
Patrice Calatayu, Les Gilets jaunes, 15 décembre 2018
L’horizontalité occupe de plus en plus de place dans la vie sociale et politique, dans les mouvements sans chef et dans de nombreux collectifs. Elle expérimente des voies nouvelles. Grâce à des enquêtes sur des mouvements sans leader et une observation engagée parmi les Gilets jaunes, l’article pose des questions comme : l’horizontalité est-elle vraiment horizontale ? À quoi sert-elle ? Est-elle vraiment efficace ?
Elle est observée ici à la fois dans les grands mouvements sociaux-politiques qui ont marqué le monde depuis la décennie 2010 et dans un nombre qui paraît croissant d’activités collectives du quotidien. J’exposerai les résultats d’une étude large sur les formes de l’horizontalité politique, culturelle, économique conduite depuis plusieurs années. Les cas principaux portent sur les Gilets jaunes en France et sur une école coopérative récemment créée à São Paulo au Brésil1.
On parle beaucoup des chefs autoritaires et populistes et des dictateurs de la planète qui paraissent effacer la montée des démocraties depuis quelques décennies. Ils sont les plus visibles. La dimension horizontale de dizaines de mouvements politiques et sociaux dans le monde de ces dernières années n’attire pas autant l’attention, et moins encore celle d’activités égalitaires et collectives plus discrètes dans leur recherche de changer la vie ici et maintenant.
« Les années 1970 marquent un tournant dans l’histoire de l’action collective », écrivent Elena Jordan et David Vercauteren avant la vague horizontale des années 2010 (Jordan 2008 ; et aussi Vercauteren et al. 20182). Dans leur propos centré sur la France, ils affirment qu’« échaudés par la dérive hiérarchique des partis et des syndicats traditionnels, de nombreux collectifs cherchent des formes d’organisation plus horizontales ». L’affirmation pourrait valoir pour bien d’autres pays depuis ce qu’il est convenu d’appeler « le moment 68 » (entre 1965 et 1975) (Zancarini-Fournel 2008).
Cette dynamique peut être associée à ce qu’Ivan Illich désignait en 1973 sous le terme de convivialité. Bien dans l’esprit du temps, il écrit : « Je choisis le terme « convivialité » pour désigner l’opposé de la productivité industrielle. J’entends par là les relations autonomes et créatives entre les personnes, ainsi que les relations des personnes avec leur environnement ; et ce, par opposition à la réaction conditionnée des personnes face aux exigences que leur imposent les autres et un environnement créé par l’homme » (Illich 1973, p. 24, ma traduction). La hiérarchie et l’obéissance exigées par la production sont ainsi au cœur de la définition de la convivialité.
Dès lors, l’horizontalité qui gagne mouvements et activités collectives se présente à la fois comme une alternative politique et comme un outil de convivialité qui s’invente sur place, dans les activités et les mouvements mêmes, et transforme tout uniment rapports sociaux et politiques. L’horizontalité contribue à relever intellectuellement et pratiquement le défi d’Illich, même si la plupart du temps elle ne vise pas la convivialité et est simplement une pratique anti-hiérarchique. Un temps nouveau s’annonce, seulement s’annonce, de renoncement à la hiérarchie et d’attachement à l’horizontalité.
Et c’est justement à partir de 1973 et de son « premier choc pétrolier » que se profile la fin de l’ère industrielle. La crise de la subordination que manifestait le moment 68 ne cesse de s’amplifier. Elle entraîne la prise en charge accélérée du travail physique et mental des ouvriers et employés par les machines puis les robots et les ordinateurs, et contribue à la fin des grandes usines et à celle des armées de conscription, accompagnées par celle du communisme de l’orbite soviétique.
Parallèlement, et non sans signification, de nombreuses recherches sont menées depuis les années 1990 sur les pratiques collectives qui s’exercent dans le monde animal sans direction centralisée (colonies d’animaux comme les fourmis et les termites) ou des pratiques humaines horizontales de grande extension comme Internet et Wikipédia, ou encore des systèmes d’entités informatiques autonomes et interactives.
Les quinze dernières années se montrent comme un moment d’affirmation d’un monde post-industriel. Elles sont marquées, à une échelle globale, par l’individualisation du travail, accompagnée par les efforts d’individualiser aussi le cours de la vie. Ceci est mené sous la régie d’une immense puissance technologique et capitaliste qui cherche à imposer cette individualisation non seulement par l’informatique en général, mais par le truchement d’un petit instrument surchargé de techniques matérielles et sociales qui quitte à peine le creux de la main durant le sommeil.
La sociologue chilienne Kathya Araujo identifie au début de ces années 2010 une nouvelle flexion historique après celle du moment 68. Elle écrit que l’égalité, qui cherchait une traduction sous la forme de l’inclusion politique, la poursuit désormais d’une façon nouvelle sous celle de l’horizontalité :
« L’égalité se traduit, aujourd’hui, par une revendication largement généralisée d’horizontalité dans le lien social. Nous n’entendons pas par-là, d’ailleurs, l’attente d’un monde horizontal, mais plutôt l’attente d’un traitement horizontal dans des relations à la fois symétriques et asymétriques. C’est l’horizontalité des échanges en face à face qui devient une exigence centrale (Araujo 2013, p. 120 ; voir aussi Araujo 2016) ».
K. Araujo identifie au Chili une « attente » et même une « exigence » d’horizontalité. Ceci rejoint la résonance notée par David Graeber qui rapprochait en 2007, tout en notant l’enjeu d’égalité, les zapatistes, les piqueteros argentins, les squatters hollandais et les activistes des townships sud-africains pour leur accord « sur l’importance des structures horizontales plutôt que verticales », ponctuant : « Quelque chose émerge » (Graeber 2007, p. 329 ; dans le même sens, Pappas 2021).
