
Pétroglyphes de la réserve de Gobustan, Azerbaïdjan datant de 10 000 ans av. J.-C.
Il faut mener la bataille culturelle1. Il faut mener la bataille culturelle2. Il faut mener la bataille culturelle3. Il faut mener la bataille culturelle4. Il faut mener la bataille culturelle5.
Ce serait la seule guerre qu’il faudrait alors mener. Aller en soldat au cinéma, au concert, au spectacle, au festival, à la librairie, au musée, au kiosque, sur les réseaux sociaux. L’antifascisme est une bataille d’abord culturelle, c’est entendu.
L’antifascisme n’a jamais été une bataille culturelle
Sans doute faut-il faire un sort à la dimension stratégique de l’affaire. L’enjeu est de gagner ladite bataille : il faut faire triompher sa culture contre celle de l’adversaire, le plus massivement possible. La culture de la bataille est de masse, immanquablement. Et cette culture de masse est entre les mains, par ordre décroissant de pouvoir, des Gafam, des ploutocrates fascisés se construisant des empires médiatiques (Bolloré, Stérin, Arnault en France), des administrations d’État pour ce qu’il survit de l’idée d’une sorte de service public de la culture. La bataille se joue donc sur le terrain des fascistes ou d’une culture publique délabrée.
Prenons la musique. La bataille culturelle impose aujourd’hui de triompher sur Instagram ou TikTok, de multiplier les écoutes sur Spotify ou YouTube en évitant d’être copié à l’infini par des IA génératives type Suno, de faire une campagne médiatique où l’essentiel des médias sont entre les mains des ploutocrates déjà évoqués, d’être programmé dans des festivals et des salles qui sont de plus en plus entre les mains de multinationales états-uniennes type AEG ou Live Nation, etc. Tout cela produit aussi Aya Nakamura et Beyoncé, certes, mais peut-être cela pèse-t-il peu si l’on s’imagine batailler ici contre le fascisme. Pourtant, il faut mener la bataille culturelle6.
L’histoire de la formule est assez connue. Il y a eu un livre marquant aux États-Unis de James Davison Hunter, Culture Wars : The Struggle to Define America (1991, Basic Books), où le sociologue présente une opposition entre les « orthodoxes » et les « progressistes ». Immédiatement, l’extrême droite s’en empare en la personne de Pat Buchanan7. Il y a des discussions sur le long terme, dont une entre Hunter et Alan Wolfe. Dans les années 2010 et 2020, on entend beaucoup parler de « guerre culturelle » aux États-Unis, et on se demande en France comment le traduire : guerre culturelle ? Guerre des valeurs ? Ces derniers mois, c’est « bataille culturelle » qui s’impose. Selon l’extrême droite hexagonale, cette bataille est déjà gagnée8.
Il y a une autre généalogie, qui passe par la France. En 1979, la revue Éléments, organe idéologique majeur du GRECE (Groupement de Recherche et d’études pour la civilisation européenne), groupe d’extrême droite créé en 1969, met en une de son numéro d’août le titre : « La guerre culturelle », affichant un casque spartiate. À l’intérieur du numéro, l’article « La guerre culturelle » est signé Jean Mabire, plume active du néo-fascisme français de ces décennies. L’été 1979 est celui où le GRECE connaît une médiatisation énorme en France, qui valut à Alain de Benoist d’être invité à Apostrophes suite à ce qui fut appelé dans l’émission « l’été de la Nouvelle Droite ». Avec le GRECE, la guerre culturelle devient à la fois une réactualisation des idéologies d’extrême droite et une stratégie politique9.
Petite parenthèse, mais les deux histoires se rencontrent : dans les années 1990, Alain de Benoist écrit régulièrement pour la revue Telos, née dans les années 1960 comme revue critique de la New Left, très influencée par l’école de Francfort, qui glisse dans les années 1980 vers le populisme d’extrême droite. Dans ces années 1990, Telos gravite autour de Pat Buchanan, « fer de lance » de la renaissance du racisme et de l’extrême droite états-unienne10.
On a quelques raisons de se dire qu’il ne faut pas mener la bataille culturelle11. In fine, la seule raison accordée à la nécessité de mener une telle bataille est purement spéculaire : il faut la mener parce que l’extrême droite la mène et il ne faut pas céder le terrain, y compris si le terrain est entre leurs mains.
Après vous, si vous voulez bien : il faut mener…
Lorsque l’effroi face à la fascisation en cours ne suffit plus, on convoque d’autres nécessités de mobiliser pour la bataille culturelle ; au nom d’un enrégimentement de la culture dans une stratégie politique qui cherche à actualiser le sujet révolutionnaire historique classique des traditions marxistes voire bolchéviques. Et sur ce point, on va prendre un peu son temps.
