
Agence Rol. École du boulevard Bessières, 1921
Dans ce second article sur l’horizontalité, les enseignant-e-s d’une école coopérative de São Paulo (Brésil) se livrent à une réflexivité qu’elles et ils jugent nécessaire. Les éléments pratiques et vécus relevés par l’enquête sur mouvements et collectifs permettent de réfléchir sur la portée de cette quête insistante à laquelle on assiste en tous lieux sociaux et en toutes parties du monde.
1. Ponte et l’action collective sans direction ni coordination
L’expérience de l’horizontalité a été examinée dans le premier article à partir de mouvements politiques et sociaux horizontaux, revendiqués sans leader, sans chef, qui se sont répandus dans le monde dans les années 2010 et en particulier à partir de celle des Gilets jaunes – sur la base d’une enquête engagée menée à partir du début 2019. Cette analyse est reprise ici et à propos non des mouvements mais des collectifs qui se veulent horizontaux et en particulier de l’un d’eux, une école pleinement coopérative de São Paulo au Brésil.
L’anthropologue Riccardo Ciavolella se demandait en 2013 s’il était « possible de constituer, aujourd’hui, des formes de vie collective fondée, dans l’organisation des relations sociales, sur l’égalité plutôt que sur la hiérarchie et, dans l’organisation politique, sur la participation directe plutôt que sur la délégation du pouvoir » (Ciavolella 2013). Poser de cette manière la question de l’égalité en politique et dans la vie collective est un bon résumé de ce qui était déjà à l’œuvre au moment où l’auteur s’interrogeait et de ce à quoi les années 2010 ont donné une impulsion forte : un renouvellement concomitant des relations sociales et politiques dont on peut penser qu’il n’est pas étranger tout autant au tournant néo-libéral du capitalisme dans les années 1980 qu’à la fin du communisme et au deuil qui l’a suivie de l’« avenir radieux » fallacieusement promis.
Ainsi, analytiquement, en une étape en quelque sorte de préparation que nous dirons la phase 0, des activités égalitaires ont précédé les mouvements sans leader qui ont occupé l’espace public des quinze dernières années. La phase 1 de ces mouvements conduit ensuite à une victoire fréquente des objectifs définis « sur place », dans leurs formes spontanées de délibération. Et la phase 2 est le plus souvent celle d’un détournement ou d’une répression brutale qui vise à en finir avec de tels mouvements. Ceux-ci, immaîtrisables, refusant le rôle de « partenaire », provoquent une panique rageuse chez les puissants. Tout a échappé à ces derniers à la phase 1 et ils n’ont pas toujours été en mesure de réprimer sauvagement comme dans certains pays arabes ou la Chine qui, en 1989, a mitraillé en masse les manifestants pacifiques de la place Tienanmen.
Sur leur lancée, dans cette phase 2, les mouvements cherchent un nouveau souffle à la fois en se structurant et en définissant de nouveaux objectifs « au-delà » des premiers, cet au-delà pouvant aller jusqu’à la révolution. Puis, plus ou moins mêlée à la phase 2, il est une phase 3 où croissent, comme en phase 0, des « formes de vie collective fondée (…) sur l’égalité » (Ciavolella 2013). C’est le cas d’une initiative d’avenir comme celle de Ponte, qui n’est probablement pas la seule conséquence rassurante de l’après-mouvement de juin 2013. Ce fut le cas en Argentine après 2001 (Sitrin 2005) et encore, par exemple, en Ukraine après Maïdan, avec des groupes de quartier pour créer un théâtre ou un jardin public ou des départs spontanés vers le front pour des actions variées.
De leur côté, au Brésil, les « Journées de Juin 2013 » animées par le Movimento Passe livre (MPL. Voir le premier article) ont été suivies à partir de 2015 par des vagues d’occupation de collèges et lycées animées par les élèves et visant à défendre l’enseignement public, en particulier dans l’État de São Paulo. Entre 2017 et 2019, des grèves ont été menées dans les collèges et lycées d’enseignement privé de la ville de São Paulo. Dans les deux cas, nombre des professeurs avaient participé au mouvement de 2013 pour le transport gratuit et porté son esprit horizontal. C’est à une suite directe de ces suites de 2013 que se consacre l’enquête engagée en 2020 et dont voici quelques premiers résultats.
L’école coopérative Ponte s’est ouverte en 2019 dans un quartier de São Paulo entre centre et périphérie après deux années de préparation. Elle a été directement conçue dans le sillage des Journées de Juin 2013 et des occupations de lycées dans l’État de São Paulo dans les années suivantes. Il s’agit d’une « coopérative de travail » organisée entre les enseignants, et non d’une coopérative de parents, comme c’est le plus souvent le cas. Les coopérateurs sont 33 et les élèves environ 120 au moment de l’enquête. Les deux cycles sont conçus pour conduire les élèves à partir de 6 ans jusqu’à l’entrée à l’université.
Nombre d’entre les fondateurs se sont connus, parents et enseignants, dans le cours des mouvements des collèges et lycées qui ont suivi 2013. Plusieurs professeurs avaient participé activement au Movimento Passe Livre. Dès les premiers échanges sur le projet, en mars 2017, il est décidé de créer une école et qu’elle soit coopérative, sans direction ni coordination. Ce dernier point sur l’absence de coordination va au-delà de ce que les Gilets jaunes se proposaient, puisque leur collectif d’organisation des ADA refuse d’être directeur mais se donne « le rôle (…) de coordonner les pôles et les commissions ». Pour les créateurs de Ponte, la coordination aussi est un lieu de pouvoir à horizontaliser (Ponte 3, 2020).