Après avoir abordé le sens des années 2010, j’exposerai dans ces deux articles les entités sur lesquelles l’horizontalité règne, mouvements sociaux et politiques et activités collectives de la vie quotidienne. J’engagerai d’abord l’exposé de premiers résultats d’une enquête parmi et sur les Gilets jaunes à partir d’une observation engagée dans une assemblée de la région parisienne. Le second article se consacrera à une autre enquête sur un collectif, l’école coopérative Ponte de São Paulo, avant quelques remarques sur l’existence d’un tissu social alternatif et sur l’importance de l’enjeu d’émancipation3.
1. Entités de l’horizontalité
Une haute et longue vague de mouvements sans leader s’est levée dans les années 2010. La Tunisie l’inaugure puis l’Egypte dans sa foulée. Ces deux pays enclenchent un « printemps arabe » qui sera brisé dans son déploiement par de sévères répressions. La vague se poursuit pourtant par la Turquie, l’Espagne, l’Ukraine, le Brésil, la Bulgarie, le Burkina Faso, en une liste incomplète mais qui marque combien les pays de vieille démocratie en étaient absents jusqu’aux Gilets jaunes. Ceux-ci apparaissent en 2018 avant une série d’autres mouvements sans leader en 2019, en Algérie, en Equateur, en Bolivie, au Liban, en Irak, au Chili, en Egypte, en Haïti (voir Cohen 2018 et 2019)…
Certes, tous les grands mouvements de la décennie ne se déclarent pas « sans leader » (comme Hong Kong ou le Soudan) mais, bien que cette dimension ait été encore peu étudiée par les chercheurs en sciences sociales, il faut prendre au sérieux la volonté d’être « sans chef ». Elle n’est pas seulement importante quant au renouvellement des mouvements sociaux par rapport au siècle précédent. Elle l’est aussi pour les sciences sociales. Elle vient en effet en bousculer de façon significative un thème central et bien assis du lien social considéré comme hiérarchique dans sa nature, sa dynamique et son histoire multiséculaire, sinon plurimillénaire. Il n’y a rien d’automatique ni d’évident à ce que ce lien comporte subordination et hiérarchie, malgré ce que les derniers siècles et surtout le XXe ont donné à croire en nombre de contrées du globe (Cohen 2013). Subordination et hiérarchie ne sont pas toujours déjà écrites dans le grand livre du social. Elles relèvent d’une évolution historique.
Les mouvements des années 2010 se saisissent de lieux très délimités pour qu’ils soient le siège de leurs rencontres et de leur force. On a parlé de « démocratie des places». Les Gilets jaunes ont inventé les ronds-points comme lieu d’action, de délibération et de convivialité. En Biélorussie, les populations refusant le coup de force électoral de Loukachenko en 2020 ont choisi de se retrouver dans les cours d’immeuble (Shukan 2020). La trouvaille de tous ces micro-territoires comme lieu démocratique où se rencontrent dans l’action sans représentant, à égalité, en direct et en personne, des gens des plus diverses origines sociales, de genre, de race, de religion, d’âge, de professions, se présente comme l’ébauche d’une solution à la crise profonde de la démocratie représentative. Elle est une critique en acte du siècle précédent profondément rétif à toute forme de démocratie en plein air et libre d’elle-même. Le processus s’annonce comme de longue durée. La solution qui s’y dessine ne consiste pas à substituer la démocratie horizontale des places et des ronds-points à celle qui règne dans les régimes parlementaires à travers le monde. Cette recherche d’une nouvelle légitimité démocratique n’ambitionne pas de détruire la démocratie représentative, tout en refusant le profilage entre gauche et droite. Elle vise à interpeller radicalement et démocratiquement les pouvoirs établis de quelque forme qu’ils soient, en s’articulant éventuellement à eux dans la pratique, comme cela s’est produit dans la Tunisie de 2011 et l’Ukraine depuis 2022 – mais sans dépendre, comme la participative, de la démocratie classique.
Outre les places et leurs semblables, l’horizontalité s’enracine dans d’innombrables activités qui prospèrent le plus souvent silencieusement, depuis une cinquantaine d’années, en tous domaines et dont les participants ne se préoccupent pas de se soumettre à des hiérarchies, à des directions verticales ni d’assumer pour eux-mêmes des positions d’autorité. Historiquement, elle est un refus par le fait de l’impératif porté par le XXe siècle selon lequel un mouvement populaire, social ou politique, devait être organisé et hiérarchisé, de préférence sous l’autorité d’un parti, autrement dit, selon le modèle bolchévique d’une avant-garde, et quelque activité collective que ce soit, famille comprise, conduite sous l’autorité d’un chef, presque sans exception masculin. Le lien social était doté d’une dimension hiérarchique naturalisée de mille manières.
Les sciences sociales ont un important chantier à faire prospérer pour identifier le plus largement possible les activités qui se sont déployées dernièrement sans chef, sans leader, de façon égalitaire, coopérative, collaborative, auto-organisée, autonome ou transversale. D’un côté, les places, les ronds-points et les cours d’immeuble sont des lieux de convivialité : les participants font connaissance, agissent ensemble ne serait-ce qu’en préparant les repas, en assurant les soins contre l’hiver ou les blessures infligées dans les affrontements, en organisant l’auto-défense et, last but not least, en délibérant. L’action et la délibération ne sont pas les seules composantes de l’activité de ces places, la vie en commun en est une autre. On ne peut s’empêcher de penser au quilombo des esclaves fugitifs au Brésil, depuis le XVIe siècle, territoire recomposé d’un vivre libre et néanmoins ouvert aux autres (Streva 2021; Tosold 2021).