Culture = politique = inconscient : des batailles perdues d’avance
Politique = inconscient
Il y eut un livre influent de Fredric Jameson en 1981, qui s’intitulait The Political Unconscious : Narrative as a Socially Symbolic Act. Jameson cite Lacan, postule un « inconscient politique » et recourt au marxisme pour proposer une méthode d’interprétation des œuvres littéraires. Cette méthode fonctionne par paliers successifs : d’abord l’analyse de l’objet d’étude proprement dit, « plus ou moins exprimée en coïncidence avec le travail ou énoncé littéraire individuel », où « le travail individuel est essentiellement saisi comme acte symbolique ». Deuxième « phase », celle de ce que Jameson qualifie d’idéologèmes, où l’objet culturel étudié n’est plus individuel mais « a été reconstitué sous la forme de grands discours collectifs et de classe dont un texte est un peu plus qu’une parole ou un énoncé individuels. »12 Enfin, la troisième étape méthodologique est celle de l’histoire humaine prise dans son entier, dans une perspective historique matérialiste et marxiste, que Jameson qualifie d’« idéologie de la forme. »13
Ensuite, Jameson fonde le sens de l’interprétation dans une théorie de l’histoire (qui semble aussi être théorie du Réel), qui suppose que l’histoire nous est incompréhensible et inaccessible, mais que le seul accès que nous pouvons avoir à cette histoire est sous forme de texte et de récit : « L’histoire – la “cause absente” d’Althusser, le “Réel” de Lacan – n’est pas un texte, car elle est fondamentalement non-narrative et non-représentative ; cependant, ce qui peut être ajouté est la condition que l’histoire nous est inaccessible exceptée sous forme textuelle, ou en d’autres termes, qu’elle peut être approchée seulement par le moyen d’une (re)textualisation antérieure. » L’interprétation d’une œuvre donnée renvoie ainsi méthodologiquement et théoriquement à une Histoire conçue comme texte ou « inconscient politique narratif » : tout est texte, tout est politique, tout est (à nouveau) interprétable14. Mieux, l’enjeu de l’interprétation devient littéralement de réécrire l’histoire ainsi conçue.
Politique = culture
Dans ces années, l’examen critique de l’histoire occupe toutes celles et tous ceux qui, particulièrement dans le monde anglo-saxon, cherchent à comprendre comment les contre-cultures des années 60 ont pu à ce point échouer alors que Reagan et Thatcher triomphent électoralement, et que les idéologies réactionnaires et néolibérales semblent convaincre massivement. Ellen Willis, qui avant sa mort préparait un livre intitulé The Cultural Unconscious in American Politics : Why We Need a Freudian Left15, est en 1979 en plein dans cette activité d’examen critique de l’histoire militante récente. Dans « La Famille, tu l’aimes ou tu la quittes » (1979), elle affronte la question de la famille : pourquoi les féministes n’ont-elles pas réussi à abolir la famille ? Sur un ton polémique, Ellen Willis constate l’impasse dans laquelle sont tombées les « contre-cultures » des années 1960, qui s’explique largement par l’articulation entre le culturel et le politique :
« De plus en plus, les deux sexes tendent à définir le féminisme et les questions culturelles qui y sont attachées non pas comme des problèmes publics requérant une action politique, mais comme une question de « mode de vie » et de « choix » personnel. Ce genre d’individualisme n’est pas simplement une mise à distance du radicalisme des années 1960 : très concrètement parlant, il s’agit d’une extension de ce radicalisme, une version libérale moins ambitieuse de l’article de foi de la contre-culture selon lequel il suffit de laisser tomber le système pour que le monde nous appartienne du jour au lendemain. »16
Surtout, la possibilité de poursuivre avec succès le combat féministe repose selon elle sur l’intégration de considérations « psychologiques » que refusaient à ses yeux les féministes radicales :
« En un sens, le féminisme radical s’est défini en opposition avec les explications psychologiques du comportement si répandues chez les gauchistes. La plupart des premières femmes à avoir rejoint le mouvement pour la libération venaient d’une gauche contre-culturelle qui exerçait sur elles de fortes pressions pour qu’elles épousent l’idée que les hommes se faisaient de la liberté sexuelle. Dès l’émergence du féminisme, la gauche a commencé à lui résister en soutenant que le schéma conventionnel des rapports homme-femme venait du conditionnement capitaliste, et que les hommes n’étaient pas des oppresseurs, mais des victimes eux aussi […]. S’il était vital de combattre la psychologie de comptoir que la gauche mettait à son propre service, les féministes radicales ont eu tendance à tomber dans l’erreur inverse en rejetant complètement la psychologie. Ce biais les a particulièrement limitées dans leur approche de la question cruciale du sexe. […] De même qu’une véritable révolution sexuelle doit être féministe, un féminisme réellement radical doit inclure une critique de la répression sexuelle et de la structure familiale qui la perpétue. »17
L’entreprise de critique des mouvements politiques que Willis qualifie de « contre-culturels » mais qui désignent une conception très élargie de la gauche américaine ainsi que (prioritairement) les mouvements féministes, est ainsi explicitement liée à la nécessité d’introduire les notions conjointes de culture et de psychologie (ou psychanalyse). Culturalisation et psychologisation de la pensée politique vont de pair et trouvent leur coalescence dans la nécessité affirmée de faire le bilan des échecs des luttes contemporaines.