Ponte se situe ainsi dans la catégorie des « mouvements les plus nouveaux » de la sociologue brésilienne des mouvements sociaux Maria Gohn. Avant eux sont, pour elle, les mouvements « classiques » comme ceux des sans-terre, des sans-toit et des quartiers, ainsi que les syndicats, et les seulement « nouveaux », ceux qui sont apparus dans la décennie 1970, identitaires, écologiques, pour les droits des femmes ou des minorités ethniques, etc. (Gohn 2017, p. 9 ; et aussi Gohn 2014). Ponte côtoie pendant la pandémie d’autres formes de collectifs égalitaires comme ceux qui se sont formés dans nombre de quartiers pauvres des périphéries de grandes capitales d’Etat ou ceux qui ont participé en 2020 au mouvement de grève des livreurs dans la ville de São Paulo (Braga et Santana 2020). Ce projet d’école se loge dans une forme nouvelle de révolution, si l’on en croit Leyla Dakhli, historienne et chercheuse au Centre Marc Bloch de Berlin, qui, sans prononcer le mot de convivialité, écrit : « La révolution apparaît comme une pratique, une expérience partagée. Plutôt que de se projeter dans des horizons révolutionnaires, de nombreux mouvements dans le monde optent aujourd’hui pour la mise en pratique d’une manière de contester ou de vivre (Ayad 2021 ; voir aussi Dakhli 2020).
La vidéo qui enregistre une rencontre de présentation de l’école aux parents avant son ouverture, le 19 août 2018, montre la diversité des points de vue que défendent les enseignants qui se sont engagés dans le projet. L’un parle de « l’autonomie du sujet dans la participation à la construction d’un groupe », un autre « de l’acte créatif, de l’acte créateur » que constitue cette « recréation de la réalité » qui contribue « à la construction du sujet et du sujet collectif » réunifiée. Une autre célèbre la cuisine comme « espace de rencontre, de solidarité et de partage » à l’occasion des jeudis successifs où toutes et tous se retrouvent pour la confection et la consommation du repas ainsi que pour des activités communes (Ponte 12 2018).
Parmi les fondateurs, deux psychanalystes ont un rôle important, Mauricio et Beatriz. Leur démarche prend place dans un paysage très vaste formé depuis plus d’un siècle dans le monde, celui de la psychologie des groupes. Tandis que celle-ci s’est basée dès 1900 sur l’évidence que les groupes ont des leaders, comme c’est la conviction de l’initiateur Alfred Binet et bien entendu de Gustave Le Bon, Mauricio et Beatriz tirent un autre fil développé plus tard en Grande-Bretagne par Wilfred Bion et en Argentine par Enrique Pichon Rivière : pourquoi les groupes devraient-ils avoir des chefs ? Question accompagnée de cette remarque d’importance : les chefs ne sont-ils pas le résultat d’une résistance du collectif à assumer sa propre autonomie (Ponte 1 2020. Voir Bion 1961 et Pichón Rivière 1971) ? Au fil des divers entretiens, d’autres noms de pédagogues et de psychologues sont prononcés, ceux de Paulo Freire, d’Henri Wallon, de Dermeval Savian, entre autres.
Sur le plan concret, l’école défie la description. Le refus d’une direction et d’une coordination a pour conséquence la création d’un nombre important de groupes de travail qui viennent s’entrelacer avec les classes. Il s’ensuit pour les enseignants une charge de travail importante que plusieurs des interviewés ont relevée et que permet leur « grand engagement » (Ponte 6 2020). Cette charge est d’autant plus lourde que l’école n’a pas non plus d’employé-e-s et que nombre de ces collègues travaillent dans une autre sinon deux autres écoles. Toutes les tâches matérielles de ménage, d’ouverture de l’école, de mise en place des salles, etc., et aussi le secrétariat, sont réparties entre enseignantes et enseignants. Elles sont exécutées à certains moments définis, par celles-ci et ceux-ci et les élèves, comme les vingt minutes consacrées chaque jour par tous à la toilette de l’école ou le jeudi, sur lequel je reviendrai. Ursula commente tout cela en disant :
« Une chose que nous entendons beaucoup des étudiants et des familles, c’est à quel point nous sommes proches. (…) Étant une coopérative d’enseignants, tous les enseignants sont là pour parler. Et puis, cette relation est aussi très tendue dans la plupart des écoles, entre enseignants et familles ; dans ce cas [Ponte], elle est diluée, dissipée. Cette tension n’existe pas (Ponte 7 2020) ».
La visée horizontale de l’école guide son organisation. Outre les classes qui ont deux enseignants référents, neuf noyaux thématiques se distribuent les disciplines, les lettres, les langues, les sciences, le corps social, l’art et le théâtre, la menuiserie, les techniques numériques… Des noyaux organisationnels, qui visent à régler des problèmes spécifiques sont aussi mis en place : le noyau pédagogique et des programmes, celui des relations scolaires qui conduit les conversations avec parents et élèves. En 2021, plusieurs s’y ajoutent encore : un de planification, un autre d’adaptation des programmes, un autre des inscriptions. Une autre originalité est le Groupe d’élaboration. Animé en particulier par quatre psychanalystes dont les deux déjà évoqués, sans professeur, il est un lieu d’expression pour les élèves où les questions les plus délicates, y compris personnelles, peuvent être soulevées.
L’école étant privée et donc payante, 20 % des places sont réservées à des boursiers. Une politique positive d’inscription d’élèves filles et surtout de non blancs est également suivie. Le noyau pédagogique prépare les réunions générales bihebdomadaires qui rassemblent tous les coopérateurs. Les élèves ne sont pas conviés à ces réunions. Le maintien d’une « autorité » pédagogique qui sépare enseignants et élèves est revendiqué. Ceci est l’un des traits qui distingue Ponte des « écoles constructivistes » qui sont nombreuses et plus anciennes dans la cité de São Paulo. Plusieurs enseignants en viennent, comme anciens élèves ou anciens professeurs. Ces écoles cultivent l’idée que les élèves collaborent à la définition de leur propre « apprentissage ». Même si les élèves ne participent pas à la définition des orientations de l’école à Ponte, toutes les activités auxquelles elles et ils prennent part sont horizontales.
L’horizontalité n’est pas un thème que j’importe dans cette histoire. Elle est l’un des principes fondamentaux du MPL, auquel ont participé ou participent nombre des « éducateurs » de Ponte, et elle est inscrite dans sa charte. Sur le site de l’école, l’horizontalité figure dans la première phrase relative à son organisation : « Actuellement, nous avons 33 coopérateurs qui se réunissent chaque semaine en assemblées générales auxquelles tous participent horizontalement et ont un pouvoir de décision égal sur les orientations pédagogiques, organisationnelles et administratives de l’école ».