D’un autre côté, la braise rougeoie sous la cendre. Il se produit dans une discrétion certaine, à bas bruit et souvent sous la surface du « public », un profond travail du social où se reconnaît en chaque point un besoin, sinon un désir, d’horizontalité. Ces activités sont très diverses : jardins partagés de grandes villes métropolitaines, maisons d’édition, activité culturelle ou humanitaire, cabinets médicaux ou juridiques, coopératives de production ou de distribution, innombrables sont les objets de collectifs et de collectivités qui émergent et se stabilisent de façon plus ou moins durable depuis de nombreuses années de cette manière. De nombreux mouvements et organisations en France se sont formés selon de tels principes horizontaux comme, entre bien d’autres, le mouvement de soutien aux sans-papiers et le Réseau Éducation Sans Frontières, et il en est ainsi dans de nombreux pays du monde (Sitrin et Sembrar 2020).
À l’instar de nombre de squats et de ZAD qui ont pris le parti de l’horizontalité, ces collectifs cherchent, dans la dynamique même d’une lutte ou d’une affirmation spécifique, à offrir au présent l’image du futur. En France, par exemple, ils rejoignent d’autres transformations des institutions. C’est le cas des « associations collégiales » sans président ni bureau. La loi de 1901 règle les associations par un régime de déclaration et non d’autorisation. La forme organisée verticalement des « bureaux » avec président, secrétaire et président est devenue une évidence qui n’a été remise en cause que ces toutes dernières années. Aux associés qui venaient dans les préfectures déclarer une association sans bureau ni président, on répondait qu’il fallait respecter la loi. Or celle-ci ne comporte aucune obligation dans ce sens et prévoit seulement des personnes « chargées de l’administration » (Legifrance; Assistant juridique).
Outre la croissance des assemblées collégiales, on assiste depuis 2014 et l’expérience de Saillans, dans la Drôme (Muller 2026), à la multiplication des municipalités écologiques, non hiérarchiques et égalitaires inspirées plus ou moins directement par le « municipalisme libertaire » deMurray Bookchin (voir par exemple, Legros 2020).
En France, les familles, de leur côté, n’ont plus de « chef » grâce à la loi de 1970, effet du renouveau du mouvement des femmes, et l’autorité parentale est « partagée ». En France et ailleurs, un nombre croissant d’organisations adoptent la formule du MPL, le Movimento passe livre brésilien qui a déclenché en juin 2013 les manifestations les plus puissantes que le pays ait connues. Créé en 2005, il a défini une « charte » qui le proclame « horizontal, autonome, indépendant et apartidaire, mais non antipartidaire » (MPL 2013). À la suite des manifestations, toute augmentation du prix des transports publics a été bloquée, imprimant une trace profonde dans l’histoire politique du pays – avant que les vautours d’extrême droite ne s’entent sur cette agitation populaire pour l’orienter vers d’autres fins.
Nous n’évoquerons pas ici le monde croissant de la coopération économique, mais le grand emportement antihiérarchique se fait sentir aussi jusque dans les entreprises. Le capitalisme cherche depuis 1968 à échapper à la contestation insistante de l’autorité des chefs de tous niveaux. Dans une de ces opérations de récupération inséparables de tout pouvoir, il a par exemple initié la « forme projet », l’« écrasement » des hiérarchies, intégré des formes d’intelligence collective et même déclaré la « liberté »4 (Boltanski et Chiapello 1999 ; Carney et Getz 2009). L’enjeu, majeur, consiste à sauver le rapport capitaliste. Sur le plan international, notons qu’Internet a été établi selon un principe d’horizontalité qui ne cesse d’être combattu par les États et les multinationales. L’étude de cet ensemble plus ou moins accompli, plus ou moins connecté, mouvements horizontaux, activités collectives égalitaires de toutes sortes, occupations et territoires libres d’étendue variée, relèverait d’une nécessaire curiosité globale.
Une des difficultés de ce travail consiste donc à ne pas considérer l’horizontalité comme un absolu qui viendrait s’opposer à la hiérarchie mais, de façon pragmatiste, à observer ce qui survient pour tenter d’en identifier les formes, les dynamiques, les significations et les tendances. Il s’agit aussi, en y prenant part, d’encourager une réflexion qui soit tout autant celle des acteurs sur le terrain que celle des chercheurs dans l’échange et dans l’appui réciproque (Lyet 2026).
2. Les Gilets jaunes et l’invention démocratique des ronds-points
L’horizontalité n’existe pas, semblent penser nombre de collègues universitaires. Je me souviens du ricanement d’un professeur d’histoire d’une université brésilienne, à la fin de l’année 2013, à l’évocation de la leaderlessness du Movimento passe livre : « Pas de leader ? Haha ! » Un autre collègue me disait plus récemment en France que les leaders se profilaient obligatoirement. J’ai entendu aussi que l’horizontalité ne serait qu’un moment avant la création de partis, ou qu’on ne pouvait pas supprimer l’autorité, ou que l’horizontalité n’était pas forcément de gauche, ou la question : « Quand vous êtes horizontal, qui est responsable ? » Ces réflexions sceptiques sont à prendre au sérieux. Elles montrent à leur manière un état des sciences sociales qui conduit parfois à objecter à la réalité sociale même mais qui, plus souvent, a l’avantage de formuler des questions parce qu’elles ne savent pas y répondre ou n’ont pas le bon vocabulaire ou ne reconnaissent pas la pensée à l’œuvre dans le social même, ou encore se placent avec difficulté en posture de questionnement par rapport à ce qui advient. Ces questions sceptiques orientent la présente enquête.