Dans son projet de livre interrompu par son décès brutal, dont le titre fait une référence très évidente à Jameson, tout cela se formule simplement :
« Les contradictions de la politique et de la culture américaines contemporaines résultent d’un conflit psychique profond et largement inconscient : un affrontement constant entre, d’une part, de puissants désirs de liberté et de plaisir, et d’autre part, une peur coupable à l’idée que ces désirs mènent droit à la liberté licencieuse, au chaos et à la destruction. Ces élans contradictoires ne respectent pas les lignes de partage conventionnelles entre la droite et la gauche. Leurs batailles n’opposent pas seulement des individus ou des groupes en complet désaccord : elles se jouent à l’intérieur même d’individus et de groupes dont les membres semblent partager les mêmes valeurs. Ce que j’appelle l’inconscient culturel a laissé son empreinte sur tous les tourments que le peuple américain traverse actuellement, un peuple qui se laisse ballotter au gré des événements, manifestement incapable de mener la moindre action collective décisive au sujet de questions sociales pourtant graves, qui regarde passivement toute une économie se faire démanteler sous ses yeux, et qui est ambivalent voire franchement schizophrène sur les questions culturelles. »18
Il y a bien une théorie « de gauche » de la guerre culturelle, qui dès les années 1970 ne se cantonnent pas aux États-Unis19. L’intérêt évident de cet appareil de pensée « culturel » est sa plasticité idéologique alliée à la facilité avec laquelle il peut se convoquer selon l’actualité – dans un contexte où la « crise » politique de la gauche, des idées révolutionnaires, du progressisme, des idées émancipatrices ou de ce qu’on voudra, n’est rien d’autre que leur mode d’être historique.
Politique = gauche
La crise politique fonde le recours à la culture : nous avons échoué faute d’avoir su vaincre culturellement. C’est assez simple, mais cela a des implications profondes. Tout d’abord de rendre impossible le bilan des luttes passées qu’on prétend faire, puisqu’on en rend confus la nature : s’agissait-il de prendre le pouvoir ? De « laisser tomber le système » ? De faire que le monde nous appartienne ? Ou bien de s’inscrire dans la représentation politique la plus classique (gauche, droite) ? Entre 1979 et les années 2000, la pensée de Willis donne de plus en plus place à la question de « la gauche ». Ce dont il s’agit devient justement l’articulation entre les luttes contre-culturelles et la gauche :
« En réalité, accuser le radicalisme de politiser la culture, c’est comme reprocher aux syndicats de s’engager dans la guerre des classes. […] Concrètement parlant, “dépolitiser la culture” signifie accepter ou promouvoir activement ces normes (le mariage hétérosexuel, ou bien la famille nucléaire, ou bien encore l’éthique de l’abnégation), et déclarer la dissidence hors sujet, la dénoncer comme une chose futile et dangereuse qui détourne l’attention des vraies questions d’État.
Pour la gauche, dissocier la culture de la politique est un pari perdant. Étant donné que la coercition culturelle vise principalement à subordonner ou marginaliser les femmes, les minorités ethniques et raciales, les personnes homosexuelles et toutes celles qui vivent dans une forme de dissidence sociale, le refus de s’y confronter constitue une contradiction intenable pour un mouvement égalitaire : comme on pouvait s’y attendre, cela a causé un éclatement délétère de la gauche, qui s’est divisée en groupes sociaux distincts et souvent concurrents. »20
En appeler à cette culture (et donc à cet inconscient) devient le moyen d’encastrer des traditions politiques et intellectuelles qui s’étaient historiquement dressées contre le système représentatif, dans ce dernier, en reconfigurant l’idée de dissidence – il n’est pas sûr que les Black Panthers, l’American Indian Movement, ou les militantes de Lavender Menace avaient en tête de participer aux aventures de « la gauche ». Pensée d’enrôlement : comment « la gauche » peut-elle se joindre à ces mouvements qui l’avaient tant combattue ? Il faut mesurer ce qui est pensé au moment où Willis écrit : le lien entre des dissidents radicaux d’une part ; et de l’autre le parti démocrate états-unien, le parti socialiste français, les travaillistes anglais ou encore le parti démocrate italien. Pensée d’inversion logique : comme si c’était le refus de « politiser la culture » qui avait d’abord causé l’éclatement de la gauche en « groupes sociaux distincts et souvent concurrents », et non les errements autoritaires du stalinisme et les trahisons répétées de la sociale-démocratie.
