Signes de vie
Premier mouvement : aller

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Port-Vendres, 26 décembre 2025

Dans ce récit en deux mouvements et un épilogue, Samuel Monsalve, traducteur du poète infraréaliste Mario Santiago Papasquiaro en français (Conseils d’1 disciple de Marx à 1 fan d’Heidegger, Allia, 2023 ; Rêve sans fin, L’Extrême contemporain, à paraître en 2026), évoque son séjour dans la petite ville catalane de Port-Vendres, durant les dernières fêtes de fin d’année. La description de la ville se mêle au récit d’une enquête littéraire et personnelle dans la zone catalane, ainsi qu’aux « signes » que l’auteur traduit lui adresse, du loin de son séjour en ces mêmes lieux, durant l’été 77. Des matériaux inédits seront évoqués et cités pour la première fois dans le troisième épisode de la série. Que Bruno Montané Krebs, Ana María Chagra, Mowgli et Nadja Zendejas en soient ici remerciés.

Por aquellos días yo vivía como en el maquis.

Roberto Bolaño, Los detectives salvajes, II, 8, p.259

I have never been able to draw a balance. I am always minus something. I have a reason therefore to go on. I am putting my whole life into the balance in order that it may produce nothing. To get to nothing you have to lay out an infinitude of figures. That’s just it : in the living equation the sign for myself is infinity. To get nowhere you must traverse every known universe : you must be everywhere in order to be nowhere. To have disorder you must destroy every form of order.

Henry Miller, “The Angel is my Water-Mark”, Black Spring, 1965 (1936), p.65

Según el Pirata, el tipo se había enamorado de mí. ¿Estás loco? le dijé. ¿Por qué, sino, viene a Port Vendres? Qué se ha perdido aquí?

Roberto Bolaño, ibid., p. 264

Pour Bruno Montané et Saïd Aouad

Il pleuvait des cordes le 25 décembre, lorsque nous sommes arrivés en gare de Port-Vendres par le dernier train. Nous avons contourné la salle d’attente fermée, et nous sommes retrouvés devant la silhouette d’un gigantesque hôtel un peu délabré, et fermé. Dommage. Nous nous étions trompés dans les dates et le petit studio que nous avions réservé, aménagé dans les combles d’une maison familiale au bord de la route nationale, ne se libérait que le lendemain matin. Nous avons pris la direction d’un établissement de la rue Jules Ferry, à une quinzaine de minutes à pied, dans le bourg.

La nuit régnait sans partage. La pluie alimentait des torrents sur les bords de la route de Banyuls. Le vent, brutal, nous fouettait les oreilles. Nous avons tiré nos valises jusqu’à atteindre une volée de marches, que nous avons empruntées en tâchant de ne pas glisser. Nous avons débouché sur une esplanade et découvert la rade criblée par l’intempérie. Une sorte de grand U, avec des hangars et un paquebot à droite, un quai, des ruelles et des immeubles d’habitation à gauche. Dans le fracas du mauvais temps, les ronrons étouffés du mazout, le tintement de containers manœuvrés par des grues nous parvenaient. L’activité du port est continue. Du fond de notre chambre d’hôtel, il me semblera encore deviner l’affairement autour de ces porte-containers chargés au ralenti, par des dockers invisibles.

À la réception, un couple a paru soulagé, peut-être aussi un petit peu effrayé, de nous voir arriver. Pressés de rejoindre certains rendez-vous familiaux, ils nous ont indiqué le porte-parapluies, un numéro de chambre, des précautions d’usage avec la climatisation, censée nous servir de chauffage. Exceptionnellement, il n’y aurait pas de petit-déjeuner le lendemain matin. Nous leur avons demandé s’ils savaient où il était possible de manger. Leurs mines ont exprimé autant d’étonnement que de pitié. Ils n’en avaient aucune idée.

Quand nous sommes redescendus, la réception était déserte.

Munis de deux parapluies, nous sommes sortis dans la nuit. La rue Jules Ferry descend vers la rade, et une fois au bord du bassin, nous n’avions plus qu’à remonter un défilé de terrasses et de commerces fermés. Les bateaux de plaisance se balançaient à notre droite, chahutés par le vent et une houle légère. Les mâts grinçaient, les cordes se tendaient et se détendaient.