L’historien ethnographe est invité à recourir à l’anthropologie. Plus qu’aux caractéristiques de classe qui sont les premières et parfois les seules qu’abordent les études sociologiques5, la présente démarche a pour méthodologie de s’intéresser aux rencontres aussi diverses que répétées qui se produisent à l’occasion de ces événements et à ce qu’elles suggèrent. Il s’ensuit que ce ne sont ni des groupes ni des classes que l’on observe, mais des « multiplicités », comme l’écrit l’anthropologue Eduardo Viveiros de Castro en s’inspirant des ouvrages de Gilles Deleuze et Félix Guattari, écrits dans le sillage de 68 (Deleuze et al., 1972 et 1980). La démocratie étant faite pour transformer les divergences en accord ou en transaction sur une action commune, la place et le rond-point deviennent par ces rencontres un lieu de démocratie capable de concilier et de rendre compatibles l’action personnelle et l’expression de groupes et de collectifs, aussi peu formalisés soient-ils. Les Gilets jaunes sont rhizomiques par principe. En d’autres termes, ils relèvent de ce que le même anthropologue nomme un « système réticulaire a-centré ». Les multiplicités sont « des systèmes dont la complexité est ‘latérale’, réfractaire à la hiérarchie ou à toute autre forme d’unification transcendante ». Elles transcrivent un « mode relationnel qui n’a pas pour cause (formelle ou finale) la similitude ou l’identité mais bien la divergence ou la distance » (Viveiros De Castro, 2009, p. 81 et 82). Ce dernier point est fondamental pour les Gilets jaunes. On le retrouve sous de nombreuses formulations dans leur expression orale ou écrite. Un « Communiqué de grève n° 1 de Gilets jaunes parisiens », par exemple, célèbre chez eux « ce prodige que constituent la multiplication, la divergence et l’exploration des manifestations simultanées » (Gilets jaunes de Belleville 2019).
L’horizontalité se signale chez les Gilets jaunes dès le début. Moins d’une semaine après l’Acte I du 17 novembre 2018, Médiapart l’a vue dans toute sa portée : « Sans représentant, sans structure et organisation, les occupants de ronds-points n’en démordent pas. C’est justement l’absence de chefs, de délégués, de revendications précises qui ‘fout le bazar’, assurent-ils » (Bonnet 2018). Dès début décembre, l’ancien situationniste Raoul Vaneigem est un des rares intellectuels à sentir avec justesse le sens des événements. Il estime que
« le caractère global de la colère empêche les traditionnels tribuns du peuple de récupérer et de manipuler le troupeau. Car ici, (…) il y a une intelligence des êtres et un refus du sort indigne qui leur est fait (Vaneigem 2018) ».
À l’autre bout de l’arc temporel, en avril 2020, au début des mesures prises contre la pandémie, la sociologue des mouvements démocratiques russes Karine Clément, qui participe au rond-point de Saint-Avold, relève tout le sens de ce qui est en jeu. Elle souligne comme K. Araujo l’enjeu qui porte sur la nature du lien social. Je me permets de la citer longuement, avec son constat sur le rôle des réseaux sociaux :
« Avec le confinement et la distanciation auxquels nous sommes soumis aujourd’hui, nous vivons dans l’exact inverse de ce monde qu’avaient inventé et mis en pratique les Gilets jaunes. On dit couramment qu’ils avaient recréé le lien social, ce qui est plus que vrai, on prend rarement la mesure de ce que cela signifie. Il s’agissait en effet d’un lien social du face-à-face, de l’émotion, de l’égalité de tous et toutes, quel que soit le statut, du mélange des différences, du dépassement de l’individualisme étriqué. C’est un lien social qui passe par les rencontres entre les corps et les tripes. On exagère beaucoup le rôle des réseaux sociaux dans les Gilets jaunes. Les réseaux sociaux ont surtout été des outils qui ont facilité la réanimation de ce lien social physique et spatialement situé, que ce soit sur les ronds-points, dans les manifs ou les assemblées (Clément 2020a, voir aussi Clément, 2020b et Gilets jaunes de Saint-Avold 2020) ».
La force de l’horizontalité portée par les Gilets jaunes s’est fait sentir non seulement parmi eux, mais au-delà, dans d’autres mouvements sociaux au large et dans les pratiques collectives. C’est en particulier le cas à l’occasion des grèves contre les retraites déclenchées à partir du 5 décembre 2019. Le Monde rapporte une réunion interprofessionnelle de préparation de la grève à Saint-Denis :
« L’organisation horizontale chère aux ‘‘gilets jaunes’’, c’est bien ce que recherchent les participants à la soirée préparatoire. ‘‘Le 5 décembre, aux assemblées générales, il n’y aura pas de chef, pas de meneur, pas de représentant mis en avant, garantit un agent du dépôt de bus de Vincennes. Certains appellent ça une anarchie, c’est pas une anarchie, c’est une république’’ (Béziat 2019) ».
Les ouvrages et articles consacrés aux mouvements des années 2010 notent bien leur trait horizontal mais ils n’en font pas une thématique, ils ne le jugent pas une de leurs caractéristiques profondes ni ne le prennent comme objet d’une étude ou d’une réflexion (Mauger 2019 ; Gerbaudo 2017). L’écrivaine Danièle Sallenave, dans un texte chaleureux, n’en écrit pas moins une phrase forte : « Le mouvement des Gilets jaunes, en s’appropriant l’espace public, construit confusément un espace d’horizontalité démocratique qui retrouve l’inspiration de 1789, de février 1848 et de la Commune » (Sallenave 2019, 41), c’est-à-dire, ajouterai-je, jamais celle de 1917. Dans leurs ouvrages sur les Gilets jaunes, Gérard Noiriel et Laurent Jeanpierre ne traitent pas de l’horizontalité, tout en se rejoignant pour accorder au mouvement une chance de constituer un tournant dans l’histoire des luttes populaires en France (Noiriel 2019, p. 69-72 ; Jeanpierre 2019, p. 97). Une belle étude menée à Bordeaux portait sur 166 gilets jaunes et abordait divers aspects du soulèvement, mais l’horizontalité ne figurait pas parmi eux (Collectif de chercheurs 2018).