La ficelle est un peu grosse : refuser de faire le constat d’une faillite irrémédiable de la représentation politique en la déplaçant sur le terrain culturel. Ce serait grotesque – ça l’est21 – si ça n’avait pas tant fonctionné. D’abord en imposant une définition suffisamment floue de ce qu’on entend par culture pour rendre à peu près acceptable l’idée de guerre ou bataille culturelle22. Ensuite, en présupposant la crise de « la gauche » qui devient nécessaire pour que joue l’idée de guerre culturelle : il faut qu’il y ait toujours une crise de la représentation politique de gauche pour justifier qu’on sonne le clairon de la culture. Enfin, et c’est plus problématique, on instaure une co-extensivité du culturel et du politique qui permet de rendre raison de la part croissante des questions de représentation dans la vie dite culturelle. Celle-ci devient aussi le lieu d’un suffrage, qui mène les tenants de la bataille culturelle à donner une importance considérable au succès quantitatif rencontré par les productions culturelles qu’ils analysent. Mark Fisher en donne un exemple, d’autant plus frappant qu’il procède, comme chez Willis, d’une critique de traditions politiques qu’il cherche à disqualifier :
« Qu’est-ce qu’on peut faire, dans ce cas ? Eh bien, tout d’abord, il est nécessaire de vaincre les anarchistes – je ne plaisante qu’à moitié. Il est essentiel de s’interroger pour savoir pourquoi les idées néo-anarchistes connaissent un tel succès parmi les jeunes, et en particulier les étudiants non diplômés. La première réponse qui vient à l’esprit, c’est que même si les tactiques anarchistes sont les moins efficaces pour vaincre le capital, le capital a liquidé toutes les tactiques efficaces, permettant à ces groupuscules d’infiltrer le mouvement. Il existe une corrélation déplaisante entre le discours de la « Big Society » et une grande partie des idées et des concepts néo-anarchistes. Par exemple, une des choses particulièrement pernicieuses avec certaines conceptions anarchistes actuellement en vigueur, c’est leur désinvestissement par rapport au grand public. […] C’est en partie ce que je veux dire quand je parle de modernité alternative – une alternative à la « modernité » néolibérale, qui est un fait simplement et sous bien des aspects un retour au XIXe siècle. Mais l’idée que la culture grand public serait intrinsèquement récupérée et qu’il faudrait s’en distancier, est profondément biaisée. »23
Fisher enchaîne plus loin sur un parallélisme entre cette idée et la relation à la politique parlementaire, dont il réhabilite l’importance stratégique24. In fine, il s’agira toujours de regarder de la culture ce qui permet d’en comprendre le pouvoir de représentation politique : la culture grand public fonde la possibilité de croire en de nouvelles masses politiques. On peut s’expliquer ainsi, peut-être, la fascination académique si répandue pour le politique dans les productions culturelles (tout est politique) en même temps que son désengagement abyssal dans les mouvements sociaux.
Parenthèse : le problème est aussi technique. Il existe une longue histoire de la mesure d’audience ou de lectorat, qui peut se comprendre en partie comme mise à disposition de l’attention aux œuvres comme suffrage25. Vous regardez une émission, vous écoutez un concert à la radio, vous lisez un livre plutôt qu’un autre, c’est une forme de vote. En contexte numérique, ces techniques de mesure sont industrialisées à une échelle inédite sous des formes en partie renouvelées (les vues de YouTube, les écoutes de Spotify, les clics, etc.). À l’heure où la mesure de ce qui est grand public appartient à des techno-fascistes, on mesurera la pertinence de ces batailles culturelles auxquelles on nous invite joyeusement.
D’autres incidences de cette politisation de la culture : le fait de fonder les moyens de la bataille dans l’inconscient implique d’enfermer l’action et la pensée critiques dans une activité de réécriture revendiquée comme telle. Réécriture solidaire de la crise qu’on voit tout le temps : on s’est planté parce qu’on n’avait pas compris, et on réécrit. Les néo-anarchistes dont parle Fisher fort vaguement pourraient s’offusquer de ce qu’il n’évoque jamais les productions culturelles explicitement anarchistes qui pourraient aisément se revendiquer grand public : Michel Zévaco, Stig Dagerman, Camille Pissarro, Léon Tolstoï, Emma Goldman, Tardi, Alan Moore, Joe Hill, etc. L’anarchisme, fut-il néo, n’est pas cette caricature de snobisme qu’il évoque mais cette réécriture permet effectivement d’en déduire qu’il faut « vaincre les anarchistes » pour faire triompher leurs idées. Ainsi conçue, la bataille culturelle est toujours un coup de force fait à l’histoire pour refonder éternellement l’espoir en des stratégies politiques anciennes26.
