The Fuck, une carte postale de Brixton, Londres

N. Chadwick,Milestone, Brixton, 2016

Où il est question d’un film un peu oublié, Samy and Rosie Get Laid, d’anéantissement des territoires des classes populaires, mais aussi de rencontres et de mélanges des classes et des cultures, de tissage souterrain et de présences affectives…

Le film s’ouvre avec la voix de Margaret Thatcher le soir de sa victoire, le 4 mai 1979, sur fond d’une scène de désolation en noir et blanc : tas informes de déchets, la courbe reconnaissable des voies ferrées qui enjambent le fleuve, des plumes de fumée contre un ciel en décomposition. On peut faire la fête ce soir, concède la « dame de fer », en riant, we can have a great big party, mais demain il va falloir se mettre au taf, surtout dans les inner-cities. « We’ve got a very big job to do… »

Le film, c’est Sammy et Rosie Get Laid, (Sammy et Rosie s’envoient en l’air) sorti en 1987, puis tombé un peu aux oubliettes. Hanif Kureishi, le romancier et scénariste de ce film, comme de My Beautiful Laundrette, dont on se souvient plus, avait pour projet d’intituler son deuxième long métrage, The Fuck. Ce n’est pas tant la provocation qui mérite attention dans ce titre abandonné sous pression des producteurs, malgré la caution dont bénéficiaient Kureishi et son réalisateur Stephen Frears grâce au succès considérable et inattendu de My Beautiful Laundrette, en 1985. C’est toute la question de la place du social dans le film, mais aussi au sein d’une gauche en recomposition, et pour Kureishi, enfant d’un père pakistanais, grandissant dans la banlieue plutôt tranquille de Bromley, au sud de Londres et qui devenait dans ces années d’acharnement conservateur une figure de proue pour une culture métropolitaine qui s’affranchissait de ses gonds britanniques. Le gouvernement Thatcher – qui entamerait son troisième mandat successif et absolu en juin 1987 – venait non seulement d’emporter haut et fort sa bataille sans merci contre les mineurs (en 1985) ; il avait surtout procédé à l’abolition de l’assemblée métropolitaine de Londres, le Greater London Council (en 1986), mettant Ken Livingston à la porte et ligotant toute politique municipale prête à prendre à bras le corps le coût galopant des transports et leur service lamentable, ainsi que la crise du logement. En réunissant les quartiers pauvres du centre de Londres avec les banlieues campagnardes des alentours, le GLC détenait les leviers d’un rééquilibrage du territoire. Il n’en serait rien. Le parti conservateur a bien veillé à cela : la loony left – la gauche lunatique dont Red Ken était le chef de file – est décapitée. The Fuck, c’est ce qui arrivait ces années-là aux quartiers populaires, aux immigré.es et à leurs enfants, aux chômeur.euses…

Revoir le film est un édifiant rappel de cette violence et de son absurdité alors que la disqualification d’une gauche dite « extrême » est de nouveau à l’ordre du jour (et largement entérinée en Grande Bretagne depuis la prise du Labour Party par Kier Starmer). Londres n’arrive toujours pas à sortir d’une crise de logement endémique, caractéristique de toute grande ville depuis 2008, mais bien aggravée par rapport aux capitales du continent européen. Le centre-ville se vide, les investisseurs misent sur la valeur du sol pour construire des bureaux « visionnaires » qui restent inoccupés. Et malgré une politique d’incitation à l’acquisition qui remonte au démantèlement du secteur public du parc immobilier sous Thatcher, l’ascension à la propriété individuelle est en chute libre à Londres depuis le début des années 2000. La crise s’étend aussi aux écoles de plus en plus pénalisées par la disparition des classes moyennes incapables de s’accrocher ne serait-ce au premier échelon de la property ladder ou le marché immobilier.1

J’ai revu Sammy and Rosie Get Laid dans une minuscule salle autogérée, aménagée provisoirement sous les arcades ferroviaires de Loughborough Junction, près du Brixton Market : les autres remises à proximité sont utilisées par des street mecanics2; le groupe qui programme des soirées autour des films anticoloniaux s’appelle Spanners ou Clefs anglaises…3 Toute la programmation est bricolée et plus que précaire. Comme la Grande-Bretagne ne répugne pas à chiffrer les appartenances dont se revendiquent ses citoyens, on sait qu’environ 45% de Lambeth Borough, où se trouve Brixton,se déclare Black, Asian, ou Multi-Ethnic, tandis que 40% se déclare White British ou White Irish.4 Brixton a une longue histoire d’expérimentation en matière de logements autonomes en co-occupation.5 Et Spanners appartient à cette tradition, mais celle-ci peine à se renouveler autrement que sous des formes très marginales, comme cette salle quasi clandestine, face à des magnitudes de valeur du sol inimaginables au milieu des années 80.