À la question : « Y a-t-il une réelle égalité entre toutes les voix ? », Denise répond : « Bon, en théorie, oui. Mais je pense que l’horizontalité, telle que je la conçois, est une recherche constante. Disons, elle n’existe pas, elle est recherchée » (Ponte 2 2020). La réflexion résumerait heureusement celle que nous avons établie pour les Gilets jaunes : le mode d’existence de l’horizontalité est la quête d’elle-même. Comme parmi les Gilets jaunes encore, il est reconnu sans problème qu’il est des paroles prépondérantes, comme celle de Mauricio ou celle de Marco. On dit par exemple qu’il y a de « fortes personnes, aussi bien hommes que femmes », au noyau pédagogique et des programmes. Il y a parfois des « bris d’horizontalité » (« quebra de horizontalidade »), comme le rapporte Denise1. L’horizontalité a longtemps peu fait l’objet de réflexion, mais « maintenant nous avons commencé à y réfléchir », dit encore Denise, et une formation à « l’autogestion » a été délivrée en septembre 2020.
Pour Teresa, « ça fonctionne bien », le pouvoir de décision est bien réparti, dit-elle. Mais elle précise que s’« il n’y a pas de hiérarchies ici, il y a des idées qui valent plus que d’autres ». Pourquoi ? Parce qu’elles sont mieux placées, explique-t-elle, qu’il y a une meilleure façon de se poser, de gérer la parole en public et que ceci invite à donner plus de valeur à tel ou tel propos. « J’aime vraiment cette façon de s’organiser. Je réussis toujours mieux à me poser. Je comprends que cet espace est moins oppressant pour moi, par exemple, que d’autres, que ce que j’ai vécu chez les autres » (Ponte 4 2020).
En revanche, quoiqu’il pense que « l’expérience est intéressante », Nicolau refuse d’admettre qu’elle soit « anti-autoritaire » et qu’on puisse « fétichise(r) par décret ce qui est nouveau et horizontal. L’horizontale n’est pas un décret, c’est du travail. (…) Il y a de la saleté sous le tapis » (Ponte 9 2020). Nicolau fait ici allusion au fait qu’un des coopérateurs a prêté à l’école une somme beaucoup plus importante que ce que les autres ont avancé et que, par conséquent, c’est « une école qui n’a pas de propriétaire, mais qui a un propriétaire ». Il est le seul à avoir abordé ce sujet délicat, et je n’ai pas encore pu le soulever avec d’autres collègues.
L’horizontalité dans sa mise en œuvre paraît plus complexe ici que dans un mouvement comme celui des Gilets jaunes. Peut-être parce qu’elle est un enjeu consubstantiel au projet plus que dans ce mouvement ? Ou que le type d’activité dont il s’agit dans un mouvement social n’est pas constitué de la même façon que dans une pratique éducative nécessairement plus institutionnalisée et plus prolongée dans le temps ?
Le bris d’horizontalité touche-t-il plus les femmes à Ponte comme il le fait chez les Gilets jaunes ? Il ne semble pas. Aucune des trois enseignantes interviewées ne s’est plainte d’une discrimination de genre. Teresa dit « qu’en termes de “femme”, de catégorie “femme”, l’espace est bien équilibré (…) et nous avons de grandes représentantes féminines dans le groupe ». Et pourtant un-e collègue n’a pas manqué de remarquer que même si les fonctions administratives sont tournantes tous les deux ans, les trois secrétaires sont… des femmes.
À propos de la valeur inégale des idées avancées, Teresa trouve normal qu’une parole s’impose parce qu’elle place l’argument mieux que d’autres et n’y voit pas d’infraction à l’horizontalité. En termes d’autorité, différentes formes ont ainsi leur place à condition qu’à Ponte aussi, comme chez les Gilets jaunes, elles ne soient pas l’affirmation d’un pouvoir de commandement. Nicolau cherche à voir plus loin et dit à sa manière que l’horizontalité est sa quête, que sa quête est un travail, que ce travail est collectif, et donc qu’elle doit beaucoup occuper le groupe qui la « recherche ».
Une thématique m’a paru courir dans les réflexions des collègues, celles des fins de l’école. Marco et Nicolau le disent le plus crûment : ces fins consistent à discipliner les corps au nom des parents, ce qui impose comme tâche pédagogique d’enseigner la subversion… en acceptant le paradoxe d’une subversion autorisée (Ponte 10 2021). L’ambition est mise en pratique entre autres par l’organisation (horizontale) de farces publiques qui peuvent avoir un accueil mitigé.
L’école n’a pas les mêmes impératifs qu’un orchestre sans chef ou un jardin partagé égalitaire entre voisins. Elle a une obligation de durée. Et dès lors, si le terme de convivialité n’est jamais prononcé, la « convivencia », les moments de contact familiers ne manquent pas. Le jeudi est de ce point de vue bien spécial. Il est le pivot convivial d’une expérience qui se veut conviviale, comme l’exprime Nicolau de la façon suivante : « Je veux que mon école existe comme un mode de vie pour moi et pour tous ceux qui sont avec moi » (Ponte 9 2020). Profs et élèves préparent ensemble le repas de ce jour de la semaine dans un partage des tâches le plus égalitaire possible. Tout le monde est dans l’école de 7 h 20 à 18 h 30. S’il y a des leçons durant la journée, celle-ci est remplie d’activités ludiques et culturelles où se croisent sans règle les mêmes profs et élèves. Les parents sont conviés à certains moments – de même qu’ils sont souvent associés à d’autres activités. Pour Ursula, « dans le cas du jeudi, c’est le sentiment (…) d’être ensemble dans un moment de beaucoup d’intimité (…) qui opère là-bas. Parce que c’est le moment de prendre la responsabilité du bien-être commun, de la bonne qualité de l’espace dans lequel nous vivons. » Cette journée reconfigure la semaine, sinon tout. Grâce aux relations qui s’y tissent et aux fréquentations qui s’y jouent, elle fournit à toutes et tous d’autres moyens de comprendre et d’interpréter ce qui est vécu dans le quotidien de l’école. Plusieurs des interviewé-e-s ont prononcé le mot d’« affection » (carinho), comme Kevin, parlant d’un « sentiment d’affection » et d’une « affection bienveillante » (Ponte 6 2020).