Au bout de la jetée, nous avons distingué des bruits de basse bientôt ponctués de flashs stroboscopiques. Nous avons pressé le pas. La pluie était torrentielle. Nous avions faim. C’est ainsi que nous sommes arrivés sur une aire de parking où trônait un obélisque. Face à lui, deux vigiles gardaient l’entrée d’une kermesse, campés sur un tapis rouge en feutre spongieux, entre deux haies de barrières Vauban. Des baraques, presque toutes fermées, un bar, et vingt personnes sous un auvent pouvant en accueillir trois cents. Ainsi la caserne de l’ancienne place Royale a-t-elle été temporairement annexée par un comité d’initiative de commerçants port-vendrais. La faim nous a poussés à passer devant les cerbères, et nous nous sommes dirigés vers une des seules baraques ouvertes, arborant un drapeau de Catalogne.

Sur des images tournées pour immortaliser le moment, je panoramique en partant de deux agents municipaux à l’air singulièrement emmerdé qui lèvent de temps à autre le nez de leurs téléphones pour répondre aux propos de quelques connaissances. Comme dans les fictions franchouillardes qui ont déserté le militantisme systématique, la police fait partie du paysage familier. J’essaie de faire comme les Port-Vendrais, de les voir comme des participants quelconques de la sauterie. Accros à leurs téléphones, bedonnants comme les autres. Je me demande en quoi cette présence rassure. De toute façon, vu l’affluence, on ne risque pas un nouveau drame de Crépol. Il faudrait être sacrément barjo pour braver le froid et les précipitations à seule fin d’aller se geler le cul en écoutant du France Gall, sous un chapiteau désert devant une scène gigantesque où deux intermittentes font de leur mieux pour mériter leur cachet.

La caméra de mon téléphone s’attarde sur le bar, seul point de condensation de l’affluence clairsemée qui rassemble une quinzaine de solitaires ou d’amis de l’association des commerçants, venus prêter main-forte à l’esprit d’entreprise du comité central. L. parait à l’image. Son sourire exprime le bonheur qui nous vient de cet auvent et de ce tapis rouge inespérés, étalés sur une aire gravillonneuse démesurée, où l’on aurait aussi bien pu installer des auto-tamponneuses. Ses cheveux s’agitent pendant qu’elle fait mine de chanter, puis son visage plonge brusquement sous le cadre, avant de remonter, au début d’une nouvelle mesure.

C’est la deuxième fois seulement que je passe toute la période de Noël au large, loin de l’enfer familial. La dernière fois, à Chicago, j’étais allé faire un tour en solitaire. Mes colocataires étaient rentrés dans leur famille, mais comme le reste des étudiants en avait fait autant, nous n’avons pas pu profiter de la maison déserte. Je me suis retrouvé devant le comptoir d’un établissement hors de prix, où j’ai devisé toute la nuit avec le barman, grand lecteur de Faulkner. À Port-Vendres, les gens carburent moins au old fashioned qu’à la bière et aux vins catalans. La bière locale porte le nom d’un pic des Pyrénées orientales que j’ai lu pour la première fois dans une nouvelle de Mérimée. Quant à la bouffe, le commerçant se vantait d’avoir d’excellents jambons ibériques, il ouvrait, et aurait aimé distribuer largement une potée qu’il gardait dans une marmite, sauf qu’il n’y avait personne. Saveur fade. Graisse et haricots blancs. Morceaux de porc en dissolution dans le bouillon.

Le moment le plus fort du panoramique, c’est le vide de trente mètres séparant les alentours du bar de la scène traversée par des lasers et les émanations d’une machine à fumée, d’où émergent des silhouettes énergiques reprenant en chœur le refrain de Résiste. Encore un peu, et l’image s’arrête sur un gigantesque bonhomme de neige en polystyrène. Il est à droite de la scène. Sur le bord de l’image, des torrents d’eau se déversent au pied de la structure. Baignées dans une lumière violette, les irisations de la boule disco se promènent dans une flaque d’eau.