Mais The Fuck, c’est aussi la transaction-rencontre, qui est peut-être un moment de vérité, entre les différents partenaires de l’histoire. La version française du titre – Sammy et Rosie s’envoient en l’air – perd complètement de vue la dimension quasi-scénique et collective de ce fuck, mettant le couple dans la position du sujet dans une action qu’on pourrait très bien supposée réciproque et restreinte. En l’occurrence, dans le film, Sammy et Rosie – mariés, s’aimant – ne couchent jamais ensemble. Iels couchent plutôt à droite et à gauche, Rosie avec un type métisse qu’elle croise lors des émeutes déclenchées par l’assassinat policier d’une figure maternelle du quartier, une femme noire occupée à faire des frites au moment où on l’abat d’une balle dans le ventre, alors que Sammy entretient une relation depuis plus longtemps avec une jeune photographe américaine qui comprend de manière beaucoup plus lucide que lui le lien entre la violence policière et les projets urbains qui ne font que commencer et qui vont raser le lieu de vie de la communauté à laquelle appartient l’amant de Rosie. Et pendant ce temps – un temps long au cœur du film – qui se déroule en trois lieux différents rendus en plans se succédant très rapidement puis superposés comme un drapeau ou bandeau tricolore, le père de Sammy, une figure politique de l’Inde indépendante venu en visite à Londres, fervent anticolonial aux mains très sales, couche enfin avec la femme d’un ancien administrateur colonial, décédé comme l’empire, et qui attend depuis des décennies que son amant indigène vienne la chercher dans sa retraite anglaise… Les scènes de baise sont décomplexées, belles, mêlées en même temps que chaque couple est personnifié par des cadres de vie urbaine à valeur très variable, d’une roulotte sous une nouvelle autoroute à une maison victorienne, en passant par un studio dans une ancienne usine. La question de l’immobilier est partout dans le film. Et la maison ouverte de Sammy et de Rosie, où une succession d’ami.es et de connaissances défilent, et en profitent pour baiser aussi comme s’ils étaient chez eux dans cet espace aux allures bourgeoises, donne forme à son interrogation principale : quelles formes de vie quotidienne, quels modes de cohabitation, faut-il envisager pour tenir bon face à la vague néo-libérale qui vient avec sa mise en concurrence des individus sommés de devenir toujours plus performants, toujours plus distincts ?… 

Le film annonce l’hédonisme narcissique des années à venir, des années qui verront la ville devenir un puit sans fin de plaisirs, tels que Sammy les raconte à son père désillusionné par l’ancienne capitale impériale : flânerie le long du fleuve, achat de quelques romans (écrits par des femmes), cabaret satirique, et pour finir, une conférence sur la sémiotique dans un grand centre culturel… Pour Sammy, Londres représente l’alternative au nationalisme libérateur de son père. Le devenir citadin, qui mêle les origines individuelles dans le grand bain de l’urbanité, finit également par éclipser les émeutes dans le dénouement du film. Ailleurs, on continue à se battre ; juste à côté, le campement de marginaux, évocateur des occupations caractéristiques à l’époque de la lutte les armes nucléaires américaines sur le sol britannique, va être rasé, mais les protagonistes de Kureishi/Frears prendront leur pied dans un glissement cynique, transactionnel, qui correspond à l’évolution de l’auteur lui-même, dont l’œuvre s’est progressivement embourgeoisée.

Mais l’énergie libidinale distribuée sur les trois couples raconte autre chose aussi, plus inhabituel, comme un contrepoint à l’émeute en cours, plutôt que son effacement dans une économie débridée de sexe. Dans un entretien qui poursuit une réflexion déclenchée par les révoltes des quartiers de 2005, l’auteur-conteur Olivier Marboeuf se propose de penser l’émeute comme un continuum et non pas un événement, s’appuyant sur l’auteure jamaïcaine Sylvia Wynter pour envisager « l’émeute indigène » comme « un jardin créole au sein de la plantation, l’un de ces lieux éphémères où l’on peut expérimenter et goûter à des possibilités futures »6. Au lieu de se laisser sidérer par la contemplation morbide de la violence, il s’agit pour Marboeuf de poser l’hypothèse que l’éclat de l’émeute et la saturation visuelle qui l’accompagne cachent d’autres devenirs ; que le débordement de la violence agit comme une parcelle du vivant qui échappe aux regards. L’intimité voluptueuse des scènes d’amour dans le film de Kureishi/Frears a quelque chose d’un jardin à l’abri des regards qui est en même temps rattaché à d’autres ébats, au vivant y compris à celleux qui s’affrontent à la police dans la rue en bas, comme si les corps et les souffles étaient relayés malgré leur dispersion aux quatre coins de la ville. Comme s’ils appartenaient à un « tissage souterrain », à un pli et un repli qui sont collectifs, cachés, et en même temps exubérants, communicatifs.