Il est certain que l’horizontalité n’est pas toujours visible avec éclat. Dans le parcours des ronds-points, peu nombreux, que j’ai commencé en décembre 2018, j’ai à chaque fois vu des personnes qui avaient ce que nous pourrions appeler un rôle prépondérant mais n’étaient pas, sauf une fois, reconnues comme « chefs ». Ainsi, à Rungis où Guy, un jeune infirmier, animait avec esprit et bonne humeur le blocage d’une entrée des halles, sans cesse menacée par la police. Beaucoup de participants venaient le voir pour lui demander son avis, tandis que des actions variées se déroulaient en même temps alentour sans la moindre intervention de sa part : tout en acceptant d’une façon limitée un rôle de chef, il ne cherchait pas à l’étendre au-delà de celles et ceux qui le sollicitaient directement. À Voujeaucourt, dans l’est de la France, toujours en décembre 2018, au cours d’un très rapide passage, j’ai pris place dans la ronde qui allait d’un rond-point à l’autre. J’ai vu que la sarabande était guidée par quelqu’un et on m’a expliqué qu’en effet cette personne était le « chef ». Ma remarque sur le fait que les Gilets jaunes se disent sans chef est restée sans réponse…, mais je n’ai pas pu rester pour poursuivre l’enquête. En février 2019, au moment où j’ai quitté un rond-point de la région parisienne où j’avais passé l’après-midi, Amina, en repliant tout le matériel, m’a dit : « C’est moi qui m’occupe du rond-point », en signifiant par là qu’elle en était responsable. À l’assemblée de C., que j’ai rejointe depuis juin 2019, j’ai eu une surprise à la réunion que nous avons tenue au soir du 5 décembre à l’issue des manifestations de ce premier jour de grève contre la réforme des retraites. Une quinzaine de membres se retrouvaient désemparés parce que quatre ou cinq d’entre nous n’étaient pas venus, préférant participer à une autre réunion de caractère interprofessionnel et régional. Du fait de leur absence, nous ne sommes parvenus à rien de bien défini.
Le leader est donc présent, même dans une ambiance de rejet explicite et insistant du leadership. Cette relation apparemment paradoxale est au cœur de l’étude présente.
Dans le discours gilet jaune même, le leader est présent, mais de façon résiduelle. Un passage du compte rendu de l’Assemblée des assemblées (ADA) de Montpellier de novembre 2019 mentionne dans une note sur Besançon : « Le leader du groupe est syndiqué, a l’habitude de la prise de parole et la Police veut le désigner comme leader, alors qu’il est bcp [sic] porte-parole » (GJ. ADA4, 2019). Ce passage montre que parfois les représentations mêmes produites par les Gilets jaunes sont incertaines. Il est intéressant car tout en parlant de « leader », il illustre combien la police est en manque de leader, qu’elle en recherche et qu’elle en crée. Il en est de même de la presse en manque de porte-parole qu’elle recherche et qu’elle crée. Personnes poursuivies par les micros, Priscillia Ludosky, Eric Drouet, Maxime Nicolle et quelques autres ne sont pas désignés comme leaders la plupart du temps. Puisque cette fonction est bannie par le mouvement, la presse a souvent respecté ce parti et pris l’habitude de les nommer « figures ». Les gouvernements et gens de pouvoir sont également en manque de leader à arrêter ou à qui parler, puisque la doctrine traditionnelle veut qu’en arrêtant les chefs, on fasse cesser les mouvements. Pour eux, partager la parole entre des « partenaires » (patronat, État, syndicats), comme c’est le cas pour les « partenaires sociaux », permet de trouver un langage commun. Cette privation de chefs qu’éprouvent rageusement les chefs, les pouvoirs, la police et la presse est manifeste dans tous les mouvements sans leader des années 2010 dans le monde.
Or les mouvements eux-mêmes, ou les groupes et collectifs qui recourent à l’horizontalité sont les premiers à s’interroger sur leur manière de porter ce projet, de veiller à l’effectivité de son existence, de relever les infractions, en d’autres termes, d’être réflexifs et réactifs à l’égard d’une horizontalité qu’ils veulent réelle et qui pourtant n’a rien de plat. Des personnes se trouvent donc avoir un rôle prépondérant dans les diverses activités des Gilets jaunes, mais le chef en tant que fonction n’existe pas. Elles ne donnent pas d’ordres, même si de l’autorité s’exerce bien. Ce point suggère de n’en pas s’en tenir à une vision étroite de l’autorité. En effet, le XXe siècle était fasciné par le commandement, le leadership et les chefs. Ce faisant, il a largement réduit l’autorité à celle de commandement, et c’est aussi le cas de ses plus grands penseurs que sont Max Weber et Hannah Arendt. Or l’autorité ne saurait se confondre avec la seule capacité d’émettre des ordres (Cohen 2025).
Ce que j’ai pu constater comme membre d’une assemblée, c’est qu’il s’exerce en général une veille active quant au respect de l’horizontalité. Chacune et chacun se contiennent pour ne pas apparaître vouloir exercer une position d’autorité de commandement. S’il se profile une dérive, elle est immédiatement relevée. L’immanence mouvante qu’est ce mouvement ne se présente que sous la forme d’un processus.
À part sans doute le chef de Voujeaucourt, je n’ai observé aucun désir de s’imposer comme chef, même pas une velléité. Elle aurait été absorbée dans le refus de tous. Tout se passe comme si ce rejet était anticipé par chacun, avec pour effet de retirer ce désir de la scène, et que prévalait le respect du choix de n’avoir pas de leader déclaré dès l’origine qui fonctionne comme un impératif.
Ainsi, les leaders qui apparaissent n’en sont-ils pas vraiment… tout en n’ayant pas d’autre nom. Aussi bien est-ce une vaste question – et ceci tout autant pour les Gilets jaunes que pour les chercheurs – de savoir comment les nommer. Serait-il que des « personnalités » s’imposent ? Comme le disent E. Jordan et D. Vercauteren (2008), il s’agirait plutôt de rôles qui se prennent, de spécialisations dans un répertoire, de contribution égalitaire à un acte collectif ou encore de catégories variées de l’autorité, celle de commandement exclue.