Enfin, il faut faire un sort à ceux qui gagnent la guerre culturelle selon les théoriciens évoqués ici : la droite et l’extrême droite :
« Un mouvement politique espérant avoir un impact sur les crises économiques et sociales qui s’aggravent chaque jour dans notre pays ne peut se contenter d’en appeler au sens de la morale ou à l’égoïsme rationnel : il doit parler à l’inconscient culturel, s’adresser au conflit secret. Ce qu’il se passe avec la politique contemporaine américaine, c’est que la droite comprend cela intuitivement, alors que la gauche, dans l’ensemble, est complètement larguée. »27
La crise politique d’une gauche paralysée face à la culture et aux pulsions est le corollaire d’une extrême droite triomphante. On peut considérer que ce n’est pas un constat historique mais plutôt une conception théorique, du moment où l’on fait de la culture le moyen de sauver la politique – et de la gauche la grande interprète d’un inconscient malade à redresser. La bataille culturelle est nécessairement perdue d’avance28.
Alors quoi ?
Abolir la culture ou crever de politique
« Je voudrais combattre ceux qui ne songent qu’à légiférer dans l’absolu »29.
On a oublié la culture telle qu’elle a été imaginée ces dernières décennies. Ce Gros Machin qu’on a édifié : Malraux, Lang, l’intermittence, l’exception culturelle, la démocratie culturelle, beaucoup d’artistes, de techniciens et techniciennes, de l’argent public, etc. Il y a deux Cultures en jeu : celle de la bataille culturelle (grand public) et l’autre, le Gros Machin. De ce dernier, tout le monde (ou presque) se moque bien : on invoque la nécessité d’une bataille culturelle au moment où la Culture se meurt. On aimerait dire : tant mieux. Mais le cœur n’y est pas. La bataille culturelle qu’on n’appelait pas encore comme cela, elle s’est pourtant jouée ici depuis des décennies, et on a perdu beaucoup. Il n’est pas sûr que repartir pour un tour nous fasse gagner grand-chose.
Il n’y a rien à sauver de la culture. C’est une invention, dit Roy Wagner. Dans cette invention, il y en a d’autres, prévient-il : invention du moi, de la société, de l’anthropologie. Il y aurait beaucoup à dire à partir de ce livre, L’invention de la culture, mais simplifions en reprenant la question de l’histoire. Wagner estime qu’il y a une idéologie de la culture qui s’abstrait des catégories de l’invention et de la convention humaines. Les origines mêmes de cette idéologie sont constamment allégorisées : « Une fois que le feu a été domestiqué, pour un quelconque motif fou, par un quelconque inventeur très malin (“très doué”, “très chanceux”), avec de quelconques révélations spirituelles profondes ou des effets stratégiques, quelqu’un va éventuellement (qui sait combien de temps plus tard) l’utiliser pour éclairer, chauffer, brûler ou faire un toast, et ainsi l’intégrer dans son rôle “propre”. […] Notre habitude à l’allégorie nous piège dans l’imagination que le feu signifiait la même chose pour tout le monde, y compris pour les premiers humains à l’avoir domestiqué »30. Dès lors que la culture autorise ces allégories, le rapport à une histoire qui revendique ses réécritures devient plus problématique encore31.
Roy Wagner démontre à quel point la notion de culture constitue un rabougrissement de la puissance d’invention humaine dans toutes ses composantes, tout en figeant le jeu sur les conventions dont les sociétés humaines sont capables. Les défenseurs de la guerre culturelle ne peuvent faire l’économie des implications gigantesques de cette stratégie, derrière l’évidence qu’ils ou elles attribuent à celle-ci : les conflits secrets et les luttes inconscientes, la nécessité de lutter par le travail de réécriture et d’interprétation culturelle, la conquête du « grand public », l’attribution à l’extrême droite d’une capacité à s’adresser efficacement à l’inconscient culturel, etc.