La thématique d’une tension réelle n’est toutefois pas absente. Comme de son côté Edilson, Teresa la relève entre les élèves, sociale et de genre :
« Donc, il y a cette friction (atrito) sociale dans cette communauté. [Une élève dit :] « Je peux gérer ça, parce que je le fais déjà à la maison, je fais déjà la vaisselle. Celui qui ne fait rien chez lui, ici il continue à ne rien faire ». Donc, il y a ces deux choses, le sexe et la classe sociale parmi les étudiants, au moment du nettoyage (Ponte 8 2020 ; aussi Ponte 4 2020) ».
Une autre élève s’est plainte auprès de Nicolau en lui disant qu’il n’y avait à l’école « aucun lieu où aller pour protester ». D’une certaine manière, ce n’est pas pour mécontenter Mauricio pour lequel non seulement le conflit est inévitable dans les groupes, mais il est à rechercher, ou Kauê, qui considère une certaine tension normale (Ponte 11 2017 ; aussi Ponte 5 2020). Et il y a même conflit, ou du moins débat, sur cette question du conflit. Marco préfère les atmosphères où tous cherchent à se concentrer de façon « pragmatique » sur ce qui est à résoudre concrètement ensemble.
Ces tensions qui ne cessent d’apparaître dans le réel ne sont pas sans avoir d’écho dans une tension théorique sur la signification de la convivialité. Sergio Costa note que nombre de réflexions sur ce thème, « même si elles mettent dans certains cas l’accent sur le fait que la convivialité implique aussi conflit et compétition, soulignent aussi la dimension coopérative (voire symbiotique) inhérente à la convivialité » (Costa 2019, p. 27).
La coopération systématique et l’horizontalité n’extraient pas Ponte du monde social environnant et que chacune et chacun à leur manière emportent à l’intérieur. D’autant plus que l’école a pour règle d’être ouverte sur le quartier où l’on va faire du sport et où l’on organise une fête, sur l’extérieur plus large avec des excursions et des voyages… et sur le reste du monde.
Par ailleurs, l’institution suppose-t-elle la reconnaissance d’autorités de quelque type qu’elle soit lorsqu’elle récuse celle de commandement ? La recherche de l’horizontalité, par principe jamais achevée, ne permet-elle pas la libération des énergies pour le développement de soi dans l’activité collective (« La liberté est merveilleuse », dit Nicolauvoir supra). La question est posée alors que de grandes tendances du XXe siècle comme le communisme jugeaient nécessaire d’écraser le moi comme condition de la construction du collectif. En cela, l’expérience circonscrite d’une école n’est pas très différente de celle plus vaste d’un mouvement où règne de façon volontariste un effort d’horizontalité, comme celui des Gilets jaunes – et sans doute encore plus largement dans une grande proportion de ces mouvements et collectifs.
Places, ronds-points, cours d’immeuble, activités collectives de toute sorte, en cette époque égalitariste, deviennent toutes à leur manière des territoires conviviaux au sens du partage, de l’égalité et de l’inscription locale – sans qu’il soit imaginé qu’ils puissent être exempts de conflits. Comme dit la chanson : « Il court, il court, le furet, le furet du bois, mesdames (…). Il est passé par ici, il repassera par là ». Mais quelle réalité sociale et politique le passage infatigable du furet de l’horizontalité construit-il ?
2. Les cheminements de l’émancipation
Les multiplicités évoquées dans le premier article se retrouvent bien présentes, tout autant chez les Gilets jaunes que dans cette école coopérative créée dans un quartier de São Paulo. Mais aussi elles débordent, ne se confinent pas en leur territoire délimité et accèdent à une autre échelle.
Les coopérateurs ont participé et participent encore à d’autres collectifs ou activités qui se croisent et se connectent. Lorsqu’il entre dans le récit de son rapport à Ponte, Kevin rapporte ses passages d’un collectif à l’autre « sur la scène autonome ». Il est allé d’un orchestre horizontal aux occupations et aux squats où celui-ci joue régulièrement, en passant par le MPL depuis sa création à Florianopolis en 2004, par le centre culturel autogéré l’« Espaço Ay Carmela », par la Biblioteca Terra Livre, « collectif anarchiste de pratiques, d’idées et de mémoire créé en 2009 »… Kauê évoque tour à tour la dictature et ce qui le rapproche de Vladimir Herzog, un journaliste assassiné, le Pernambouc et sa gauche, les mandats collectifs qui, d’une certaine manière, dépersonnalisent les mandats électifs et dont il est proche… Chaque histoire et toutes ensemble dessinent les mailles d’un tissu social cohérent dans l’adhésion délibérée à l’action collaborative, égalitaire, horizontale, transversale à toutes les discriminations. On passe d’un nœud de réseau à l’autre, commente Marco, utilisant ainsi une autre métaphore (Ponte 10 2021).
Les récits se renvoient la balle, même à longue portée : ils résonnent avec celui qui conte une circulation qui conduit, à Buenos Aires, du grand mouvement de 2001 à la création d’un centre culturel coopératif et égalitaire puis à celle de groupements de voisins pour défendre un mode de vie local2. Nous sommes à la fois dans la multi-appartenance et dans des appartenances successives, toutes plus ou moins connectées, au cœur d’un paysage avec ses ponctuations spatiales, ses répartitions, sa géographie, mais aussi ses scansions temporelles qui sont autant de circulations entre mouvements et activités, avec des durées de toute extension. Des arrêts définitifs peuvent les marquer, qu’on les accepte lorsque l’objectif du collectif ou du mouvement est atteint, ou qu’on les mette en doute en les interprétant comme des échecs3 ou qu’on les refuse pour aller « au-delà » (« além », comme disent d’anciens activistes du MPL qui ne veulent pas se contenter d’avoir bloqué la hausse du ticket de bus dans le Brésil tout entier).