Autre aspect. En un écart décisif avec le rôle de chef et comme caractéristique de cette nouvelle culture de l’horizontalité, Guy de Rungis, Amina, tout comme les membres de l’assemblée de C. absents de la réunion du 5 décembre, ne cherchent pas à avoir le contrôle sur tout ce qui se passe dans leur supposée sphère d’action6. Ils ne commandent personne. Ils ont certes de l’influence, mais celle-ci est conditionnée au fait qu’ils se refusent à commander7.
Il existe des gilets jaunes hostiles à l’horizontalité. C’est le cas de certains à l’assemblée de C. : « L’horizontalité est nulle. La verticalité est indispensable », nous a déclaré Victor le 28 juillet 2020. Un texte, a-t-il dit, circule dans ce sens, qui s’intitule « La tyrannie de l’horizontalité ». Or ce texte soulève précisément l’un des principaux problèmes que rencontre la volonté d’horizontalité. Il a été écrit en 1970 par une féministe américaine, Jo Freeman, révisé en 2004 et traduit en français très récemment8. La traduction du titre pose un problème considérable de pertinence. Le titre original est en effet « The tyranny of structurelessness » (et non pas of horizontality) (Freeman 2019 ; Freeman aka Joreen, 1970, révisé en 2004). Selon J.-M. Knutsen, qui a participé à la publication en français, le texte a d’abord été traduit correctement sous le titre de « La tyrannie de l’absence de structure », mais ses amis et lui ont considéré qu’« horizontalité » serait plus appropriée, car correspondant mieux à la mode illustrée par Nuit debout, les assemblées d’étudiants et les Gilets jaunes. Or il ne s’agit pas de la même chose et le mot anglais horizontality ne figure pas une seule fois dans le texte original. Il n’y est presque pas question des leaders et pas du tout de hiérarchie. C’est bien de la structure qu’il est question et de la préférence donnée aux structures informelles ou à l’absence complète de structure dans les mouvements principalement féministes à partir de la fin des années 1960. Il est supposé que le refus des leaders équivaut à la recherche d’une absence de structure9. L’autrice insiste beaucoup sur l’illusion de cette visée dans la mesure où des structures informelles apparaissent inévitablement tout autant que des personnalités s’affirment et que des rôles se prennent.
Au regard du soulèvement Gilets jaunes, la traduction française du titre (« La tyrannie de l’horizontalité ») est un pur contre-sens. Il existe depuis très tôt chez eux, et avec le rejet des leaders (parfois très violent), une volonté réaffirmée de structuration ou encore d’organisation et qui se dit bien ainsi. L’horizontalité ne s’oppose pas à la structure. La tâche qu’ils se donnent au contraire et qu’ils débattent est celle de la formation d’une « structuration horizontale »10. Cette formule, qui peut être lue comme un oxymore mais n’en est pas un, est mise en cause par certains gilets jaunes pour son accent sur la structure : une gilet jaune de la banlieue parisienne disait qu’elle préférait le « rassemblement » à la « structuration », parce qu’il était plus proche de l’inspiration des Gilets jaunes et de leur désir d’ouverture et d’horizontalité (GJ. Manuscrit 6 2020).
La tendance principale consiste dans la recherche d’une forme horizontale. Ainsi, contrairement à ce que suggère la mauvaise traduction de structurelessness par « horizontalité », les Gilets jaunes seraient plutôt d’accord avec Jo Freeman. Surtout lorsqu’elle dit que « les groupes non-structurés sont complètement gouvernés par (les) structures informelles », c’est-à-dire non reconnues. En effet, dans ce cas, le pouvoir des leaders émergents ne se voit pas et est même dénié, et l’horizontalité n’existe pas dans les faits. Ce qui se passe, c’est que l’horizontalité Gilets jaunes appartient à une nouvelle génération de mouvements sans leader : celle de la présence constante d’une réflexivité qui se manifeste dans ce cas par une veille ou une vigilance active à l’égard de l’horizontalité. C’est sur cette réflexivité que comptent les Gilets jaunes pour rendre compatibles horizontalité et structure, ou organisation.
Cette volonté de structure horizontale est manifeste depuis les premières ADA, instance qui est allée le plus loin dans la formalisation de règles pour le maintien de l’horizontalité. La première s’est tenue à Commercy en janvier 2019, c’est-à-dire au début de la seconde phase du soulèvement, si l’on veut bien admettre que la première phase est celle qui a principalement porté les demandes relatives à la suppression de la taxe carbone et à l’allègement de la CSG (Contribution Sociale Généralisée). La phase 1 a été victorieuse dès le début du mois de décembre 2018. Dans la même dynamique que la recherche de nouveaux objectifs, l’aspiration à se structurer vient quand s’engage une phase 2. Elle se concrétise par l’idée d’établir des règles partagées de l’horizontalité.
Les ADA ont commencé à composer des « chartes » relatives à leur propre organisation. Il n’est alors pas question d’une organisation continue de l’ensemble du mouvement. De nombreuses assemblées locales se préparent à établir leur charte pour leur compte. Quand une série d’assemblées d’Île de France a proposé sa candidature pour l’organisation de la 6e ADA, elle a formulé sa proposition de « structuration » de la manière suivante :
« La structuration est indéfectiblement horizontale et aucune personne ou groupe n’ont [sic] vocation à commander ou ordonner, y compris le Collectif [d’organisation]. Le rôle de ce dernier est de coordonner les pôles et les commissions pour la seule efficacité du projet et de produire des synthèses régulières (GJ. ADA6 (sans date (avril 2020)) ».
L’effort pour ne pas diriger est donc une part importante de la préparation des ADA et de leurs formes d’expression. Resterait à étudier de près comment cette intention est mise en œuvre. Autre aspect : la coordination centralisée n’est pas un repoussoir pour les Gilets jaunes. Le second article montrera qu’elle peut être rejetée pour comporter une dimension de commandement.
