Tableau Brun #1 : Les enfants et les milices.
Une école face à ICE

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Vulture, Arijit Kisku, 2024

L’extrême droite, des formations fascistes gouvernent dans de nombreux pays. Quelles sont les conséquences de ces politiques sur les enfants, les adolescents, les enseignants, l’éducation ? Tableau Brun interroge des travailleurs scolaires et éducatifs confrontés à ces réalités, pour documenter ce que l’extrême droite fait déjà aux enfants.

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L. travaille comme assistant pour les élèves en situation de handicap dans une école publique de l’État du Minnesota, dans la ville de Saint Paul – ville jumelle de Minneapolis. Il travaille avec des enfants de 4 à 11 ans et a participé, en-dehors de son activité professionnelle, aux résistances populaires contre ICE.

Pierre Tenne : Est-ce que la seconde élection de Donald Trump a bouleversé le fonctionnement de l’école ?

L. : Les écoles au Minnesota sont plutôt subventionnées par l’État du Minnesota et la ville que le gouvernement fédéral. L’impact des coupures de financement au niveau fédéral a un effet moins important dans mon école que dans les écoles des États qui dépendent plus du financement fédéral, surtout les États du sud des États-Unis.

Cette indépendance explique-t-elle en partie l’arrivée d’ICE dans le Minnesota ?

Certainement, en partie. Mais c’est aussi lié à l’histoire de Minneapolis : c’est ici qu’a été fondé l’American Indian Movement, beaucoup de gens se sont soulevés après les meurtres policiers de Jamar Clark, Philando Castile et Georges Floyd. C’est également un État où les services sociaux ont relativement bien marché par rapport à beaucoup d’autres États.

Je crois également que Trump pense qu’il a perdu le Minnesota à cause d’une manipulation des votes. Je pense qu’il fait une fixation personnelle sur les politiciens de l’État – bien qu’ils n’aient pas fait grand-chose pour nous soutenir face à ICE… L’administration Trump et ICE ont également lancé l’opération « Catch of the Day » avec la motivation de se venger de certains politiciens.

Avant l’arrivée d’ICE, comment les enseignants de ton école ont-ils réagi à l’élection de Trump ?

En 2025, les gens n’en ont pas vraiment parlé… Ce qui m’a surpris, d’ailleurs. J’étais au lycée pendant la première élection de Trump. La réaction a été beaucoup plus grande alors : il y avait beaucoup d’émeutes dans le pays, les élèves et les professeurs en parlaient. Il y avait une peur de sortir de chez soi… Cette année, bien que la peur ait été plus forte encore, on en parlait beaucoup moins.

Comment expliques-tu ce silence ?

Je ne sais pas trop… (rires)

Est-ce que les familles et les enfants se sont plus exprimés que les enseignants ?

Pas vraiment. Dans mon école, il n’y a pas eu d’organisation particulière. C’est au moment où ICE est arrivé que les organisations de parents ont agi. Leur rôle dans les patrouilles de surveillance [patrouilles d’autodéfense populaire organisées à l’échelle des quartiers pour prévenir la population de la présence d’ICE] et la transmission des informations, de la distribution de nourritures et de produits de première nécessité pour les familles, a été très forte.

Il y a quelques personnes avec qui je travaille qui ont voté Trump. Je crois qu’ils sont aujourd’hui sur une ligne assez bizarre, entre un désir de respecter les valeurs et les croyances qui ont présidé à leur vote ; et la peur des conséquences inévitables de leur vote.

Même les électeurs de Trump avaient peur d’ICE ?

Certains. J’ai essayé d’en parler avec un électeur de Trump avec qui je travaille. Il est concerné directement : c’est quelqu’un qui est métis amérindien et sud-américain. Et il doit aussi, en tant que secrétaire et agent d’accueil, adhérer à des protocoles créés par le district de Saint Paul pour éviter l’entrée d’ICE dans l’école. C’est quelqu’un qui croit beaucoup aux règles et à la loi et qui se trouve maintenant dans une position où il doit suivre les règles mises en place par son boulot pour le protéger contre l’administration pour laquelle il a voté.

Il y avait deux jours sans école pour mettre un système en ligne à destination des familles qui avaient trop peur de la présence d’ICE pour envoyer leurs enfants à l’école. J’ai essayé de lui parler de cela à ce moment. Il continuait à penser qu’ICE était justifié, et à défendre ses positions. Mais ses informations sont très déformées par rapport à la réalité de ce qu’il se passe. Il habite dans le même quartier que moi à Minneapolis et il pensait qu’il y avait eu deux ou trois enlèvements ICE dans notre quartier pendant cette semaine, alors que mes sources suggéraient qu’il y en avait eu plutôt une vingtaine. Certains ont eu lieu presque directement en bas de son appartement. Je sentais qu’il avait peur d’accepter la façon dont sa vision politique se manifestait dans sa vie concrète. ICE a agi d’une telle manière que la propagande diffusée par les chaînes mainstreams et l’État fédéral n’était pas seulement en conflit avec les informations des réseaux d’informations engagés, mais aussi avec les informations de la ville, d’autres chaînes mainstreams, l’État du Minnesota, nos patrons, etc. Malgré tout cela, ce n’est pas facile d’avouer être victime de manipulation et de trahison à une telle échelle.