Quel nom donner à cette troisième dimension faite des liens substantiels, temporels et spatiaux tissés entre les mouvements et les activités qui nous ont occupés ? Il s’agit sans doute de quelque chose de plus que d’un réseau. La sociologue de la Turquie Gökçe Tuncel identifie justement la « constellation de groupes, d’organisations politiques, de maisons d’occupations issus du mouvement Gezi », qu’elle explore pour sa thèse à partir de 2015 (Tuncel 2020). Mais « constellation » n’évoque qu’un lien fait d’une attraction à distance, quand la coprésence et l’action en commun sont si importants et, dans ces cas, bien réelles. Le rhizome de Gilles Deleuze et Félix Guattari est ici une notion utile car il n’est pas seulement composé de personnes mais aussi d’autres unités analytiques parmi lesquelles le groupe s’impose, sans effacer le mouvement, le soulèvement, sinon les masses et même la révolution.
L’historien des techniques Thomas Hughes a nommé seamless webs (tissus sans couture) les systèmes hétérogènes faits de techniques et de relations sociales et politiques entremêlées, comme celui de l’électricité (Hughes 1983). Le tissu paraît la métaphore la plus prometteuse, même s’il est parfois très lâche, sinon évanescent comme en Chine où les personnes qui se rencontrent à l’occasion d’un regroupement culturel sur une place puis d’une association bibliophile ne sauraient s’en tenir, par crainte de la répression, qu’à l’interconnaissance sans créer de lien permanent (Thireau 2020).
Cette composition difficile à apercevoir entre les pratiques horizontales des mouvements sociaux et politiques et celles des activités collectives égalitaires en appelle encore une fois à l’anthropologie. Comment ne pas penser aux propositions de Pierre Clastres sur les chefs sans pouvoir de La société contre l’État (voir le premier article) ?
Dans les sociétés « archaïques », comme les appelle Clastres dans son ouvrage publié en 1974, le chef, lorsqu’il y en a, ne donne pas d’ordre. Un chef peut s’affirmer temporairement pour sa compétence face à un problème rencontré par le groupe, en particulier dans la guerre, mais celui qui voudrait transformer son autorité temporaire en pouvoir pérenne rencontre l’opposition de la communauté : « La société primitive est le lieu du refus d’un pouvoir séparé, parce qu’elle-même, et non le chef, est le lieu réel du pouvoir ». Autrement dit : c’est « la société qui exerce comme telle son autorité sur le chef » (Clastres 1974, p. 136 et 176). Il s’agit là de processus très concrets : le premier principe de l’horizontalité Gilets jaunes est la souveraineté des assemblées dont il découle un grand nombre de conséquences pratiques ; à Ponte, le parti pris originel d’horizontalité est sans cesse soumis à un travail conscient. Ces agirs collectifs n’en sont pas pour autant à l’abri d’incidents susceptibles de les mettre en cause. Comme dans les « sociétés primitives » de Clastres, des formes délibérément égalitaires d’organisation sont plus aisées à concevoir pour les petits groupes que pour les groupements à grande échelle. Comme elles, les assemblées des Gilets jaunes et les réunions de Ponte consacrent des efforts considérables à empêcher des hiérarchies de se former. La réflexivité sur l’horizontalité est une anticipation sur les moyens d’éviter des formes de pouvoir, de hiérarchie, d’autorité susceptibles d’apparaître et de se développer.
En termes très généraux, ne peut-on pas dire que, de façon apparemment paradoxale, l’émancipation précède la domination en cherchant à l’empêcher de s’installer et à la rendre à l’avance inopérante ? Pour P. Clastres, ceci relève de l’intuition. On peut aussi parler d’anticipation :
« Tout se passe, en effet, comme si ces sociétés constituaient leur sphère politique en fonction d’une intuition qui leur tiendrait lieu de règle : à savoir que le pouvoir est en son essence coercition (…). Elles ont choisi d’être en elles-mêmes les fondatrices, mais de manière à ne laisser apparaître le pouvoir que comme négativité aussitôt maîtrisée » (Clastres 1974, p. 40) ».
Dès lors, les pratiques ordinaires sont des dispositions anticipées pour ne pas donner prise au pouvoir. Les formes du pouvoir se trouvent ainsi présentes, d’abord et paradoxalement, dans les pratiques qui cherchent à le déjouer à l’avance et dans celles par lesquelles on lui résiste.
Suivant la trace de Pierre Clastres, l’anthropologue américain James Scott a fait, dans The Art of Not Being Governed (L’art de ne pas être gouverné), le tableau de ces peuples asiatiques qui ont constamment et jusqu’à aujourd’hui cherché à échapper à l’Etat en se déplaçant vers les montagnes des pays d’Asie du Sud-Est pour y entretenir et y maintenir l’horizontalité dans leur vie sociale et politique (Scott 2009). Ils ne sont pas les seuls à avoir partagé les traits des peuples étudiés par Pierre Clastres si l’on pense aux Berbères, aux Tziganes, aux Cosaques, aux Tchétchènes, aux indigènes d’Amérique ou aux esclaves marrons réfugiés dans les quilombos. Les places et les ronds-points de la dernière décennie ne sont-ils pas la réinvention de telles configurations plus qu’antiques pour y exercer en assemblée la liberté et la démocratie directe, gagnés alors sur le maillage serré de la ville néolibérale (Ciavolella 2013) ?
Place de la Kasbah, place Tahrir, place Taksim, place Maïdan et tant d’autres sur tous les continents depuis 2011 et jusqu’en 2019 ont accueilli des campements et ont été les sites tout à la fois de l’action, des rencontres, de la délibération et de la vie. Plus significatif encore, par ce caractère local non interchangeable, ces configurations ont ancré dans des territoires ce qui est le début d’une expérimentation globale de formes nouvelles de légitimité démocratique. Une autre conséquence est qu’il peut alors s’y opérer le croisement entre la protestation sociale et l’écologie. On obtient de la sorte une nouvelle convivialité non pas seulement dans le plaisir de l’égalité et le conflit, mais dans la maîtrise d’un rapport entre l’émancipation et la domination.