Les assemblées locales réfléchissent aussi et de nombreuses formulations sont proposées dans les interventions orales et écrites. Henri, par exemple, l’un des créateurs de l’assemblée de C. qu’il a quittée pour une coordination de grève voisine, écrit à cette dernière :
« Comment trouver une forme d’organisation pérenne et inclusive au niveau local qui permettrait au collectif de concilier/pratiquer/une véritable fraternité horizontale, afin d’ouvrir un espace où chacun à sa mesure puisse participer à la croissance du groupe/collectif/assemblée et expérimenter la puissance du nous et son pouvoir (GJ. Manuscrit 4 2020) ».
3. L’horizontalité, un outil difficile à manier
Lorsqu’elle est évoquée dans les échanges entre Gilets jaunes, l’horizontalité se rapporte au fonctionnement de l’assemblée, à celui de l’assemblée des assemblées, et enfin à sa présence dans la société. Elle est liée à des enjeux d’égalité, comme celle entre les femmes et les hommes. Les notes de terrain rapportées ici ne concernent qu’une seule assemblée et ne sauraient donner lieu à des conclusions à une plus large échelle.
À partir de juin 2019, les séances hebdomadaires de l’assemblée de C. réunissent entre vingt et cinquante personnes. La parole tourne dans un effort de faire s’exprimer le maximum de membres. Une personne est chargée du micro, une autre de prendre les demandes de parole, une autre enfin de prendre des notes pour un compte rendu, lorsque du moins quelqu’un se souvient de la nécessité de le faire. Ces rôles tournent sur un groupe assez large de membres qui est toutefois limité et laisse régulièrement de côté un certain nombre de participantes et participants même très actifs.
Nicolas est un activiste du quartier qui, tout en travaillant comme personnel de service, s’est occupé de nombreuses activités sociales et a rejoint les Gilets jaunes dès les premiers moments. Il est le membre de l’assemblée le plus soucieux d’horizontalité. Il en rappelle régulièrement le thème, réclame d’en discuter, demande à en porter la thématique de façon concrète aux ADA. Ses interventions orales et ses écrits par courrier électronique sur la liste des membres ou sur une autre liste locale plus étendue entretiennent un souci animé pour cette dimension des Gilets jaunes qui est pour lui fondamentale.
Après le déclenchement des grèves sur les retraites et à propos des Gilets jaunes, du Hirak algérien, des mouvements de Hong-Kong et de Russie, Nicolas écrit le 9 décembre 2019 que ces bouillonnements « pourraient bien exprimer l’intuition profonde que pour se libérer des diverses dominations, dans un système toujours plus mondialisé, il faut construire des luttes débarrassées de ce venin, et que l’horizontalité est un outil pour se réapproprier nos vies et nos imaginaires hors de tout pouvoir dominant ». Il poursuit : « L’important, pour moi, dans notre mouvement, ce qu’il nous faut nous atteler prioritairement à faire fructifier, c’est son affirmation de la souveraineté des ronds-points, des assemblées, ce sont ces milliers d’expérimentations de fonctionnements horizontaux, ces dizaines de milliers d’expériences d’émancipation de sa position de dominé.e.s… » (GJ. Manuscrit 1 2019). L’horizontalité est associée à la fois aux tâches politiques du jour et aux fins dernières de l’émancipation.
Outre les principes, des problèmes concrets sont discutés en assemblée ou par écrit. Dans un message qui fait suite à l’assemblée du 6 mai 2020, Béatrice exprime un doute envers son horizontalité réelle : « Le rêve d’une organisation horizontale est à mon avis aussi parfois utopique car, sans règles précises (comme par exemple dans la coordination de grève [de X] où on ne laissait la parole que 3 minutes, avec une direction tournante), la réalité fait que les égos se manifestent parfois trop, de façon inconsciente, venant de gens aguerris politiquement et pénalisant les gens plus timides, pourtant parfois actifs par ailleurs (GJ. Manuscrit 5 2020). » Béatrice sait de quoi elle parle : de la parole féminine qui a du mal à s’exprimer dans cette assemblée. Le 1er mars déjà, elle avait écrit que la parole ne devait pas excéder trois minutes, qu’elle devait être donnée en priorité à qui n’avait pas encore parlé, que l’organisation et la modération devaient être tournantes et que les questions d’actualité et d’action devaient être évoquées les premières, avant celles d’orientation politique. Toutefois, elle ne s’est jamais permise de mentionner que les femmes souffraient les premières de l’absence de ces règles qui sont parmi celles qu’ont élaborées les années de pratiques du féminisme et du mouvement altermondialiste. Ces règles ne rencontrent pas une unanimité déconcertante dans l’assemblée. Confronté à la demande de Béatrice, Bernard exprime à la fois un refus quasi anarchiste de règles contraignantes et l’appel à l’autocontrôle pour préserver « nos assemblées en désaccord », selon une expression de Nicolas (GJ. Manuscrit 2 2019) :
« Je suis absolument contre le décompte du temps de parole. Tout n’est pas quantitatif. Une parole profonde de quarante secondes a plus d’impact qu’un discours déblatéré pendant cinq minutes. Tout le monde le sait. Cela étant dit, je pense aussi que celles et ceux qui n’ont aucun problème à user et abuser de la parole ont le devoir de se rappeler que tout le monde n’est pas comme eux. Et de se rappeler le grand principe redistributif qui nous anime tous, sur tous les sujets (GJ. Manuscrit 3 2020) ».
J’ai entendu à plusieurs reprises un tel éloge de la retenue qui semble un ingrédient nécessaire à l’horizontalité, comme à propos du renoncement au contrôle ou comme ce qui est demandé aux hommes dans leur rapport aux femmes.
L’appel à des règles pour que l’horizontalité tienne ses promesses renvoie donc comme par hasard à la difficulté de l’expression paritaire. La parole des femmes est la première victime d’une horizontalité non réflexive, non explicitée, cantonnée au spontané et à l’informel. Même si, dans son développement du dernier demi-siècle, l’horizontalité est inséparable de celui du féminisme, elle n’est pas intrinsèquement féminine. En revanche, l’infraction à l’horizontalité est bien souvent machiste.
