Les « rotatives de la colère »
Sur Les feuilles de l’après-mai de Jean-François Hamel

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Journal Géranonymo, n° 2, 2 mai 1968


Les « années 68 », comme d’autres périodes insurrectionnelles, ont été marquées par la prolifération des écritures de la contestation et la croyance en la puissance de l’écrit. Jean-François Hamel revisite l’histoire de ce moment.

Mai 1972. Journaux, bulletins, affiches et graffiti gauchistes prolifèrent. Parmi eux, Géranonymo, en hommage au mythique guerrier apache, sous-titré La liberté sans réserve. Cette feuille publie dans son numéro 2 un détournement de la plus célèbre « une » de la presse française de l’Aurore, du 18 janvier 1898, avec la lettre au président de la République de Zola, « J’accuse !… » (voir illustration). Cette publication s’inscrit dans un contexte tumultueux. Elle fait suite à l’assassinat du militant maoïste Pierre Overney par un agent de sécurité, le 27 février 1972, alors qu’il était en train de distribuer des tracts à l’usine Renault à Billancourt. Son enterrement, le 4 mars, est suivi par des dizaines de milliers de personnes. D’aucuns y verront le chant du cygne du gauchisme politique… Le 8 mars, « La Nouvelle Résistance populaire », branche armée de la Gauche prolétarienne, dissoute par décret le 27 mai 1970, enlève Robert Nogrette, directeur adjoint du personnel de la Régie ; il sera libéré quarante-huit heures après, au motif que ce n’est pas aux militants, mais au peuple, de « décider le moment où il faudra commencer à exterminer l’ennemi de classe »1. Géranonymo ne joue pas seulement sur les effets de contexte croisés (un homme tué devant les grilles de l’allée Emile Zola d’une entreprise dirigée par certain Pierre Dreyfus) : « Les noms ont changé, le rôle de Dreyfus aussi… c’est tout ! » Il s’en prend aussi au pouvoir de la grande presse sur l’opinion et à la fascination de la figure de l’intellectuel (de Zola à Sartre, directeur de La Cause du peuple, qui fusionnera avec J’accuse) par un dispositif d’écriture composé de ratures et de commentaires de voix « ordinaires ». Bref, Géranonymo condense une « image dialectique » de la mémoire, selon l’expression de Walter Benjamin. « À la parole policée et policière des intellectuels, elle oppose les écritures sauvages des anonymes »2.

Cet épisode, en partie connu, en appelle d’autres : ils marquent l’époque que revisite Jean-François Hamel. De Tout ! à L’Idiot international, de Action au Contre-journal et au Torchon Brûle, de l’Intolérable (bulletins du G.I.P) au Journal des prisonniers, en passant par Rouge et Révolution ! etc., le gauchisme politique alors flamboyant donne à voir autant qu’à lire les luttes du moment dans un langage et selon des formats inédits. Hamel distingue trois grammaires politiques qui se nouent autour des principes de véridiction (des faits) et de contradiction (des discours) : grammaires de l’émancipation ouvrière, de l’autonomie politique et de la contestation culturelle. Ainsi, La Cause du peuple s’emploie à propager la révolte par ses slogans reproduits sur une multitude de tracts et d’affiches : « On a raison de séquestrer les patrons » (n° 2, 31 octobre 1969) ; « Le sang de nos frères réclame vengeance » (n° 15, janvier 1970). Loin des phrases creuses et sans effets, le recours à l’affichage de rue, au journal mural, appelle à se rassembler et à reprendre la rue au pouvoir ; il s’agit d’« actes d’écritures » qui révèlent l’ordre graphique d’une « police de l’écriture »3. Car, bien évidemment, ces écrits sauvages sont dans l’œil du pouvoir qui surveille, censure, perquisitionne, interpelle, condamne, enferme, pour « délit d’opinion ».