Conclusion
La sauvagerie répressive des pouvoirs même les plus respectés, comme celui de la République française, n’a aucune chance d’empêcher l’horizontalité de s’affirmer et, par la même occasion, une forme éprouvée de démocratie adulte de s’affermir, non pas pour détruire les autres formes comme la démocratie représentative, mais pour s’imposer dans le jeu autant qu’il sera possible. L’horizontalité d’aujourd’hui, passant par-dessus l’époque industrielle, rejoint un mode d’existence sociale étendu, ancien et longtemps méprisé face aux succès des hiérarchies et à l’assurance qu’elles fournissaient à leurs chefs. Le refus du néolibéralisme et la construction de formes alternatives au capitalisme trouvent en l’horizontalité une assise et un espoir relancé. Que faire contre ce goût de l’horizontalité qui perturbe heureusement la vie politique et affecte le fonctionnement des entreprises ? Il constitue une profonde conclusion collective de siècles de hiérarchie et de pouvoir oppressif. Un type d’opinion publique contre lequel personne ne peut rien.
Du point de vue de l’analyse, une certitude se forme sur la base des observations présentées. L’horizontalité ne supporte pas l’absence de veille active à son égard. L’expérience de l’horizontalité montre qu’elle accueille sans cesse les affirmations de formes variées d’autorité, l’autorité morale, celles du savoir, de l’initiative, de l’humour, etc., mais non pas celle du commandement. Elle ne va pas sans la retenue des comportements assertifs ni sans l’acceptation d’avoir à perdre le contrôle. Les règles auxquelles les Gilets jaunes en appellent et celles que Ponte promeut visent tout autant à affirmer en pratique une horizontalité juste et égalitaire qu’à réduire les réfléxes, plus souvent qu’à leur tour teintés de machisme, dus à des siècles et des millénaires de patriarcat. Autre aspect, les charges qui apparaissent sont électives et doivent rester temporaires et révocables, comme l’étaient en France celles de nombre de délégués dans les entreprises du XIXe siècle.
L’horizontalité ne signifie nulle part l’absence de règle ou de structure. Elle est toutefois condamnée à des règles et des structures prudentes (suffisantes, dirait Winnicott) qui ne conduisent pas à la reproduction de hiérarchies, à l’installation subreptice de chefs pérennes, indiscutés et indéboulonnables – et masculins. Elle est dès lors entre la forme et l’informel, entre l’institué et le non institué. La veille qui doit nécessairement s’exercer en fait un processus constant et « instituant » (Schaepelynck 2018).
L’horizontalité est d’abord une pratique antihiérarchique. À ce titre, loin de l’émancipation, on peut la rencontrer par exemple dans des milieux criminels comme le Primeiro Comando da Capital dans la région de São Paulo (Feltran 2018 ; aussi Gohn 2017).
Le concept de convivialité n’a pas été utilisé ici dans le sens de conditions de vie mais dans deux autres sens : celui de moments de convivialité, ceux qu’on trouve sur les places, les ronds-points, les cours d’immeubles des mouvements et soulèvements et ceux des pratiques collectives comme Ponte. Ils y permettent à tous de se retrouver dans l’acte commun de se nourrir, de prendre soin les uns des autres, d’arranger ensemble l’environnement immédiat et surtout de délibérer sur l’action en cours (comme dans les usines occupées de 1936 et 1968 ?).
L’autre signification consiste à dire que les figures de l’horizontalité développées dans les mouvements et les activités concernées sont des outils alternatifs aux impératifs du capitalisme, exactement comme Ivan Illich décrivait la convivialité comme un sens donné à l’action. L’horizontalité est bien une forme de l’émancipation, entretenue à ce titre par ses conceptrices et concepteurs et ses participant-e-s. Pas plus que le premier sens, celui-ci n’est passif ni purement descriptif, mais exprime une agency collective qui abrite des multiplicités et les formes variées de leurs rencontres4.
Les collectifs, de leur côté, ne cessent d’amplifier par l’horizontalité la propagation irréversible des valeurs d’égalité et de solidarité. Le sociologue Laurent Lardeux le montre récemment à propos de la jeunesse en France qui se mobilise activement dans des collectifs horizontaux de toute perspective, de travail, de divertissement, de culture, d’entraide, et bien sûr de politique (Graveleau 2026). La notion gagne en évidence.
Au début du XXe siècle, tout paraissait justifier la notion de chef et son irrésistible expansion dans le monde économique et politique – et non pas seulement le capitaliste. Elle allait jusqu’à prendre pour modèle à suivre et comme inspiration le monde animal. Le philosophe Alfred Espinas avait publié en 1877 un livre qui deviendra fameux sur les « sociétés animales » (Espinas 1877). Pour lui, celles-ci ont pour caractéristique fréquente l’existence de « chefs » qui dirigent et orientent troupeaux et rassemblements. L’idée court et Gabriel Tarde, dans un livre qui ne sera pas moins célèbre, écrit en 1890 en commentant Espinas que « chaque troupeau de bœufs sauvages a ses leaders, ses têtes influentes » (Tarde 2001). Mais l’horizon s’est élargi en quelques décennies, et ceci comme par hasard depuis les années 1970 et ses « systèmes multi-agents ». On étudie alors intensément, dans un certain nombre d’espèces animales, leur faculté de résoudre des problèmes collectifs complexes sans commandement ni hiérarchie. Ces recherches sont accompagnées, liées, connectées à une famille en voie d’expansion d’autres travaux sur l’auto-organisation d’êtres créés par l’informatique. Comme si allaient de pair l’expérience humaine, celle de la vie animale et l’expérimentation d’entités autonomes informatiques.