Nous avons été réveillés par les coups de l’aspirateur contre la porte de la chambre. Dans le couloir les autres portes étaient ouvertes. Nous étions visiblement les derniers à nous lever. Des torrents dévalaient toujours la rue Jules Ferry qui descend un petit peu en pente jusque sur le quai Pierre Forgas. Ne voyant personne, nous avons décidé d’emprunter deux parapluies pour nous rendre jusqu’au studio. Nous avons fait vingt mètres et entendu des cris dans notre dos. Le déluge n’a pas empêché la réceptionniste de nous rattraper au pas de course, et de nous sommer de rendre les accessoires par ailleurs flambant neufs, peut-être achetés par les propriétaires de l’hôtel pour l’occasion. On fait face comme on peut à un climat apocalyptique. La pluie sur nos visages a lavé notre gueule de bois et a fait passer les coupes de champagne du patron de la baraque catalane, venu nous arroser en échange d’un peu d’écoute malaisante, je ne sais quelles histoires d’investissements immobiliers et de stocks de vanille de Madagascar.

Le long de la départementale reliant Port-Vendres à Banyuls court un minuscule trottoir, coincé entre la chaussée et les enceintes de diverses résidences et lotissements touristiques s’étageant au-dessus de la darse. Un pont s’élance au-dessus des voies et nous atteignons un giratoire aux accotements boueux. Pour accéder au studio, nous devons traverser le jardin d’une maison à deux étages, et pousser la porte d’un ancien sous-sol. Nous posons les bagages, allumons le chauffage et sortons faire des courses.

Il y a une rive droite et une rive gauche à Port-Vendres. Les maisons, le port de plaisance et le port de pêche se situent sur la rive orientale mais le supermarché le plus proche est rive droite, dans une zone industrielle ne présentant nulle trace des échoppes, troquets, et cafés de marin que j’avais fantasmés. Par moments, au milieu de ce dédale de parapets et de petites clôtures saupoudré de caméras de vidéo-surveillance, on pourrait se croire en Seine-Saint-Denis. Derrière un espace de stockage clôturé plus grand que les autres, nous apercevons les containers blancs et jaunes frappés du logo de la Compagnie fruitière, avec en arrière-plan les grues chargeant toujours le même bateau bleu, battant pavillon ghanéen.

Jusque-là, je ne connaissais Port-Vendres que par le roman des Détectives sauvages. L’ouvrage de Roberto Bolaño raconte l’histoire d’une bande d’exilés latinoaméricains qui tentent de fonder un mouvement poétique d’avant-garde dans la ville de Mexico, avant de se disperser en butte à l’adversité de l’époque et de ses tendances culturelles et économiques. Dans les premiers temps de cette débandade, Ulises Lima, l’un des principaux membres du groupe, débarque à Port-Vendres avant de se faire chasser du domicile d’un de ses amis. Son comparse, Arturo Belano, se présente dans le bourg pour voler à sa rescousse, mais son ami est introuvable.

Dans ce roman où ni l’un ni l’autre des protagonistes ne s’exprime à la première personne, le récit de leurs retrouvailles et de leurs adieux est confié à Alain Lebert. Une sorte de hippie qui se planque dans cette petite ville portuaire tout en travaillant à bord d’un navire de pêche, parce qu’il a subtilisé de la nourriture dans une supérette quelques années plus tôt, à Albi, et qu’il a la police aux trousses. Lebert lit Libération tous les matins à la terrasse d’un bar appelé Chez Raoul. L’été et la première moitié du mois de septembre, Lebert vit à l’air libre, dans une caverne située au milieu des rochers, entre Port-Vendres et Collioure. Il dort à la fraîche, fait un brin de toilettes dans le puits d’une maison de maître, puis retrouve ses amis sur le port.

Je ne veux pas divulguer toutes les aventures d’Ulises Lima dans la ville de Port-Vendres. Disons simplement qu’au terme d’une mémorable péripétie, il passe à son tour quelques jours dans les grottes. Ça lui va bien, parce qu’il y a quelque chose de tout à fait odysséen dans cette vie au bord de l’eau à quelque pas de ce qu’on imagine comme un port de pêche minuscule ; voire d’idyllique, quand bien même plane déjà l’ombre des cyclopes, à ce moment de son périple. En mettant les pieds à Port-Vendres, je m’attendais à découvrir un fragment de monde grec préservé, digne du séjour des Lotophages, ou à tout le moins de l’île des Phéaciens ; pourtant, par moment, j’ai l’impression d’arpenter les cités dortoirs de mon enfance.