Mais de quel ensemble s’agit-il ? Le racisme et ses conséquences pour les personnes non-blanches aux temps de Thatcher est au cœur de l’œuvre de Kureishi. Mais il s’intéresse surtout aux situations où les classes et les cultures se mélangent, se côtoient, à l’instar des multiracial couples du film. Ce qui s’expérimente dans les étreintes multiples de Sammy and Rosie, qui brouille la fascination sur le couple par ses plans rapidement intercalés et la non-résolution du rapport entre les deux personnages tutélaires, c’est la possibilité ou le fantasme d’une transformation radicale de la structure sociale jusque dans les antagonismes de la « famille » post-coloniale au sens le plus large, y compris entre l’Inde et la Grande Bretagne. The Fuck, c’est un mouvement disséminé et rythmé de cynisme et d’émancipation politique, en même temps, inséparablement.

C’est ce qui rend le choix du tube « My Girl », du groupe The Temptations, si adroitement ironique. Remixé par une troupe de musiciens caribéens et affiliés qui circulent librement dans le film entre les scènes d’émeute et les couloirs du métro londonien, la chanson enveloppe les scènes imbriquées de sexe en leur donnant une cadence commune. Alors, quand la troupe se pointe à l’extérieur de la roulotte de l’amant de Rosie, joué par le chanteur Roland Gift, très efféminé dans un rôle de père ou de gardien célibataire, la contradiction entre les paroles et ce qui se déroule entre Rosie et lui derrière les murs légers de la caravane devient patente, et drôle ; puis plus drôle encore quand la chanson se poursuit sur le montage alternant entre les autres couples. Ces rapports intercalés, simultanés et distants, n’ont rien à voir avec la possession, et Rosie est tout sauf « his girl ». Personne, d’ailleurs, dans ce film n’est « la fille de » ou « le mec de ». On se prend du coup à fixer sur le refrain de la chanson, « talking ’bout my girl », sur le talking ’bout : cette pratique, dont la chanson est exemplaire, d’une douce fabulation, sans finalité, sans affirmation. Un talking ’bout pour passer le temps, pour le bercer, « à bas bruit » justement, peut-être même pour le caresser, et l’aimer, sans acharnement, sans déclaration, dans la présence affective et érotique à l’autre, aux autres.

Ce small talk est au cœur du programme dont la projection à Brixton de Sammy and Rosie Get Laid était une des propositions. Conçu par le chercheur britannique Dhanveer Brar, « Small Talk, on the Street Corners of London and Paris » prend son inspiration de l’album de Gil Scott-Heron, Small Talk at 125th and Lenox, qui s’ouvre avec la célèbre « The Revolution Will Not Be Televised ». Pour Brar, l’intérêt de l’œuvre de Scott-Heron tient à sa capacité à se brancher sur les soubassements de la révolution, sur les intonations et les rythmes du quotidien, à l’abri des regards, dans une sociabilité à contre-courant, dense, apparemment oisive, très souvent pathologisée et criminalisée dès que perçue par les radars du pouvoir. Le versant parisien du programme a donné lieu, en mars de cette année, à une rencontre avec Stefano Harney, co-auteur des Sous-communs. Planification fugitive et étude noire, avec Rosanna Puyol Boralevi, coordonnatrice de la traduction collective de ce texte marquant des Black Studies, et moi-même autour du « street corner » – multiple et fantasmé – du quartier de La Chapelle, pensé comme un point de fixation ou une « parcelle » dissidente du vivant fugitif. Un ensemble fait de contiguïtés hasardeuses, lucides, qui amasse néanmoins une puissance frondeuse. Il sera suivi à la Station-Gare des Mines d’une performance-conférence avec Edward George, un des artistes fondateurs de la Black Audio Film Collective, réseau important de la culture noire en Grande Bretagne des années 80-90, et Louis Moreno, également artiste sonore de la scène londonienne. Puis par une projection à l’Institut de l’Université de Londres, à Paris, du nouveau film d’Edward George, Black Atlas, un poème visuel sur le corps noir dans la tradition iconographique occidentale.

Aux bon.nes entendeureuses de ces paroles discrètes, chargées, et persistantes.

1 Julia Frances Alice Everett, ‘Drivers of the London Housing Crisis: The Neoliberal Nexus of Ideology, Policy, and Capital’ https://bit.ly/4tQkInX See also https://www.centreforcities.org/publication/restarting-housebuilding-ii-social-housing-and-the-public-sector/

2 Sur les mécaniciens de rue, Sébastien Jacquot et Marie Morelle, « Réparer dans la rue – La mécanique informelle dans les périphéries de Paris », Carnets de géographes, 17 (2023) https://doi.org/10.4000/cdg.8774

3 https://www.spanners.club

4 https://www.lambeth.gov.uk/sites/default/files/2022-07/state-of-the-borough-2022-report.pdf

5 https://www.brixtonhousing.coop

6 Olivier Marboeuf, « L’Émeute indigène », dans Esprit Critique, 63.1 (2023), p. 133.

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