Les batailles (ou révolutions) culturelles du passé ont été de sanglants massacres parce que la Culture ne fait que reconduire l’impasse du politique. Nous vivons dans un monde où la culture est perçue comme éminemment politique (« tout est politique ») et la politique comme un enjeu culturel. De toute évidence, les deux notions sont interchangeables : il ne faut pas mener de bataille culturelle mais joindre à un effort anti-politique une entreprise anti-culturelle, abolissant la représentation autant dans sa dimension représentationnelle que représentative. Ce qu’on se représente autant que ce qui nous représente. Il n’y aurait sinon d’autre ligne de fuite que celle d’un monde sans critique autre que l’identification du politique dans toutes les instances du tout est politique : tout peut être interprété, tout est politique, tout est historique, tout est réel. Et pour que le réel puisse advenir, il faut l’interpréter. Tautologie qui se renverse dans son versant directement politique, où tout se présente comme culturel. Les soldats des batailles culturelles sont déjà là : on lit, on regarde, on s’informe pour occuper le terrain. Il serait stupide de s’en étonner, puisque tout est politique. Et les sens, dans cette bataille ? Eux aussi, politiques. Comme tout. La culture n’a rien d’autre à promettre, quelle qu’elle soit. Même le plus grand public n’y fera rien. Il n’y aura pas de dictature du prolétariat heureuse d’être débordée par la culture des dominés. Il faut abolir la culture, pour renouer avec la possibilité que l’histoire soit d’abord « l’intensification de certaines propensions de l’homme comme une forme de vie, et une expression de cette intensification dans tous les détails d’un vie humaine. »32
1 https://www.mediapart.fr/journal/politique/120425/avec-l-institut-la-boetie-la-france-insoumise-structure-son-ecole-de-pensees
2 https://www.parti-socialiste.fr/socialistes_notre_bataille_culturelle_pour_la_culture
3 https://www.blast-info.fr/emissions/2025/comment-gagner-la-bataille-culturelle-32-5ArfPS7O-yIiK8qnb_A
4 https://www.unioncommunistelibertaire.org/?Perspectives-antifascistes-Comment-mener-la-lutte-pour-l-hegemonie-culturelle
5 https://blogs.mediapart.fr/joseph-confavreux/blog/050925/batailles-culturelles-un-regard-politique-sur-la-culture
6 https://www.pcf.fr/bataille_culturelle_quelle_humanit_voulons_nous_tre_deuxi_me_convention_du_pcf_pour_l_art_la_culture_et_l_ducation_populaire
7 Frédérick Gagnon, « Quelle guerre culturelle ? Les médias américains et québécois et le mythe de la polarisation de la société américaine », Études internationales, volume 40, n°3, 2009, p.395-416.
8 https://aoc.media/analyse/2025/02/20/la-bataille-culturelle-cheval-de-troie-de-lextreme-droite/
9 En décembre 1979, Maurice Bardèche déclare : « Cette substitution de l’idée de culture à l’idée d’hérédité est le pivot qui commande tout le renouvellement de droite que le groupe GRECE propose. En vertu de cette opération on peut désormais reconnaître, affirmer même, la diversité des races qu’on nommera de préférence les “ethnies” […]. La droite ainsi transformée par la découverte de la culture pourra même se dire antiraciste. » (« Les silences de la Nouvelle Droite »).
10 https://www.diagrammes.fr/fr/folders/de-la-post-democratie-en-amerique#block-142
11 https://aoc.media/analyse/2025/02/20/la-bataille-culturelle-cheval-de-troie-de-lextreme-droite/ et https://journals.openedition.org/mots/34452
12 Id. : « Quand nous passons dans la deuxième phase, et découvrons que l’horizon sémantique dans lequel nous saisissons un objet culturel s’est élargi pour inclure l’ordre social, nous trouverons que ce même objet de notre analyse a lui-même, par ce fait, été dialectiquement transformé, et qu’il n’est plus exprimé comme “texte” ou œuvre individuel dans un sens restreint, mais a été reconstitué sous la forme d’une grand discours collectif et de classe dont un texte est un peu plus qu’une parole ou un énoncé individuels. Au sein de ce nouvel horizon, alors, notre objet d’étude s’avèrera être l’ideologème, c’est-à-dire, la plus petite unité intelligible des discours collectifs essentiellement antagonistes des classes sociales. »
13 Id. : « Quand finalement, même les passions et valeurs d’une formation sociale particulière se trouvent elles-mêmes placées dans une perspective nouvelle et apparemment relativisée par l’horizon ultime de l’histoire humaine dans son ensemble, et par leur positions respectives dans l’ensemble de la séquence complexe des modes de production, aussi bien le texte individuel que ses idéologèmes connaissent une transformation finale, et doivent être lus en termes de ce que j’appellerai l’idéologie de la forme, c’est-à-dire, les messages symboliques qui nous sont transmis par la coexistence de systèmes de signes différents qui sont eux-mêmes les traces ou anticipations de modes de production. »