En réalité, Ulises Lima s’appelle Mario Santiago Papasquiaro. Non seulement il a participé à la fondation du mouvement infraréaliste qui fait pendant au réalisme viscéral des Détectives sauvages, mais à l’instar de son double fictif il a lui aussi séjourné à Port-Vendres. C’est ce que j’apprends un jour d’automne, il y a un peu plus de deux ans, alors que je quitte mon appartement du boulevard Barbès pour me rendre à la piscine. Au printemps précédent, ma traduction française de ses Consejos de 1 discípulo de Marx à 1 fanático de Heidegger, qui se présente à la fois comme un poème juvénile et l’une des acmés de son écriture, a été publiée.

Je veux continuer mais la suite de sa trajectoire poétique est difficile à appréhender. Muré dans une forme de clandestinité, Mario Santiago semble se détourner de tout projet de publication en bonne et due forme pendant une longue partie de sa vie, avant de se lancer dans un processus d’archivage au début des années 1990, tandis qu’il fonde une maison d’édition pirate, Al Este del paraíso, où paraissent les deux seuls recueils en bonne et due forme qu’il publie de son vivant. Ses fulgurances poétiques et critiques hantent une nébuleuse de supports précaires : coins de table, factures, enveloppes, tickets de caisse, billets de métro, pages de revue illustrées qui finissent entre les mains de ses enfants ou de ses proches quand elles ne se retrouvent pas simplement semées aux quatre vents. Pratiquant résolu d’une poétique de la marge, Mario Santiago développe un art voisin du graffiti, une sorte de vandalisme qui s’exprime moins sur les murs des métropoles que sur les bordures ou les faux-titres de livres lui ayant personnellement appartenu ou ayant figuré dans les bibliothèques de ses amis.

Une maison d’édition fondée par Bruno Montané Krebs et Ana María Chagra à Barcelone en 2012 a justement publié un long poème issu de la transcription et du montage de plus d’une centaine de ces fragments, qui ont tous en commun d’avoir été réalisées par Mario Santiago alors qu’il séjournait entre Paris et Barcelone de l’automne 1976 à l’automne 1977, et d’avoir été sélectionnés et transcrits par Bruno Montané et Roberto Bolaño à la fin des années 701. Alors que j’ai contacté les éditeurs pour une raison tout à fait pratique relative à la possibilité de réaliser une traduction française de cet ouvrage, B. m’envoie un message lapidaire qui installe aussitôt un autre type de relation entre nous. Sans même me féliciter pour la parution de la traduction française des Consejos, il me demande de but en blanc si je ne connais pas un certain Osvaldo Monsalve…

C’est la première fois que quelqu’un me rattache à un homonyme. Bien sûr, les réseaux sociaux m’ont appris qu’il existe un tas de Monsalve en Amérique latine. Sur les photos, je leur trouve même parfois un air de famille. Mais parmi mes grands-parents, mon père, ses cousins et cousines argentins, mes frères et sœurs, je n’ai jamais entendu parler du moindre Osvaldo. De qui peut-il bien s’agir ? B. m’explique alors qu’au milieu des années 70, à l’époque où il venait d’arriver en Europe, un certain Osvaldo Monsalve, peintre chilien de son état, l’a hébergé dans son appartement de Port-Vendres, et qu’un an plus tard, Roberto Bolaño et Mario Santiago sont allés solliciter son accueil. Que Mario Santiago a même séjourné chez lui à son tour. Osvaldo, ajoute Bruno, avait autrefois deux enfants qui ont été placés… Bruno se demande-t-il si, par une sorte de coup de théâtre, je ne serais pas l’un d’entre eux ?

Le surlendemain de notre arrivée, nous avons pris le train pour Portbou. Un trajet de trois quarts d’heure qu’une bonne journée de marche suffirait à effectuer. Nous stationnons de longues minutes à Cerbère avant de passer la frontière tandis que je maudis le don-quichottisme qui m’a conduit dans une anse bétonnée au lieu de ce village perché, en surplomb d’une rive sauvage. J’essaie de me rappeler un épisode de L’Art de la résistance de Justus Rosenberg, résistant dont j’ai traduit les mémoires2 il y a deux ans et qui raconte s’être retrouvé dans cette même gare avec Varian Fry, Heinrich Mann et Alma Mahler au début du mois de septembre 1940, tandis que ceux-ci projetaient de traverser le restaurant situé entre les quais français et espagnols. Contrôlés, ils durent finalement marcher les huit kilomètres les séparant de Portbou sous la houlette de Justus Rosenberg, parvenant à destination à la tombée de la nuit.