Masses ou foule ou groupe sans chef – à l’opposé des chefs sans masse qu’affichent les autoritarismes et les populismes d’aujourd’hui –, l’horizontalité est présentée par ses tenants comme une chance de recomposer un lien social qui méprise l’ancienne évidence de la hiérarchie portée à la fois par l’histoire, par la masculinité dominante, par la recherche échevelée du profit, par la conduite vers « les lendemains qui chantent », par la langue même, et aussi par une tradition encore pesante dans les sciences sociales. Elle appelle à innover dans des pratiques collectives et égalitaires où les personnes ne se perdent pas mais trouvent au contraire à s’y construire en tant que telles. Le XXe siècle, pas seulement dans sa dimension communiste mais aussi dans l’agencement des entreprises et des États, a voulu l’effacement de la personne au bénéfice de l’organisation. Au siècle présent, la personne et la collectivité se forment de concert, l’une étant la condition de l’autre.
Les temps les plus présents des années 2020 ne sont pas moins en résonance. Les mouvements de la Génération Z des dernières années, éparpillés à la surface du monde, ne le montrent-ils pas ? Ils sont organisés et animés sur la base de l’horizontalité. Contrairement aux Gilets jaunes, l’usage des réseaux est premier pour la mettre en œuvre. Au cours de ces années 2000, la Gen Z s’est créée et a agi non seulement aux États-Unis mais à Madagascar, au Maroc, en Indonésie, au Népal, aux Philippines, au Pérou, au Sri Lanka, au Bengladesh…, dans une sorte de « colère pragmatique », comme l’écrit Cécile Van De Velde (Khiat 2025). Ainsi, ses objectifs sont-ils limités, même s’ils sont ambitieux – ce n’est en tout cas pas la révolution qui est voulue –, et la Gen Z a vaincu dans la plupart des cas comme les mouvements des places des années 2010 dans leur première phase.À ce propos, il importe d’aller contre l’opinion très répandue que la plupart de ces mouvements ont été vaincus. Il convient de noter la différence entre les diverses phases des mouvements des années 2000. En une première phase sont exposées des réclamations circonscrites et délimitées. Ces demandes des mouvements sans leader peuvent apparaître mineures comme la préservation du parc Gezi à Istanbul, l’abandon des 20 centavos d’augmentation du prix des transports à São Paulo, ou nettement plus fortes et presque inimaginables comme le « Dégage Ben Ali ! », le « Dégage Moubarak ! » ou le « Dehors, la bande ! » de la place Maïdan. Grâce à leur précision et leur circonscription-mêmes, elles rassemblent des nombres surprenants et inédits de manifestants des rues et d’occupants des places, outrepassant les catégories sociales, de genre, de religion, d’ethnie, d’âge, etc. En général, cette première phase a été victorieuse à Istanbul, au Brésil, en Tunisie, en Égypte, en Ukraine avec la fuite de Ianukovitch, en France avec l’acceptation des premières revendications des Gilets jaunes par le gouvernement, et en d’autres lieux de tels mouvements. En revanche, une seconde phase s’est dessinée. Celle-ci a d’un côté cherché à aller au-delà de la première, y compris parfois jusqu’à la révolution. D’un autre côté, elle est le moment où les pouvoirs ulcérés ont puni les mouvements et se sont vengés comme en Turquie, en Égypte et en Tunisie par des dictatures, au Brésil par Bolsonaro, en Ukraine par la confiscation de la Crimée et le lancement d’une guerre dans le Donbass, etc.
Quelle posture adopter en relation à ces phénomènes ? Il est des plus commun d’entendre de la part de tant de politiciens et de journalistes que de tels mouvements n’ont pas d’avenir, ne savent pas ouvrir des « débouchés », aller « au-delà » de leurs demandes circonscrites. Il faudrait qu’ils créent des partis, entrent dans le jeu politique traditionnel. Il s’agit d’autre chose. Il convient de reconnaître que nous sommes en présence d’un processus de très long terme de reconstitution du politique et, plus spécifiquement, de la démocratie. Ce développement au long cours témoigne dans la pratique de l’échec des révolutions du XXe siècle, qui est aussi plus largement celui de la révolution. Il ne se vit pas seulement dans le deuil des espoirs d’alors mais dans la volonté de transformer le monde aujourd’hui, de faire exister la révolution au présent et non pas dans des lendemains dont l’issue est malheureusement trop bien connue. Dès lors, ce développement historique se fonde sur des moments qui pour la plupart ont un début et une fin. Ils se coordonnent peu mais échangent informations et recettes. La vague des années 2020 ne ressemble pas à celle des années 2010. Personne n’avait prévu ni l’une ni l’autre. La seule chose que l’on puisse prévoir est que les gouvernements, et non pas seulement les autoritaires et les dictatoriaux, vont se prémunir de plus en plus contre eux au risque de la plus grande des violences. Le long processus se manifeste aussi dans la myriade des collectifs moins publics qui expérimentent l’horizontalité sous telle ou telle de ses formes dans le même désir de vivre au présent ce qui n’était hier que promesse. Et l’horizontalité est addictive, ai-je coutume de dire.
Une expérience vient donner l’image de ce qui ne serait en rien l’unique solution mais d’une forme que l’évolution est susceptible de prendre dans de nombreuses contrées : c’est celle de l’Ukraine de 2013 à aujourd’hui. Maïdan était un mouvement sans leader. L’auto-organisation y régnait à Kyiv et ailleurs. L’après-Maïdan a vu se prolonger sous les formes les plus variées l’expérience de l’horizontalité : groupes d’initiative citoyenne d’ordre culturel, civil, de quartier et de nombreux collectifs formés dans le cadre de la guerre qui s’annonce dans le Donbass, volontaires armés y compris anarchistes, professionnel-le-s de santé, citoyen-ne-s attachés à limiter les conséquences du conflit parmi la population des régions touchées, etc. La magnifique et si profonde résistance de l’Ukraine depuis le 24 février 2022 est en large partie due aux initiatives que prolonge, puis développe la population. Elle s’appuie sur leur essor avant même la guerre à grande échelle : « Les micro-initiatives des volontaires demeurent (…) essentielles pour permettre le maintien des unités militaires sur le front, pour l’approvisionnement en essence des véhicules légers, l’approvisionnement en médicaments et consommables des unités médicales, l’équipement technique » (Fomitchova 2021, p. 162 ; et id. 2025). La guerre multiplie la variété et la dimension de ces actions, en particulier en matière médicale et paramédicale, dans les fournitures d’équipement et dans l’innovation en matière de conception et de production de drones ainsi que dans bien d’autres activités plus ou moins directement militaires (Shukan 2025).
