s’agit de trouver un autre souffle, un nouveau souffle pour parler cette nouvelle langue. L’atelier doit devenir ce chemin vers ce nouveau souffle.
Ce qui est nécessaire, c’est de travailler les deux souffles en même temps. De se réapproprier sa propre langue en même temps que la nouvelle langue. De jouer avec les deux langues. Dans ta langue maternelle, tu vas très vite, tu as un souffle différent, tu as des graves, des aigus. Soudainement, tu disparais derrière une nouvelle langue. Mon idée est de faire resurgir la langue maternelle dans la lecture en français. Ça se joue sur les mots, entre les mots. On prend un mot du poème et on l’énonce dans chaque langue. Par exemple, le mot nuage (dans le poème L’Étranger). On fait résonner ce mot dans chaque langue et on travaille les différences de sonorité. Chacun peut entendre ces différences. Il y a comme une image globale du mot nuage qui se construit. Énoncer d’abord leur propre mot pour construire un nuage global. Ça créé une communauté d’expérience. Une communauté de l’instant qui permet le déploiement d’une solidarité entre les participant∙e∙s, d’avancer ensemble.
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« En tant que mot lancé dans l’espace, je ne sens pas le besoin de le décrypter et de le justifier même si je peux jeter des lumières sur son apparition. La façon dont je vois et je sens que si je parle de ce poème, je l’appauvris. Pour moi c’est une tentative de prononcer un mot. Et si on prononce un mot avec son corps, (…) on prononce viscéralement au lieu de le prononcer uniquement du bout des lèvres dans une fonction du mot, dans une phrase enfin où il a une fonction subalterne finalement, parce qu’il est là pour servir à formuler une pensée, une idée. Or ce mot est lissé dans son existence matérielle et le passage d’une syllabe à l’autre ouvre des labyrinthes. Enfin, je suis persuadé que si on prononce vraiment un mot, on dit le monde, on dit tous les mots. Si on essaye de faire corps avec le mot alors on fait corps avec le monde et on sert tout son pouvoir d’explosion. (…) Le mot est une vibration solidifiée finalement, il est dans un état d’esclavage par définition parce qu’il est cristallisé dans un concept. Mais si on le sort de sa forme et de sa condition de mot, sa condition limitée à ce qu’il est enfin, le mot est comme un être, (…) enfermé dans sa condition humaine et qui est ce qu’il est. »1
Je me rends compte que la poésie est devenue un exercice évident pour apprendre la langue française. Ghérasim Luca en est le pilier, sa poésie sonore amène une grande liberté car elle permet de se détacher du sens, de se désinhiber dans l’apprentissage de la langue.
Le travail tourne autour du son. Avant même le sens. Le sens surgit au fur et à mesure, par surcroît. Les textes de G. Luca donnent beaucoup de liberté. On peut abandonner le « tu dois comprendre ». On met ça de côté. L’essentiel, c’est de sentir la musique de Luca. Cela rend les participant∙e∙s téméraires. Ils se lancent dans l’expérimentation de sonorités délirantes.
Avec G. Luca il faut rassembler, puis éparpiller les mots : accrocher le mot, le cracher, en cracher le sens, en cracher la sonorité. On a affaire à une dispersion délibéré du sens avec des mouvements de déconstruction et de recomposition.
La poésie sonore de G. Luca s’est imposée comme un moyen détourné de prendre la langue à bras le corps. Et puis mettre en jeu un étranger, un apatride qui s’est saisi du français pour écrire sa poésie et l’utiliser dans le contexte d’un apprentissage du français pour d’autres étrangers, permet de questionner l’injonction pressante des institutions à mettre l’apprentissage du français au cœur des politiques migratoires. Mais de quel français s’agit-il ?