14 Cf. la conclusion du premier chapitre de The Political Unconscious, qui est celui où Jameson présente sa théorie et sa méthode avant de l’éprouver à travers des objets d’études précis : « L’Histoire est donc l’expérience de la Nécessité, et c’est cela seul qui peut déjouer sa thématisation ou réification comme simple objet de représentation ou comme l’un des codes maîtres parmi d’autres. La nécessité n’est pas dans ce sens un type de contenu, mais plutôt la forme inexorable des événements ; elle est donc une catégorie narrative au sens élargi d’un inconscient politique proprement narratif qui a été discuté ici, une retextualisation de l’Histoire qui ne propose pas ce dernier comme une nouvelle représentation ou “vision”, un nouveau contenu, mais comme les effets formels de ce qu’Althusser, suivant Spinoza, appelle une “cause absente”. Conçue en ce sens, l’Histoire est ce qui blesse, ce qui refuse le désir et place des limites inexorables à la praxis aussi bien individuelle que collective, que ses “ruses” tournent en d’atroces et ironiques inversions de leur intention manifeste. Mais cette histoire peut être appréhendée seulement par ses effets, et jamais directement en tant que force réifiée. C’est en effet le sens ultime dans lequel l’Histoire en tant que terrain et horizon intranscendable n’a besoin d’aucune justification théorétique : nous pouvons être certains que ses nécessités aliénantes ne nous oublieront pas, même si nous préférerions de loin les ignorer. »
15 Ellen Willis, Dans le doute. De la révolution sexuelle à la guerre culturelle, Paris, Audimat, 2024, 344p. Dans ce recueil de textes d’Ellen Willis, on pourra lire le premier chapitre de ce projet de livre, « Prisonniēr·es du sexe », p.283-333. La traduction du titre du livre est « L’Inconscient culturel dans la vie politique américaine : pourquoi nous avons besoin d’une gauche freudienne ».
16 Ellen Willis, Dans le doute. De la révolution sexuelle à la guerre culturelle, Paris, Audimat, 2024,p.211-212
17 Ibid., p.217-219.
18 Ellen Willis, op.cit., p.308-309.
19 En France, les livres contre le « libéralisme libertaire » de Michel Clouscard – aujourd’hui souvent cités par les réactionnaires, ce qui souligne assez les différences majeures avec Willis ou Jameson – explorent la question de la culture capitaliste et de son rôle pour les forces anticapitalistes.
20 Ibid., p.326-327.
21 Le plus grotesque étant l’incapacité théorique de cette « politisation de la culture » à dépasser les questions stratégiques et les inventaires politiques : « politiser la culture » quand on est au pouvoir, c’est Jack Lang.
22 Il y a tout un travail sur le long terme de distinction conceptuelle entre la notion de culture mobilisée pour la guerre culturelle et celle qu’évoquaient Stuart Hall ou Richard Hoggart. La conception de la culture comme lieu de conflit chez Stuart Hall repose sur l’idéologie et la sémiologie, à travers les notions célèbres d’encodage et de décodage. Chez Richard Hoggart, dans La Culture du Pauvre (The Uses of Literacy, en version originale), il s’agit surtout de penser le rapport conflictuel entre la nouveauté, incarnée par les mass medias ; et les traditions au sein de la culture populaire anglais. E.P. Thompson a fait une critique du livre d’Hoggart : Thompson (E. P.), « Commitment in Politics », Universities and Left Review, 6, 1959. Voir aussi : Paul Pasquali et Olivier Schwartz, « La culture du pauvre: un classique revisité. Hoggart, les classes populaires et la mobilité sociale », Politix, 114(2), p.21-45,https://doi.org/10.3917/pox.114.0021
23 Mark Fisher, k-punk. Fiction, musique et politique dans le capitalisme tardif, Paris, Audimat éditions, p.604-605 [billet de blog du 1er novembre 2012].
24 Ibid., p.605-606 : « Il en va de même pour la politique parlementaire. Il ne faut pas placer tous ses espoirs sur la politique parlementaire, parce que ça serait triste et ridicule, mais, en même temps, si c’était inutile, il faut se demander pourquoi la classe des patrons investirait autant de ressources pour soumettre le Parlement à ses intérêts particuliers. // L’idée néo-anarchiste que l’État est fini, que nous devrions nous abstenir d’y participer de quelque façon que ce soit, est profondément pernicieuse. La politique parlementaire ne parviendra nulle part par elle-même (Le New Labour constitue un cas d’école sur ce qui se passe quand on y croit). Le pouvoir sans l’hégémonie : voilà concrètement ce qu’a été le New Labour. Mais c’est insensé. On ne peut espérer parvenir à quoi que ce soit par la seule mécanique électorale. Il est cependant difficile de voir comment les luttes peuvent être victorieuses sans faire partie d’un tout. Il nous faut renouer avec l’idée qu’il s’agit de remporter la lutte hégémonique dans la société sur différents fronts en même temps. // Parce que les mouvements anticapitalistes qui ont surgi depuis les années 1990 n’ont en définitive rien fait, ils n’ont absolument pas inquiété le capital – il a été si facile de les mettre en déroute. C’est en partie parce qu’ils se sont déroulés dans les rues, tournant le dos à la politique sur les lieux de travail et la vie quotidienne. Et cela semble lointain aux travailleurs ordinaires, parce qu’au moins avec les syndicats, malgré tous leurs défauts, il y avait un lien direct entre la vie quotidienne et la politique. C’est cette connexion qui manque aujourd’hui, et les mouvements anticapitalistes ne l’ont pas établie. »