Quand ICE arrive à Minneapolis en 2025, comment as-tu réagi ?

L’opération Metro Surge commence à partir du 1er décembre. Il y a entre 3 000 et 4 000 agents présents. Il est important d’avoir en tête qu’il y a en principe 150 agents d’ICE dans chaque État, en comptant aussi l’administration. ICE est une organisation qui existe depuis 2003, mais qui a été profondément transformée par Trump. Par exemple, je suivais un compte Instagram appelé ICEwatch, qui rassemblait les informations sur ICE avant même Metro Surge. En septembre 2025, je discute dans le bus avec l’un de mes élèves et je lui dis : « ah j’aime bien ton chapeau ». Il me répond que son père lui a donné avant d’être arrêté parce qu’il était migrant. Et cet enfant ajoute : « je ne vais plus jamais le revoir de toute ma vie ».

Avant décembre, la résistance contre ICE et les discussions à propos d’ICE se faisaient plutôt au sein de communautés de migrants et de réseaux de gens qui se considéraient déjà comme des activistes. À partir du 1er décembre, il devenait impossible de se cacher ou d’éviter de s’impliquer dans cette cause, puisque ICE était partout. Des personnes de tous genres ont subi des brutalités d’ICE. De nombreuses histoires circulent, parlant d’accidents de voitures provoqués par ICE, de grenades tactiques explosant sous les voitures de personnes qui n’étaient pas particulièrement engagées, de voitures abandonnées dans la rue suite à des enlèvements, d’agressions sexuelles… Une vieille femme s’est faite gazer au coin de ma rue parce qu’elle ne traversait pas assez rapidement la chaussée selon les agents d’ICE. Et puis il y avait des sirènes en permanence, des policiers, les secours qui essayaient de s’adresser à des foules de personnes en train de résister. Cela a créé une inquiétude de tout le monde et a étendu la résistance.

Dans ton école, y a-t-il eu des changements à partir de cette date ?

ICE n’est pas venu dans notre école. Une petite anecdote : il y a eu à ce moment une réunion avec la Safety Team [commission de sécurité] de l’école, dont je fais partie. Le directeur me parlait du plan qu’il allait suivre si ICE arrivait : « ce que je dis à tout le monde, c’est que je ne veux pas qu’on mette des informations sur ICE en ligne, qu’on sorte les sifflets, etc. » Il a dit qu’il ne voulait pas d’« escalade ». Je lui ai répondu : « si ICE vient, je vais bien sûr le mettre sur les réseaux et siffler. » C’était un moment où il y avait une tension pour beaucoup de gens : dans un ancien monde, ils étaient en principe censés nous protéger et continuaient à agir de cette façon ; mais dans la nouvelle situation, leurs valeurs et leurs stratégies n’avaient aucune légitimité par rapport aux nôtres.

Comment a-t-il réagi ?

Il m’a dit « d’accord ». Je crois que ça l’a perturbé. Il me disait par exemple qu’il demanderait éventuellement à ICE un mandat pour entrer dans l’école. J’ai insisté pour répondre quelque chose, lui dire qu’ICE ne suivait pas la loi… Il a alors ajouté qu’il ne laisserait pas un agent d’ICE enlever un élève de l’école. Ce qui était un message totalement différent de ce qu’il venait de dire…

Les relations de pouvoir entre les chefs, les employeurs, la police et tout le monde a été complètement déstabilisé. Il y a un slogan qui a été beaucoup évoqué : We keep up safe [nous nous protégeons nous-mêmes]. C’est l’idée que la police n’est pas de notre côté. Que le gouvernement n’est pas de notre côté. Il ne faut pas collaborer avec ces agences. À cause de cela et de la façon dont la police a collaboré avec ICE, il y a une méfiance plus grande envers les policiers aujourd’hui.

Est-ce que selon toi, les enseignants de ton école continuent d’accorder du crédit au droit, à la loi, aux forces de l’ordre ?