Quelques jours seulement avant que Walter Benjamin n’emprunte le même itinéraire, sous la conduite de Hans et Lisa Fittko.

Quant à nous, sans même avoir à quitter nos sièges, au terme d’une attente aussi interminable que douce, le train s’est ébranlé, nous déposant quelques minutes plus tard dans la gare élevée de Portbou.

Indéniablement, Portbou a plus de charme que Port-Vendres. D’ailleurs, il n’y a pas de comparaison qui tienne. Il y a des raisons historiques à cela. Port-Vendres est une ville nouvelle, une création du mercantilisme du XVIIIe siècle, hantée par les extravagances obsidionales de Vauban et l’esprit de géométrie cartésien, tandis que Portbou est une bourgade qui dégringole depuis les voies de chemin de fer jusqu’à la baie où s’étalent sa promenade, sa modeste rambla, et ses quelques hôtels.

Portbou. Walter Benjamin. Benjamin Walter. Une erreur d’enregistrement sur un acte de décès. La concession payée par le médecin du village et ses restes jetés cinq ans plus tard dans la fosse commune. Portbou où nous avons mesuré l’étendue des dégâts causés par la tempête des jours précédents. L’accès à la voie inondable menant au port de plaisance barré. Sans que nous sachions si c’était le fruit de la tempête ou une remise à niveau prévue de longue date, le service ferroviaire entre Portbou et Figueres suspendu et remplacé par un bus qui guettait ses passagers au bout de la rambla.

Il me reste une photo prise au retour du cimetière marin. On y voit un homme assis sur un banc à l’extrémité de la promenade quasi inondée, semée de gravats. Un gigantesque morceau de bois flotté se balance à quelques mètres de lui tandis qu’il tire sur sa cigarette, imperturbable, abrité du gros temps sous un béret noir.

Comme il restait un peu de temps avant le départ du bus pour Figueres, L. est allée se réfugier dans un café où elle a commandé deux cafés au lait accompagnés de pains à l’huile d’olive frottés d’ail et de tomate, et moi j’ai essayé de retrouver l’établissement où Benjamin aurait passé sa dernière nuit, croyant le découvrir dans un bâtiment un peu plus opulent que les autres, situé à l’ouest du cour et fermé en ces jours de cataclysme. Erreur. L’Hôtel Francia, je l’apprends à présent, se trouvait sur un chemin de traverse. Toutefois, il est fermé depuis bien longtemps. Une plaque et la peinture rouge de sa façade le signalent aux passants bien informés, lesquels savent que pour le trouver, il convient de s’engouffrer dans le carrer del Mar adjacent à la rambla.

Sur le moment, comprenant que je fais chou blanc, je m’arrête quelques dizaines de mètres plus loin sur la promenade, face à un encart consacré au rôle joué par la ville dans le célèbre épisode de la Retirada. Je prends alors conscience que Walter Benjamin et les exilés juifs ou communistes des différents réseaux n’ont fait qu’emprunter, en sens inverse, les chemins frayés quelques années plus tôt par les exilés républicains, anarchistes, syndicalistes, et communistes fuyant le franquisme.

Catalogne. Zone frontière. Limes. Hérissée de pieds de porcs et de marchés de Noël. Avec ses commerçants qui investissent dans la vanille de Madagascar et ne manquent pas de vous demander immédiatement d’où vous venez. Goulot d’étranglement de tous les flux amis en temps de crise. Maquis sans cesse recommencé. Du bas de mes 36 ans, même en ce jour maussade, j’ai le sentiment que le franchissement de la montagne doit se faire sans trop de mal. Je tente de deviner les pistes et les routes. D’identifier le col. Celui de Justus et de Varian Fry, de Benjamin et des Fittko.

8 km.

Et si, au lieu de poursuivre notre route, nous faisions le trajet en sens inverse ?