La forêt, Ghérasim Luca (3’02), 2013, lu par Yenge Yagba Lo, Natalia Bykova, Sakunthalahevi Punniyamoothy, Nora Djebbari, Kamer Güngör, Sarabjit Kaur Karnail Sing, Yadviga Silvanovic, Pang Ip Kent, Singh Charanjit Kaur, Touria Rouane, Wenhua Huang, Victoria Yanovski, Anastassa Lavelina, Nathalie Nambot, Weizhen Zheng, léléna Besuy, Mohamed Mhzin, Fatima Hassanas.
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Les lectures sont enregistrées tout le long de l’atelier. On réécoute, on pointe les difficultés, les rythmes apparaissent, les sonorités se dévoilent. La lecture révèle la tension, des appréhensions aussi. Mais un autre rapport s’établit avec la voix en français.
Quand on écoute, on ne se reconnaît pas tout de suite. On en rit. L’enregistrement permet aussi de pointer au fur et à mesure les difficultés de chacun. C’est un travail de fourmi. Les difficultés de prononciation ne sont jamais les mêmes pour les un∙e∙s et les autres. L’important est de se saisir des écueils de la nouvelle langue en dehors de la discipline de l’apprentissage. In-discipliner l’apprentissage c’est peut-être aussi indiscipliner la langue française.
Au cours de toutes ces années, à Paris, en Seine-Saint-Denis, dans l’Essonne, dans l’Oise, à Besançon, à Toulouse…, j’ai travaillé avec des enfants, des adolescents allophones, des collégiens, des lycéens, des étudiants, des parents, des retraités, des assistantes maternelles, des soignants, des habitants d’un quartier, des artistes, des jeunes exilé.e.s, des personnes en situation d’handicap, des professeurs de FLE…
Ces moments d’expérimentation, parfois pour des longues durées, me permettent de prendre le temps de réinventer l’atelier, de voir grandir des enfants, de retrouver des mères, d’avoir des nouvelles des exilés, de créer des amitiés.
Ces circulations, les géographies qu’elles dessinent, ces échanges avec celles et ceux qui sont négligé∙e∙s, invisibilisé∙e∙s, m’accompagnent dans d’autres explorations. A chaque fois, je retrouve ces voix éclatantes qui font exister quelque chose d’extraordinaire dans nos vies ordinaires, et que je ne me lasse pas d’écouter, soutenu par ces poètes et poétesses que nous lisons ensemble, et avec lesquels nous devenons à notre tour des passeurs.
« Le corpus n’est pas un contenant. Il est lui-même un continu d’expériences. »2
Ghérasim Luca, Grève générale, (2’10) 2013, lu par Yadviga Silvanovic, Wenhua Huang, Natalia Bykova, Victoria Yanovski, Anastassa Lavelina, Weizhen Zheng
1 Ghérasim Luca, Archives France Culture, 1977.
2 Olivier Mouginot Les ateliers du dire (lectures, écritures, littératures) : enjeux et expériences de la voix en langue(s) étrangère(s). Université Sorbonne Paris Cité, 2018, p. 245 (https://doi.org/10.58079/d31k).

Ghérasim Luca,A bras ouvert main coupée

Patrick Fontana, France Culture, 2009

Matthieu Gauchet, Radio Campus, 2016

Matthieu Gauchet, Radio Campus, 2008

Matthieu Gauchet, Radio Campus, 2011

Matthieu Gauchet, Médiathèque Elsa Triolet, Fleury-Mérogis, 2022

Matthieu Gauchet, Crèche, Arpajon, 2019

Mathieu Gauchet, Maison de retraite, Morsang s/Orge, 2019
Photographies Matthieu Gauchet.
Ethica du travail sans obstacle, de l’Éthique de Spinoza
Luca Babel
https://www.r22.fr/antennes/lecture-s-de-bouche-s/20130303-luca-babel
Antenne Lecture(s) de bouche(s)
https://www.r22.fr/antennes/lecture-s-de-bouche-s/page:1
Lecture(s) de bouche(s), vidéo-performance avec Pierre-Yves Fave. Aelters
http://fofana.free.fr/wp/?page_id=52
Des-intégrations, avec Pierre-Yves Fave et Aelters
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Grenze, avec Pierre-Yves Fave et Aelters
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