Il est difficile de surestimer le rôle que le mouvement des femmes a joué dans la dynamique historique qui conduit au moment présent. Le Mouvement de libération des femmes a été créé en 1970 dans le sillage direct de 68 avec une constitution délibérément non hiérarchique, ce qu’il partageait avec le Front homosexuel d’action révolutionnaire, créé en 1971. Nombreuses communautés de vie formées à partir de ce moment récusaient les chefs. À l’échelle de la société, la montée des femmes dans des postes de responsabilité de toute sorte a joué un rôle majeur dans la remise en cause des hiérarchies traditionnelles et sans doute de la hiérarchie tout court. Il n’est pas question ici d’hypothétiques qualités féminines mais de ce que les hiérarchies se sont historiquement constituées, depuis l’Antiquité la plus reculée, comme une structuration impliquant la mise à l’écart des femmes. C’est en particulier ce qui s’est passé au Moyen-Âge quand l’église catholique leur a donné le nom de « hiérarchie » et s’est conçue elle-même en hiérarchie existant en continuité avec le Ciel… et entièrement masculine. Elles se sont ainsi cimentées dans et par une sociabilité masculine intense et qui possédait la couleur de l’évidence. Dès lors que les femmes y ont installé leur présence, la hiérarchie se trouve minée et perd son sens. Les conséquences n’en sont pas encore toutes visibles ni même déployées, mais l’expérience des Gilets jaunes en montre toute la portée.
Or il en est de même des collectifs délibérément horizontaux, comme ce sera traité dans le second article.
Yves Cohen est un historien du XXe siècle et maintenant aussi du XXIe, directeur d’études émérite de l’EHESS. A la suite de son ouvrage Le Siècle des chefs publié en 2013, il s’est intéressé à l’horizontalité dans les mouvements sociaux et les collectifs de toute sorte. Sa méthode a consisté en autant que possible enquêter sur place avec les participants. Il s’est engagé avec les Gilets jaunes. Ces dernières années, il a aussi mené des recherches sur l’histoire et le présent des pratiques d’influence (propagande, publicité, communication, désinformation, etc.).
Bibliographie
Les documents indiqués comme Manuscrit font partie de la documentation personnelle de l’auteur.
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1 Je remercie l’institution allemande Mecila (Maria Sibylla Merian Centre Conviviality-Inequality in Latin America) dont le soutien m’a permis d’être chercheur-visitant à São Paulo d’août 2020 à février 2021. Le présent article et le second ont été « pré-publiés » ensemble en anglais sur son site : « Horizontality in the 2010s. Social Movements, Collective Activities, Social Fabric, and Conviviality », Mecila Working Paper Series, n° 40, 2021 (https://mecila.net/wp-content/uploads/2021/10/WP-Cohen-Online.pdf). Ils ne sont que très légèrement modifiés ici. Je remercie également Kathya Araujo, Sophia Deeg, Michel Defalvard, Fabien Granjon, Valentin Schaepelinck, Eric Wittersheim et les participants au séminaire de l’EHESS « Travaux en cours en histoire contemporaine », organisé par Juliette Cadiot, pour leurs commentaires précieux.
2 La bibliographie se trouve à la fin du chapitre.
3 Ayant endossé le gilet jaune en janvier 2019, j’ai participé depuis juin à une assemblée de la région parisienne qui sera appelée ici l’assemblée de C. Les prénoms des personnes citées sont modifiés (je n’ai fait aucun entretien formel). J’écris donc comme universitaire assumant le gilet jaune, ce que je nomme observation engagée, sans que ce texte soit pour autant une action gilet jaune. Au Brésil, dans le cadre du fellowship de Mecila, la pandémie a empêché une enquête en personne et sur place sur l’école Ponte. J’ai mené dix entretiens à distance.
4 L’intelligence collective est certes égalitaire dans son fonctionnement mais, comme c’est le cas dans les entreprises, elle peut être réservée à un groupe ou à un service dans un cadre qui reste hiérarchique.
5 Voir par exemple l’article écrit sur le vif par un sociologue brésilien pendant les Journées de Juin 2013, Ridente 2013.
6 Les activistes du MPL au Brésil faisaient effort pour « perdre le contrôle » (Martins et al. 2014).
7 Pierre Clastres vient à mon secours : « (…) le chef ne dispose d’aucune autorité, d’aucun pouvoir de coercition, d’aucun moyen de donner un ordre. Le chef n’est pas un commandant, les gens de la tribu n’ont aucun devoir d’obéissance. L’espace de la chefferie n’est pas le lieu du pouvoir, et la figure (bien mal nommée) du « chef » sauvage ne préfigure en rien celle d’un futur despote » (Clastres 1974, p. 175, italique dans le texte). En fait d’autorité, P. Clastres parle ici de celle de commandement. Les « caciques » d’aujourd’hui sont de cette sorte.
8 Je n’ai pas trouvé la date de la publication (ou mise en ligne) de cette traduction. Elle est présentée par Jean-Michel Knutsen au début février 2019 et il suggère que cette traduction a été rendue publique peu avant (Knutsen 2019).
9 C’est aussi la crainte de Michael Hardt et Antonio Negri (Hardt et Negri 2017).
10 Le Dossier de candidature à l’organisation de l’ADA6 en région IDF+ propose par exemple à l’ADA de « définir une structuration horizontale qui mette en application le principe de souveraineté du peuple, par le peuple, et pour le peuple » (GJ. ADA6, sans date (2020)).
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(…) « Car s’il est vrai qu’à l’instar du marché, l’État n’est rien sans le tissu des relations sociales, des formes de réciprocité ou de mutualité, pour partie étrangères à lui, qui le rendent possible…
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On ne l’entend même plus. Le rauque souffle des trompettes du dernier jour est tellement usé, tellement fatigué, enseveli qu’il est, couche après couche, par des débris et des mensonges, qu’on a du mal à…