Le rappel des principes de la loi de 1881 sur la liberté de la presse est à cet égard éclairant. En effet, comme le stipulait Emile de Girardin, futur président de la commission parlementaire à l’origine de la loi, seul « le droit de discussion » peut neutraliser le « droit à l’insurrection »4. Autrement dit, la loi de 1881, sous couvert de liberté d’expression, distingue les opinions énoncées dans l’espace public des actions sur la voie publique ; si les unes sont légitimes et tolérées, les secondes sont illégales et poursuivies. « Les écrits qui font l’apologie de la violence révolutionnaire, diffusés dans la presse ou exposés dans la rue, peuvent-ils engendrer l’émeute ? Et la puissance d’agir de ces mots d’ordre vient-elle des scripteurs et des scriptrices ou des lecteurs et lectrices qui se les approprient et y répondent par leur insubordination ? »5. La répression à l’égard des militants et des militantes distribuant ces contre-journaux dans la rue et leurs organisations sera féroce, sous la houlette du ministre de l’Intérieur, Raymond Marcellin, en poste du 31 mai 1968 jusqu’à l’élection de Giscard, en 1974, qui mettra fin à ce processus : la France est et doit rester un pays libéral…

« Prendre la parole, c’est aussi la rendre » à ceux et celles qui en sont privés, de par les rapports de domination qui les assignent à la place de subalternes. Ainsi, les années 1970 seront marquées par une grande phase d’enquêtes selon le principe énoncé par le camarade Mao : « Pas d’enquête, pas de droit à la parole ». Les enquêtes se multiplient donc : enquêtes ouvrières, enquêtes judiciaires, enquêtes sur les détenus, enquêtes sur les conditions des femmes, enquêtes sur les jeunes prolétaires… Des Cahiers de mai aux bulletins du Groupe d’information sur les prisons, Hamel montre la diversité des pratiques d’écriture militantes des groupuscules de tendances autoritaires et libertaires, et les tensions qui les traversent6. Si, par exemple, les militantes maos ont le sentiment de parler le même langage que les ouvrières de Troyes en grève qu’elles visitent, elles n’en généralisent pas moins l’expérience qu’elles restituent par écrit. La méthode de « la bande à Foucault » s’en éloigne en ceci qu’il s’agit de faire passer des questionnaires aux détenus par les familles sur le modèle de l’enquête ouvrière lancée par Marx, en 1880, afin de rendre visible la violence invisible de la prison, et surtout en s’interdisant de parler à la place des principaux concernés. L’affaire de Bruay-en-Artois7, qui prit une dimension nationale, cristallisera ces excès d’interprétation et différences : d’une part, en confondant « lynchage » et « justice populaire », et de l’autre en reproduisant le modèle – pourtant peu enviable – du procès pénal. Ces pratiques d’enquêtes sont la préfiguration de la création de l’Agence presse libération, en 1972, puis de Libé, en 1973.

Au Torchon brûle, les femmes socialiséées dans les groupuscules maoïstes et trotkystes et reléguées à des rôles subalternes ne se gêneront plus d’écrire ; elles s’efforceront de troquer le « je » au « nous » de l’écriture militante. Guy Hocquenghem publiera dans Actuel une enquête sur « La belle vie des gauchistes » basée sur un questionnaire envoyé à une cinquantaine de personnes sur leur mode de vie (revenus, habitudes de consommation, pratiques sexuelles, compétences techniques, transports). L’enjeu : défaire les barrières entre existence privée et vie militante. Non sans obstacles. Comme le théoriseront Gilles Deleuze et Félix Guattari dans L’Anti-Œdipe, paru cette même année 1972, l’auto-répression du désir traverse tout le spectre politique et n’épargnent pas les gauchistes. Conclusion de Hamel : « De la pratique de l’enquête aux écritures du soi, de l’émancipation ouvrière à l’autonomie politique, le moment gauchiste ne parviendra jamais à trouver un équilibre définitif ni entre les gestes de prendre la parole et de rendre la parole, ni entre les principes démocratiques que les Grecs appelaient la parrésia et l’iségoria8 » (181)

Le dernier chapitre montre comment la littérature elle-même fut laissée au dehors du champ radical. Constituant un repoussoir pour le gauchisme, elle suscitera une méfiance ancienne à l’égard des écrivains et de leurs « écritures singulières », au profit des « écritures communes » (194-195). Car ces dernières sont produites à plusieurs, parfois anonymement, destinées à une lecture collective, et toujours en lien avec les luttes. Cela n’empêchera pas des écrivains reconnus (Jean-Paul Sartre, Marguerite Duras, Pierre Guyotat, etc.) de les rallier et de s’y fondre selon des stratégies différentes. L’une d’elle sera de jouer de leur nom et notoriété, une autre de se fondre dans le groupe9. Une troisième sera de concilier l’inconciliable en fonction d’un moindre capital symbolique : ouvrir les écrits militants au topos du mal du siècle romantique (Guy Hocquenghem), fusionner radicalité esthétique et radicalité politique (Monique Wittig), ou encore Free press et luttes locales (Julien Blaine). « En somme, dans la presse militante, le régime de singularité de la littérature est toléré s’il assure la contestation du gauchisme par lui-même » (241).