Oui, la plupart des gens croient fortement à ça. Il y a eu beaucoup de conflits et de débats dans des réunions. Le directeur a mis en place une échelle de 1 à 10, qui s’appelait « l’index de la dignité ». Si tu es à 1, tu penses que les gens en face ne sont même pas humains, que toute opposition peut crever. 10, c’est la reconnaissance de chacun dans son humanité. Il y avait beaucoup de tensions, des gens qui affirmaient que c’était complètement malade de nous demander de nous cadrer avec ce genre d’outils dans le contexte. Il y a tout de même ce genre de critiques qui sont apparues.

Qui a pris la décision de fermer l’école pour organiser des cours en ligne ?

C’est le district de Saint Paul. C’est la première décision qui bouleverse largement le quotidien de l’école. Trois ou quatre élèves ne sont plus venus à l’école à partir de ce moment-là. Beaucoup d’enfants ne venaient déjà pas auparavant, à cause d’ICE. Pas seulement des familles sans papiers, d’ailleurs, certaines familles présentes légalement préféraient éviter de sortir à cause de la brutalité et de l’imprévisibilité d’ICE.

Les équipes pédagogiques étaient très perturbées, parce qu’il y avait une grève générale organisée le vendredi de cette même semaine. La surintendante de mon district n’a pas soutenu la grève, ce qui m’a déçu. Mais l’école a de toute façon été fermée à cause du froid.

Le travail de réorganisation à faire en deux jours était énorme. Il fallait organiser des leçons en ligne, sur un temps indéfini : jusqu’à quand allait-on fonctionner de cette manière ? Sur toute l’école, il y avait une vingtaine d’enfants concernés, d’âges différents. C’était très compliqué à organiser.

Quelque chose d’intéressant s’est produit. La plupart des enseignants évoquaient le Covid, se demandant même s’ils pouvaient reprogrammer des leçons faites pendant le confinement. Beaucoup de gens exprimaient ce sentiment : on revit le Covid. Une professeure blanche a évoqué un syndrome de stress post-traumatique lié au Covid ; tandis qu’une autre africaine-américaine lui répondait qu’elle avait un syndrome de stress post-traumatique de ICE…

On comprend que les familles qui ont peur d’ICE ont des situations et particularités variées. Qu’est-ce qui provoquait chez elles cette peur, selon toi ?

C’est très variable. Certains enfants, à mon avis sans-papiers, venaient à l’école, d’autres présents légalement aux États-Unis restaient chez eux parce qu’ils ont la peau brune ou noire. La différence n’est pas faite par la loi et n’a aucune exactitude : tout se joue sur le sentiment des familles, le quartier où vivent les gens, et les expériences personnelles qui sont variées à cause de l’organisation chaotique et impitoyable d’ICE. De nombreuses personnes ont été brutalisées, déportées et emprisonnées sans que cela n’ait de rapport avec leur statut officiel.

Y a-t-il eu dans ton école des discussions sur d’éventuelles résistances voire des formes de désobéissances contre ICE ?

Il y a eu une collaboration entre l’école et les parents d’élèves comme je l’évoquais tout à l’heure. Il y avait des patrouilles toute la journée autour de l’école. Au moment où les enfants étaient déposés en voiture à l’école, certaines personnes les escortaient de leur voiture au bâtiment. C’est l’essentiel de ce qui a été mis en place. Il y a eu également des dons de nourriture et des distributions aux familles qui ne pouvaient pas quitter leurs maisons. De nombreux parents et de personnels se sont portés volontaires pour conduire les enfants de familles en danger supérieure à l’école.

Les enfants ont-ils posé des questions pendant les classes, qui ont pu obliger les adultes à expliquer la situation aux enfants sans obéir à un éventuel devoir de réserve ?

C’était un sujet de débat important pendant les deux jours de fermeture. Comment l’aborder avec les enfants ? Comment répondre aux questions des enfants ? Concrètement, je vais dans différentes classes à travers les journées pour assister les enfants dont je m’occupe. Donc je ne suis pas dans une classe seulement. Chaque prof a des valeurs et des façons de faire différentes. Le lundi après le meurtre de Renée Good, les enfants ont commencé à en parler plus ouvertement. Les enfants à la table d’un des élèves que j’assiste ont dit : « on ne va pas bien. » Et, en murmurant : « because of ICE ! » Un enfant m’a dit à ce moment-là que son père était migrant, mais qu’on ne pouvait pas en parler parce que l’enseignant l’avait interdit.

D’abord, j’ai trouvé cela injuste et dégueulasse. Puis j’y ai repensé : beaucoup d’enfants – voire de professeurs – ne pouvaient pas quitter leur domicile et ne faisaient cet effort énorme que pour aller à l’école. Il était important que ce soit un moment tranquille pour eux. Si on insiste avec eux sur cette situation si difficile pour eux, ce n’est pas très sympa non plus… Il y aussi des enfants de familles qui sont en faveur des actions d’ICE et qui ont répété des propos racistes et xénophobes en parlant à leurs camarades de classe. Le personnel à surtout discuté d’ICE dans des contextes protégés, pendant les moments en tête à tête avec la psychologue, les profs de ESL [English as a Second Language, « Anglais comme seconde langue »], la travailleuse sociale, le directeur, moi, etc… C’est une question compliquée.