Nous sommes arrivés à Barcelone à la tombée de la nuit. À la sortie du café nous avons demandé à un employé combien coûtait le billet pour Figueres. C’était gratuit. De la gare de cette petite ville encerclée par une campagne en apnée, j’ai écrit à B. pour lui annoncer que nous serions à Barcelone à l’heure de l’apéro. Nous sommes sortis avant le terminus en gare de Sants pour éviter les contrôleurs et avons traversé un centre ravagé par les vitrines des commerces de luxe et les franchises alimentaires prolos. Tous nos effets personnels tenaient pour moi dans une banane et pour L. dans un sac à dos. Nous n’avions pas prévu cette escale.

B. nous a donné rendez-vous dans son QG, la succursale d’une chaîne italienne ressemblant beaucoup à un Starbucks, mais qui grâce à l’esprit de quartier et la complicité régnant entre ressortissants de la diaspora latino évite de façon inattendue l’asepsie de nos franchises métropolitaines, en-deçà des Pyrénées.

Nous n’étions pas loin du 45 carrer dels Tallers et du Bar Céntrico où Felipe Müller, alter ego de Bruno Montané, prend la parole dans les Détectives sauvages. Ce 45 carrer dels Tallers où Bruno Montané, Roberto Bolaño, Mario Santiago, Orlando Guillén, poètes respectivement chiliens et mexicains, ont débarqué à la suite de Salomé Bolaño, petite sœur du romancier, qui a transmis cet appartement à B. après y avoir vécu quelque temps, lorsqu’il a fait à son tour irruption dans le quartier du Raval. Tous suivaient les pas d’Álvaro Montané, grand frère de B., peintre et musicien ayant compris dès 1975, avant même la mort de Franco, que le moment était venu pour les gens comme eux de reprendre pied en Catalogne.

« J’ai débarqué à Port-Vendres en 1976 », récapitule B. « Cet été-là, je suis allé faire les vendanges à Banyuls, parce qu’on était beaucoup mieux payé en France qu’en Espagne et que j’avais besoin d’argent. Ensuite, j’ai entendu qu’il y avait besoin de bras sur le port et je suis allé y charger et décharger des cagettes une semaine en compagnie d’Osvaldo, que j’ai connu par un ami peintre. Lui aussi était peintre (comme ma mère) et exilé chilien (comme moi). Ensuite, je suis allé m’installer quelques semaines dans son appartement de la rue Lamartine. »

On a du mal à croire qu’une pareille dualité ait pu exister dans une si petite ville : une internationale bohème sympathisante du socialisme et de l’anarchisme fuyant les dictatures d’un côté ; une rade avec des plaques à la gloire du maréchal Bourmont, prédécesseur de l’illustre général Bugeaud, enfumeur en chef des corps expéditionnaires de l’Algérie française, de l’autre. Pourtant, tandis que je retrace l’itinéraire de ces quelques jours, je lis que c’est encore à Port-Vendres qu’Hans et Lisa Fittko ont élu domicile en 1940, organisant le passage de Banyuls à Portbou de plus d’une centaine de réfugiés antifascistes.

« Osvaldo était un homme merveilleux. Sa femme aussi, mais elle avait parfois des accès de schizophrénie, ce qui rendait subitement invivable leur appartement généralement si hospitalier. Roberto, que j’avais envoyé chez Osvaldo, a dû se faire héberger par un compatriote, un instituteur, parce que la rencontre s’est mal passée ou n’a pas pu se faire. »

Je voudrais poser beaucoup de questions. Sur Osvaldo. Sur Roberto. Sur le parcours de Mario Santiago qui a adressé plusieurs lettres au 45 carrer dels Tallers. Mais c’est un 27 décembre. B a passé la journée à manger et à boire, en sybarite. Ses souvenirs se mêlent. Peut-être leur exploration requerrerait-elle d’autres méthodes que ces questions désordonnées, à une heure tardive de l’après-midi. C’était il y a cinquante ans…

Nous évoquons le cimetière marin de Portbou. « Saviez-vous que le commissaire espagnol, voyant que l’un des membres du groupe s’était suicidé, a permis aux autres de poursuivre leur route. Benjamin a donné sa vie pour sauver tout le monde. C’est au sens propre un martyre. » Telle n’est pas l’interprétation de Justus Rosenberg, qui blâme les crises de découragement auxquelles l’intellectuel était sujet. Pourtant, à la réflexion, l’interprétation de B., suggérée par une biographie de Benjamin qu’il a lue à Barcelone, me semble belle. Et convaincante.