25 Cécile Méadel, Quantifier le public. Histoire des mesures d’audience de la radio et de la télévision, p.148-149.
26 Voir aussi Mark Fisher, Désirs postcapitalistes, Paris, Audimat Editions, 2022 [2020], p.359-360 : « Contrairement à ce que pense le narrateur d’Atwood, le passé n’a pas « déjà eu lieu ». Le passé doit sans cesse être reraconté, et l’enjeu politique des récits réactionnaires est d’étouffer les possibles qui attendent encore, prêts à être de nouveau éveillés, dans des périodes plus anciennes. La contre-culture des années 1960 est dorénavant inséparable de sa propre simulation, et la réduction de cette décennie à des images « iconiques », à des « classiques » musicaux et à des réminiscences nostalgiques a neutralisé les véritables promesses dont l’époque a connu l’explosion. Ces aspects de la contre-culture qui pourraient être appropriés ont été recyclés en précurseurs du « nouvel esprit capitaliste », tandis que ceux qui étaient incompatibles avec le monde du surtravail ont été condamnés comme autant de petits passe-temps désœuvrés qui, d’après la logique contradictoire de la réaction, sont à la fois dangereux et impuissants »
27 Ibid., p.310-311.
28 La référence à Gramsci n’a pas été faite à dessein, pour justement tenter de penser cette idée de bataille culturelle sans introduire l’idée d’hégémonie culturelle. Largement revendiquée par l’extrême droite depuis les années 1970 où Alain de Benoist et le GRECE en faisaient une référence importante et provocatrice de leurs travaux, l’œuvre de Gramsci est l’objet de conflits mémoriels complexes qui peuvent inviter à une sorte de campisme intellectuel sur la notion de culture. Par ailleurs, la question de l’hégémonie culturelle est chez Gramsci référée d’abord à l’idée de représentation de l’histoire par les acteurs historiques et donc à celle d’idéologie. Il distingue stratégiquement deux guerres à mener pour les communistes : la guerre de position (qui serait la plus proche de la « bataille culturelle », mais dont l’ennemi est l’idéologie bourgeoise plus que le fascisme) et la guerre de mouvement (celle qui concerne la prise du pouvoir politique). Si Gramsci pense la guerre culturelle (terme anachronique), ce n’est pas tant pour politiser la culture que pour établir les conditions de possibilité d’une politique communiste révolutionnaire plus efficace : l’hégémonie culturelle ne présuppose pas de crise du politique mais d’une « crise d’hégémonie ». Cf. Yohann Douet, « Affronter la crise de la modernité. Hégémonie et sens de l’histoire chez Gramsci », Actuel Marx, 2020, 2020/2 (68), p.175-192 : « Les éléments constitutifs d’une telle crise sont multiples et correspondent à des contradictions intriquées mais de différents ordres (économique, politique, idéologique, militaire, etc.), chacune étant caractérisée par une temporalité propre. […] Dans une telle situation, aucune force socio-politique, même celle qui possède la domination, n’est à même de donner une cohérence (effective et manifeste) à l’époque, et d’ouvrir un véritable horizon historique ». L’hégémonie culturelle mêle chez Gramsci une dimension stratégique positive avec une compréhension pessimiste des périodes de crise, où « l’ancien meurt et […] le nouveau ne peut pas naître ». Il n’y a pas chez Gramsci d’idée de fonder la politisation du culturel dans une crise du politique – surtout pas en passant par la notion d’inconscient – mais plutôt une volonté de mieux armer la lutte politique et son organisation. Si l’on force le trait, Gramsci est d’autant plus évoqué qu’on cherche à défendre un parti politique précis ; et l’est d’autant moins dès lors qu’on cherche à défendre « la gauche » au sein d’un champ politique en crise culturelle.
29 Jean-Luc Godard, « Défense et illustration du découpage classique », Cahiers du Cinéma, n°15, septembre 1952, dans Les années cahiers, Paris, Flammarion, 1989 [1985], p.58.
30 Roy Wagner, The Invention of Culture,Chicago, The University of Chicago Press, 2016 [1975], p.136
31 Id. : « Ainsi […] l’allégorie de l’homme représente une phylogenèse raciale dans les termes de l’ontogenèse idéalisée de notre culture »
32 Ibid., p.137.
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