Tableau brun #2 : Argentine, discuter contre la virtualisation fasciste du monde

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Lutz Matschke, Sandra, Lago Correntoso, 1998


L’extrême droite, le fascisme gouvernent dans de nombreux pays. Quelles sont les conséquences de ces politiques sur les enfants, les adolescents, les enseignants, l’éducation ? Tableau Brun interroge des travailleurs scolaires et éducatifs confrontés à ces réalités, pour documenter ce que l’extrême droite fait déjà aux enfants.

Agustina travaille comme professeure d’espagnol et de littérature à Viedma, dans la province méridionale et patagonienne de Río Negro. Elle a 31 ans et exerce depuis cinq ans ce métier, après des études en lettres modernes.

Quel âge ont tes élèves ?

Ils ont de 12 à 17 ans. Je suis professeure dans l’enseignement secondaire. J’ai commencé à travailler juste après la pandémie, quelques années avant l’arrivée au pouvoir de Javier Milei en décembre 2023. La question du Covid me semble intéressante, car la question des cours à distance a introduit une discussion cruciale pour les politiques scolaires : cela a justifié la multiplication des moyens matériels numériques dans l’enseignement, que ce soit des livres, des cartes, ou des outils numériques. Dans ma discipline, cela a eu des conséquences très négatives sur la pratique pédagogique, puisque tout simplement les élèves n’avaient plus en main les livres ou les textes. Et cela s’est maintenu jusqu’à aujourd’hui. La virtualisation généralisée pendant la pandémie nous a incité à tout percevoir sous l’angle de la connexion – pas seulement à l’école, mais aussi à la banque, dans le sport, partout. Pour l’école, tout ce qui impliquait les cours s’est virtualisé.

Quelles conséquences cette virtualisation a-t-elle eues sur ton métier ?

Je constate une vraie dépendance à la virtualisation. J’aime travailler avec des vidéos, des jeux, des films. Il y a une nécessité à utiliser ces outils virtuels et à les connaître, mais ce ne peut être tout le temps. La patience, le silence, le débat, l’échange, les émotions, toutes ces expériences du réel sont en train de disparaître chez les étudiants, parce qu’ils ne vivent plus ces expériences.

Pourquoi fais-tu le lien entre cette virtualisation et l’exercice du pouvoir de Javier Milei ?

Je pense que l’une des seules propositions politiques de Milei sur l’éducation, en plus de la suppression immédiate du ministère de l’éducation devenu un secrétariat d’État, est cette même virtualisation. Nous n’avons plus aucune ressource matérielle, mais seulement une plateforme virtuelle qui s’appelle educ.ar. Nous ne recevons plus de livres pour la bibliothèque de l’établissement. Ni livres de littératures, ni essais, ni manuels scolaires. L’école est en situation de précarité totale et le seul palliatif est la virtualisation.

Y a-t-il eu des conséquences directes des décisions du gouvernement sur la vie de ton établissement ?

Il y a sûrement des questions salariales que je ne connais pas assez bien. Ta question me fait penser à un exemple qui n’est pas si anecdotique. En Argentine, on organise chaque année une fête des sciences qui est un événement assez marquant du calendrier scolaire. Milei a fait en sorte qu’elle ait lieu environ à la moitié de l’année, ce qui n’est pas pratique puisque les projets présentés pendant ces fêtes sont annuels. Il y a un point politique très clair également, puisqu’on s’intéresse aux sciences dures et exactes – les humanités et les arts ne sont pas concernés. L’art et les humanités ne sont plus considérés par ce pouvoir. Enfin, cette fête consiste en présentation par les élèves d’exposés devant l’école et les familles. Auparavant, chaque école organisait quand et comme elle le voulait cet événement, le plus souvent en fin ou début d’année. Lorsqu’on en discute entre collègues, il semble évident que le but de ce nouveau calendrier est d’interrompre les processus éducatifs voulus par les professeurs. Cela suscite une vraie résistance chez les professeurs, comme d’autres décisions de cet ordre.

À ton avis, les enseignants sont majoritairement contre cette politique ?

Nous ne sommes bien sûr pas tous d’accord, mais j’ai l’impression que nous sommes une grande majorité à penser ainsi. En revanche, je note chez plus de professeurs une forme d’accompagnement politique plus indirect de ces évolutions, en défendant un point de vue où l’école ne doit plus exister comme telle, comme institution. Ce point de vue néolibéral, très classique à droite, peut se constater : l’éducation n’est conçue que de manière individualiste, particulière et individualisée, et non plus collectivement et démocratiquement.

Je vois cela surtout dans les dialogues entre professeurs. Enseigner à une fille de 12 ou 13 ans l’importance de reconnaître les différences d’autrui pour valoriser le travail en équipe, c’est un défi. Cela implique un rapport au métier. Avec mes pairs, certains de mes collègues, ce défi n’est pas relevé parce qu’on lui préfère une perspective d’individualisation de la connaissance qui n’assume pas la différence, les contradictions, les difficultés inhérentes au travail collectif. Pour résumer, je dirais que ma conception du métier est simple : j’aime discuter.

Selon toi, le comportement des élèves a-t-il été modifié par l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite ?