La mère de son fils étant venue lui rendre visite d’Allemagne, B regrette de ne pouvoir nous offrir l’hospitalité dans son studio, où chaque jour s’écrivent des pages mémorables de la littérature du XXIIIe siècle. Mais c’est une autre histoire. Nous le rassurons. Nous sommes simplement venus le saluer ainsi que sa ville. Le premier train nous ramènera de Sants à Figueres vers six heures trente le lendemain matin.

Le reste de notre virée appartient à la nuit. La marche dans des rues désertes, devant une ribambelle de cafés fermés ; une hésitation devant un douteux pub argentin qui proposait des milanesas, dans une perpendiculaire au carrer d’Avinyó, non loin du Passeig de Colom ; notre échouage dans l’un des derniers troquets ouverts place de la Barceloneta, où un groupe de lesbiennes esquive sans doute comme nous les obligations familiales.

Puis-je taire une halte dans le hideux aileron de requin de Ricardo Bofill, la vue sur le port de ce poste d’observation élevé, les shots offerts par le barman, qui a eu le culot d’aborder L. pendant que je photographiais un urinoir en suspension, sur une vitre immaculée des toilettes masculines. Les shots avaient le goût du fruit de la passion. Ils étaient recouverts d’un panache blanc et moussu.

Reprise de l’errance sur le Passeig de Colom, l’Avinguda del Paral·lel, puis dérive à travers Poble Sec, et halte vers trois heures du matin, dans un bar rempli de femmes centraméricaines, attablées devant des cocas-colas et des mojitos. Ascension de Montjuïc, tour du stade impossible, souvenir d’un vers de Mario Santiago qui parle « [d’] aller [s]e péter les sabots sous la nuque droguée des cimetières » ; ce que j’interprète comme le souvenir de marches interminables dans le port industriel au pied du cimetière marin, invisible mais perché de l’autre côté de la colline où nous dérivons.

Nous sommes redescendus le long d’interminables escaliers en toc. Dans la guérite du pavillon Mies Van der Rohe, un vigile tirait sur sa cigarette tout en surveillant le spectre de l’architecte du coin de l’œil, sur un écran. Nous avons fini au bord de l’infâme rotonde de la plaça Espanya dans le bar d’un lobby d’hôtel ouvert 24 heures sur 24 où nous nous sommes assoupis devant une noisette, jusqu’à ce qu’un vigile (encore eux !) nous fasse sursauter sur la banquette, et que nous comprenions qu’il était temps de reprendre le chemin de Sants. Ne restait qu’à longer une rangée interminable de nightclubs gays où s’étaient donné rendez-vous un tas de Catalans de l’arrière-pays, avec qui nous avions en commun d’être arrivés la veille au soir et de repartir par le premier train, une faune défragmentée qui se réfugiait dans le seul endroit habitable et chauffé de la gare, un McDo, pour attendre le quai annoncé avec l’alibi d’une frite.

Est-ce une enquête ? Un reportage ? Je voudrais que ce soit un songe. Je serais fier que ce soit un mensonge. Mais je retrouve sous les mots beaucoup de souvenirs bêtes et bruts. Presqu’un déroulement linéaire de faits dont je ne sais si je dois le regarder comme un bien ou un mal. L’enquête oui. Mais une enquête sans fin et sans fond. Ou plutôt une quête. Une recherche sauvage sans procédure de vérité déterminée. L’obligation de tourner autour du pot pour faire voir de quoi il retourne. Une préparation mentale à l’autre quête qu’il faudra faire si un contrôleur s’avise de nous flanquer une amende sur le trajet du retour, où nous sommes trop explosés pour ne pas dormir la tête appuyée contre les vitres du wagon.

Portbou, 27 décembre 2025

La suite dans quinze jours…

1 Mario Santiago Papasquiaro, Sueño sin fin, Ediciones Sin Fin, 2012.

2 Justus Rosenberg, L’Art de la résistance, Divergences, 2024.

Les photos sont de l’auteur.

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