En-dehors de ton travail à l’école, tu as participé aux patrouilles et surveillances d’autodéfense populaire organisées dans les rues pour résister à ICE. Y retrouvait-on beaucoup d’enseignants ou de travailleurs des écoles ?

Pour les collègues de mon école, c’était un peu comme pour le reste de la population. Il y avait une thérapeute, une travailleuse sociale et une professeure qui se sont investis dans les patrouilles. Ce n’était pas énorme. Je travaille dans une école où beaucoup de nos professeurs sont Africains ou Européens, ils ont la trouille. Une professeure de maternelle est congolaise, elle a eu des amis ciblés par ICE. Il y a aussi des professeurs qui ont peur d’aller dehors. Certains profs se sont portés volontaires pour amener les classes des professeurs qui avaient peur de sortir à la récré pour les soulager, ou pour faire le plein des voitures de ces professeurs pendant les pauses pour faciliter leur rentrée le soir.

En t’écoutant, on perçoit qu’il n’y a pas d’agression politique ciblée contre l’école, comme on a pu le constater contre certaines universités. Est-ce qu’à ton avis, l’administration Trump cherche à attaquer spécifiquement l’école ou cela n’est pas une urgence politique majeure pour elle ?

Je ne sais pas si ça répond exactement à ta question, mais je crois qu’ICE est vraiment une organisation chaotique, parce que le concept de poursuivre des immigrants est un concept chaotique. À partir du moment où tu prétends renvoyer tous les migrants – ça inclut presque tout le monde dans le pays – et que les agents de ICE, qui n’ont pas eu beaucoup d’entraînement, sont constamment dans l’improvisation, tout est imprévisible. Ce chaos empêche de percevoir des stratégies, quels sont les motifs, les cibles, etc.

On a pu avoir le sentiment que la résistance à ICE a remporté une véritable victoire politique avec le retrait de ICE. Est-ce que c’est quelque chose qui a été évoqué par les enfants, à l’école ?

Non, pas vraiment. Il y a un enfant équatorien avec qui je travaille qui m’en parlait récemment. Il n’a pas l’impression que ICE est en train de s’en aller… Ils ont annoncé un recul qui n’a pour l’instant [17 février 2026] pas eu d’incidence réelle sur l’activité de ICE aux Twin Cities. C’est un enfant qui a un délai de compréhension de trente secondes. Il lui faut trente secondes pour comprendre ce qu’on lui dit. Cela crée souvent dans les conversations des allers et retours assez complexes. Il était en train de me parler de poissons et de requins, puis soudain, il me dit « as-tu entendu la grande nouvelle ? Les tueurs dehors s’en vont ». Un autre jour, il m’a demandé si j’utilisais DuckDuckGo. Je lui ai répondu que oui, puis demandé pourquoi il me posait cette question. Sa réponse était que si on utilise Google, quelqu’un va venir à sa maison tuer toute sa famille. Lorsqu’une de mes élèves francophones est revenue de ses cours en ligne, elle a eu une grande crise en voyant un projet de peinture auquel elle n’a pas pu participer affiché dans le couloir. Un autre de mes élèves qui est guatémaltèque me frappait alors que je l’aidais à faire ses lacets à la récré. Je ne comprenais pas ce qui se passait, car ce n’est pas un élève qui à l’habitude de me frapper. Finalement, j’ai compris que sa professeur était en train d’arbitrer un match de foot parmi ses élèves et que le son du sifflet le renvoyait sans doute à un traumatisme ICE. Le sifflet venait d’ailleurs d’un Ziploc [marque de sacs en plastiques réutilisables, très populaire aux États-Unis, semblable à certains sacs de congélation disponibles en France] distribué pendant Métro Surge avec un autocollant disant “Form a crowd, stay loud!” [« formez une foule, faites du bruit ! »].

Tout cela pour dire que les traumatismes et les peurs provoqués par ICE sont toujours très vivants et ne peuvent malheureusement pas être confinés dans le passé. Les rues se sont calmées et la brutalité figure de façon moins publique et permanente. Au Minnesota, en tout cas, ICE opère maintenant surtout dans les banlieues et les villes rurales avec moins de capacité de résistance. ICE fait aussi beaucoup d’enlèvements suite aux arrestations policières et dans les prisons. C’est une stratégie issue des accords passés entre les politiciens de l’État, les politiciens de ville, les commissariats et le gouvernement fédéral pour négocier le « retrait » d’ICE.

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