Nous avons évoqué un aspect important, celui du manque de volonté politique, des problèmes matériels. L’autre aspect, qui m’importe énormément dans mes classes, tient aux nouvelles habitudes linguistiques que l’on constate chez les élèves, mais aussi chez beaucoup d’adultes. Il faut avoir conscience que Javier Milei ne parle pas. Il crie, insulte et construit systématiquement l’autre comme un ennemi. Dans la situation argentine, cet ennemi est l’opposition politique, en gros la gauche. Ce type d’interventions systématiquement violentes et méprisantes propose un exemple que les élèves acquièrent, consciemment ou non. Ils se maltraitent beaucoup entre eux, s’insultent et se méprisent. Et cela est justifié par la politique et la figure de Milei.

Ce sont des choses que tu as constaté factuellement ?

J’interprète sans doute beaucoup, mais à partir des expressions d’adoration de nombreux élèves pour Milei, qui sont très explicites. Ils ont des photos de lui sur leurs téléphones, ils parlent énormément de lui. Voici une anecdote : quand Milei est arrivé au pouvoir, il utilisait extrêmement souvent les expressions « mongolico » (mongol) et « inútil », pour désigner ses opposants. À partir de ce moment, dans les deux à trois mois qui ont suivi l’élection, j’entendais ces expressions régulièrement dans mes cours. Pour désigner toutes les personnes de gauche – c’est-à-dire qui ne sont pas au moins de centre droit, pour lui – il utilise également les mots « zurdito », « zurdo », de manière dénigrante et répétée.

Un autre aspect très éloquent est la question des images machistes, extrêmement sexualisées, que Milei et ses proches font circuler sur les réseaux sociaux. Il fait usage d’un humour très noir et très raciste. Cela participe à naturaliser pour les élèves ce type de langage et de propos, comme on le constate dans nos cours.

Cela a-t-il modifié ta relation avec tes élèves ?

Oui, quelque chose a changé dans ma relation avec les élèves et les familles. Particulièrement sur les questions politiques, en réalité. En décembre 2023, Milei arrive au pouvoir. En 2024, je faisais un cours de dernière années, pour des élèves de 17 à 18 ans. Nous travaillions sur une date très importante en Argentine, le 24 mars, qui commémore le début du coup d’État de 1976, qui a laissé une empreinte sombre en raison des tortures, disparitions, meurtres, qui ont accompagné cette période et la dictature de Videla qui s’en est suivie. Il y a beaucoup de forces de rébellion en Argentine, beaucoup de mouvements, ce n’est pas du tout un pays pacifié… Mais depuis plusieurs années, il était acquis que la dictature de Videla était une période sombre et sa critique était devenue acquise, normale. Le premier 24 mars avec Milei à la présidence a marqué le retour d’une théorie fameuse en Argentine, celle des « deux démons », qui vise à relativiser et minimiser ce que firent les militaires pendant la dictature [l’expression de « théorie des deux démons » désigne la rhétorique de relativisme des crimes de la dictature en les comparant aux actions directes des mouvements armés révolutionnaires].

Je travaillais alors sur le concept de censure culturelle, en étudiant des chansons, des films, des livres interdits… Mon cours adoptait un perspective culturelle et symbolique évidente, propre à ma discipline. Je me suis retrouvée confrontée à une mère d’élève qui me reprochait d’endoctriner les élèves et de ne pas évoquer la théorie des deux démons. Ce fut très dur. Je viens d’une famille très politisée, où tout le monde est soit péroniste soit communiste – c’est-à-dire les deux mouvements les plus censurées dans l’histoire récente de l’Argentine. Ce que je travaillais avec mes élèves était justement le fait que tous les mouvements censurés avaient comme seul point commun de ne pas être militarisés. C’était un propos très mesuré.

Nous avons eu une discussion avec la mère et son fils. Je lui ai montré le travail fait en classe, les questions éthiques complexes que nous travaillions, le fait que la violence et la mort ne permettaient pas de régler des problèmes politiques. La valorisation de la mort par la droite posait donc un autre problème politique : c’est à l’examen de ces problèmes et impasses politiques complexes que je voulais amener mes élèves. Elle m’a accusé d’« empéroniser » mes élèves ! C’était exactement le discours défendu par Milei dans la communication officielle du gouvernement, pour les cinquante ans de la dictature cette année. L’idée du gouvernement était formulée sous le slogan de « raconter la vérité complète ». Cette mère d’élève avait littéralement le même point de vue que Milei.

Comment envisages-tu la suite immédiate de ton travail et de l’éducation dans le pays ?

Je suis très contente d’être professeure. L’école, c’est mon lieu. Connaître les nouvelles générations, les accompagner dans leurs apprentissages, connaître le monde de manière critique… Si les jeunes peuvent l’apprendre de moi, je suis contente. L’école reste malgré tout le lieu le plus sain que nous ayons pour faire cela. Si on aime chanter, si on aime les animaux, les apprentissages techniques, en plus de la langue, des arts, des sciences, il n’y a pas de meilleur espace pour assouvir tout cela. L’école nous permet encore de savoir quoi faire dans ce monde. Quel autre lieu pour discuter et faire entendre les divergences nécessaires ?

Propos d’Agustina Ainé Granovsky, licenciada en letras modernas, 31 ans. Recueillis le 25 mars 2026.

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