Or ce qui marque le sens de l’Ukraine comme avenir potentiel de la démocratie, c’est que ces pratiques auto-organisées et horizontales ne sont pas seulement tolérées et utilisées par les organes de l’État, l’armée en premier lieu. Il apparaît une articulation entre les unes et les autres, une imbrication qui n’est pas une mise en dépendance mais le gage d’une efficacité surprenante par le respect de l’autonomie des collectifs. Ces assemblages opérationnels sont d’autant plus susceptibles de s’installer qu’ils sont issus de la guerre et qu’ils étaient l’objectif visé par l’agresseur qui ne pouvait admettre qu’ils se répandent en Russie. L’issue réformiste de la Seconde Guerre mondiale en France et en Allemagne, avec le développement du partenariat social, était loin d’être aussi audacieuse.
L’initiative citoyenne n’est plus aussi maîtrisable qu’elle le fut longtemps. Tenter de penser cela en profondeur est certainement un moyen de conserver de l’optimisme dans nos représentations actuelles du monde.
Yves Cohen est un historien du XXe siècle et maintenant aussi du XXIe, directeur d’études émérite de l’EHESS. A la suite de son ouvrage Le Siècle des chefs publié en 2013, il s’est intéressé à l’horizontalité dans les mouvements sociaux et les collectifs de toute sorte. Sa méthode a consisté en autant que possible enquêter sur place avec les participants. Il s’est engagé avec les Gilets jaunes. Ces dernières années, il a aussi mené des recherches sur l’histoire et le présent des pratiques d’influence (propagande, publicité, communication, désinformation, etc.).
Bibliographie
Les documents indiqués comme Manuscrit font partie de la documentation personnelle de l’auteur.
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Ciavolella, Riccardo (2013), « À propos de « Zomia. Ou l’art de ne pas être gouverné » de James C. Scott » (http://www.contretemps.eu/?s=ciavolella+zomia, page consultée le 08 février 2020).
Clastres, Pierre (1974), La société contre l’État. Recherches d’anthropologie politique, Paris, Les Éditions de Minuit.
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Fomitchova, Anastasia (2025), Volia. Engagée volontaire dans la résistance ukrainienne, Paris, Grasset.
Gohn, Maria da Glória (2014), Manifestações de junho de 2013 no Brasil e praças dos indignados no mundo, Petrópolis, Editora Vozes.
Gohn, Maria da Glória (2017), Manifestações e protestos no Brasil. Correntes e contracorrentes na atualidade, São Paulo, Cortez (merci à Susana Durão pour l’indication de ces ouvrages).
Graveleau, Séverin (2026), « Laurent Lardeux, sociologue, « Les nouvelles formes d’engagement des jeunes traduisent une forte attente de renouvellement démocratique » » (entretien), Le Monde, 14 mars.
Hughes, Thomas P. (1983), Networks of Power. Electrification in Western Society, 1880-1930, Baltimore, Johns Hopkins University Press.
Khiat, Yasmine (2025), « Cécile Van de Velde, sociologue : « La colère de la génération Z n’est pas idéologique mais pragmatique » » (entretien), Le Monde, 30 octobre.
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Ponte 1 (2020), Entretien avec Mauricio, 7 octobre (transcrit comme les autres entretiens par Paulo Yamawake que je remercie ici).
Ponte 2 (2020), Entretien avec Denise, 7 octobre.
Ponte 3 (2020), Entretien avec Beatriz, 8 octobre.
Ponte 4 (2020), Entretien avec Teresa, 16 octobre.
Ponte 5 (2020), Entretien avec Kauê, 14 octobre.
Ponte 6 (2020), Entretien avec Kevin, 20 octobre.
Ponte 7 (2020), Entretien avec Ursula, 21 octobre.
Ponte 8 (2020), Entretien avec Edilson, 27 octobre.
Ponte 9 (2020), Entretien avec Nicolau, 29 octobre.
Ponte 10 (2021), Entretien avec Marco, 20 février.
Ponte 11 (2017), Carnet n° 1 (je remercie Beatriz d’avoir bien voulu me confier ses carnets de notes depuis les premières discussions sur un projet d’école coopérative initié en mars 2017).
Ponte 12 (2018), vidéo Escola-Cooperativa. Réunion aberta para pais/mães e responsaveis. Como vai funcionar, 19 août [manuscrit]
Rancière Jacques et Aliocha Wald Lasowski (2022), Penser l’émancipation, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube.
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1 Mais comme aux époques antiques, le temps, sous la forme de l’urgence, est un autre ennemi de l’activité égalitaire et délibérative. Car, même en cette époque post-fordiste, a-t-on toujours le temps du travail collectif d’horizontalité ? Jérôme Baschet évoque le mécanisme « très lent » de la démocratie directe ou, comme il l’appelle, réelle, qui prévaut dans le Chiapas : « (…) les zapatistes expliquent, pour en avoir fait l’expérience, qu’un projet qui n’a pas été analysé et discuté par toutes et tous est voué à l’échec » (Baschet 2019, 72). La démocratie directe est chronophage et l’urgence est propice à l’installation de chefs, et surtout de chefs militaires qui s’en prévalent, comme dans la Grèce antique (voir Clastres 1974). La guerre exige la réaction rapide – hostile à la délibération égalitaire.
2 Manuela (2020), habitante de Buenos Aires, entretien téléphonique le 3 novembre.
3 Ibid.
4 Jacques Rancière (Rancière et Lasowski 2022) et Hélène Landemore (Landemore 2026) explorent de telles variations.
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