Avec les années 1980, une autre histoire commencera, marquée par l’érosion de la croyance en la puissance de l’écrit au service de l’émancipation et un profond désenchantement militant. Déjà, en, 1973, l’éducateur libertaire Fernand Deligny, donnant refuge aux enfants mutiques dans son « village pierreux », exhortera les illusions gauchistes : « La parole est maitresse et nous dicte ce qu’il faut pour que soit rompu en aucun point la cohérence d’un certain monde : ce monde auquel on ne peut rien »10 Point de bascule, la critique de Deligny annonce que l’articulation entre expression graphique et capacité politique ne va plus de soi. Les feuilles de l’après-mai n’en auront pas moins démontré avec force et lucidité l’inventivité des pratiques d’écritures et leur capacité à subvertir les hiérarchies sociales et symboliques, comme le conclut Hamel.

*

On dira cette histoire derrière nous, qu’elle est connue, archi-connue, écrasante. « Fuck 68 », affirmait au printemps 2018 un slogan sur les murs de l’université de Paris VII, rebaptisée paradoxalement « Commune de Jussieu »… On n’en finit jamais avec les spectres du passé présent. Marx, Benjamin encore ! Faire enquête, prendre la parole, la donner, exhumer des « anarchives », inventer de nouveaux formats, c’est ce que tente A Bas bruit. Nous entendons bien continuer, élargir les cercles de scripteurs et de scriptrices, et donner à voir et entendre ce qui ne cesse d’être recouvert par le système Bolloré, les réseaux sociaux et leur régime de bêtise. Le moment rend vital ce geste et l’utopie qu’il contient. S’inspirer des précédents historiques, de leur puissance, des obstacles rencontrés et de leur caractère inachevé ne peut qu’y contribuer.

1 « Communiqué de la Nouvelle Résistance populaire », La cause du peuple-J’accuse, n° 20, 11 mars 1972, p. 1, cité par Jean-François Hamel, op. cit. p. 72.

2 Jean-François Hamel, Les feuilles de l’après-mai. Une histoire littéraire du gauchisme, Paris, Amsterdam, 2026, p. 79. Voir aussi du même auteur, Nous sommes tous la pègre. Les années 68 de Blanchot, Paris, Editions de Minuit, 2018.

3 Philippe Artières, La police de l’écriture. L’invention de la délinquance graphique, 1852-1974, Paris, La Découverte, 2013.

4 Emile de Giradin, Le droit de tout dire (1849), cité par Jean-François Hamel, Les feuilles de l’après-mai, op. cit., p. 109.

5 Ibid, p. 115-116.

6 Hamel donne, non sans ironie, quelques exemples de ces différends, p. 81.

7 Le cadavre mutilé de Brigitte Dewèvre, jeune fille de mineur, âgée de 16 ans, fut retrouvé dans cette ville minière en avril 1972, à quelques mètres de la demeure de la maitresse du notaire. Tous deux inculpés, ils seront finalement libérés, faute de preuves, ce qui déclenchera une campagne d’une rare violence dans les journaux gauchistes contre la bourgeoisie, comme symbole de la lutte et de la justice de classe.

8 Allusion aux derniers cours de Michel Foucault au Collège de France, au début des années 1980, qui proposa une généalogie du « courage de la vérité » (parrésia) et du sujet susceptible d’attiser les dissensions (isêgoria).

9 À l’instar de Maurice Blanchot ou de Dionys Mascalo dans le Comité d’action étudiants-écrivains, comme l’analyse Jean-François Hamel dans Nous sommes tous la pègre, op. cit.

10 Fernand Deligny, « Le moindre geste peut faire signe », La Gueule ouverte, n° 10, août 1973, cité par Jean-François Hamel, op. cit., p. 255.

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