
Nouvelle Zélande 2022
C’est au regard de la situation actuelle que, relisant Le déchaînement du monde. Logique nouvelle de la violence (2018) de François Cusset, nous lui avons proposé un entretien. Il y livrait un tableau d’ensemble très sombre des transformations des formes de violence (sociales, économiques, sexuelles, écologiques, etc.) ; et cela, sans céder à aucun « scénario monocausal » ni écarter le poids exercé par la logique néo-libérale d’une violence systémique (et non pas seulement ponctuelle) « sur nous et en nous ». Auteur d’une douzaine d’essais, dont French Theory. Foucault, Derrida, Deleuze et Cie et les mutations de la vie intellectuelle aux États-Unis(2003) et La décennie. Le grand cauchemar des années 1980 (2006), il est aussi l’auteur de trois romans dont Finale Fantaise (2022). L’occasion de l’inviter à parler de la différence des régimes d’écriture qu’ils impliquent (ou pas) dans cet entretien décapant et ouvert aux possibles.
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Michel Kokoreff : Dans Le déchaînement du monde, vous proposiez un tableau très sombre des « métamorphoses de la violence-monde » et de leurs logiques. Quel regard portez-nous sur celles-ci aujourd’hui ?
François Cusset : Le livre est paru en 2018, autant dire il y a mille ans. En m’inscrivant en faux contre les best-sellers des psychologues bourgeois mondialisés à la Steven Pinker, qui se félicitaient (et encore aujourd’hui !) d’un déclin historique de la violence, je proposais une critique – assez évidente, en fait – des mesures quantitatives et des définitions ponctuelles de la violence, pour leur substituer la violence comme trajet, réseau émotionnel, montée puis après-coup, plus les destructions physiques et existentielles entrainées par les nouvelles modalités de la violence psychique – au travail, en famille, sur les réseaux sociaux, dans le racisme ou le sexisme ordinaires : « celui qui ne tue pas, c’est-à-dire qui ne tue pas encore », comme disait la philosophe Simone Weil en 1939. Louable effort, que d’autres ont fait mieux que moi : comparer le SMS de licenciement avec le poing dans la figure, le shaming sur Instagram qui mène l’adolescent au suicide avec les rixes de cour de récréation, ou encore la caisse de retraite par capitalisation qui met en faillite et tue à l’autre bout du monde, sans le savoir, avec les expéditions coloniales d’hier. Histoire de rappeler que la violence systémique, celle qui est inscrite dans les structures, justifiée par les lois, intériorisée et relayée par les subjectivités, est plus durable et parfois plus dévastatrice que l’explosion ponctuelle de violence. Sauf qu’en huit ans, la conjoncture mondiale a largement modifié la donne, au moins à trois titres.
Primo, la pandémie de Covid et le confinement mondial ont soudain fait surgir sur la scène mondiale une forme inédite de violence biopolitique, mais aussi, pour ne pas en rester à la critique des pouvoirs qui nous ont confinés, la forme pathologique, avec le virus, la forme biologique et atmosphérique de cette violence écocidaire et environnementale qui restait jusqu’à présent (du moins si l’on n’habite pas dans les mégapoles tropicales menacées par la montée des eaux ou à côté des usines qui tuent) encore un peu rhétorique. Si on y ajoute catastrophes naturelles d’une ampleur inédite et canicules annuelles plus du tout exceptionnelles, on comprend le lien – et la violence sourde dont il menace l’humanité – entre les pestes et le climat, entre les corps attaqués et la Terre en danger. Ce lien que fit alors, mieux que tout le monde, le regretté Bruno Latour.
Secondo, la guerre russe en Ukraine et la destruction de Gaza en réponse aux attentats terroristes du 7 octobre ont signalé le retour soudain, au début des années 2020, de la guerre à l’ancienne, typique du 20e siècle, qu’elle soit annexion territoriale ou génocide contre des civils, qui en fait, évidemment, ne nous avait jamais quittés – même si les présentistes amnésiques et les intellos postmodernes juraient, jusqu’à 2022, qu’elle avait fait place aux guerres virtuelles, téléguidées, glacées (même plus froides), vaguement futuristes. Ceci ne remplace pas cela, mais s’y ajoute, pour le pire : seconde leçon de la violence-monde depuis 2018.
Et last but not least, le fascisme qu’on hésitait à nommer tel, qu’on sentait revenir souffler sur nos nuques son haleine fétide, en lisant distraitement l’avertissement hier de Gilles Deleuze (« arrive un fascisme nouvelle mouture, à vous faire regretter celui du bon vieux temps… »), est passé très rapidement du risque à la réalité, de la prévision météo au tsunami, concluant dans la haine et le sang – ne serait-ce, pour l’heure, que celui des Américains assassinés par leur police de l’immigration – le long cycle historique contre-révolutionnaire qui, depuis le crépuscule des années 1970, a fait tourner le vent, celui des extrême-droites soufflant désormais dans les voiles de l’histoire. Le 6 janvier 2021, on a compris, éberlués, que le désir et la joie de renverser le pouvoir, cette vieille énergie révolutionnaire qui nous a tant inspirés (puis nous a tant manqués), étaient dorénavant dans ce camp-là, hideux et brun, peut-être pour longtemps. Et la tornade Trump qu’on ne cesse tous, depuis un an, de commenter et de condamner en vain, ne doit pas être vue comme événement, assomption de l’individu autoritaire des temps nouveaux, ou du clown maléfique, mais comme le résultat logique des rapports de pouvoir, de l’alliance des droites de marché et des droites identitaires, comme un agencement d’affects et de flux – pour parler, là encore, comme Deleuze et Guattari – qui menace de l’emporter partout, pas qu’aux États-Unis.
Violence biopolitique, retour de la guerre, arrivée du fascisme nouveau, donc. À quoi il faudrait ajouter la sécession, cette fois définitive, des oligarchies techno-financières, ces « broligarques » richissimes alliés entre eux qui n’ont plus de comptes à rendre à quiconque, et aussi, dans leur sillage, avec des enjeux qui nous dépassent tous, l’avènement irréversible de l’Intelligence Artificielle, qui non seulement pourrait rendre vite obsolètes les fonctions sociales et les professions telles que nous les connaissons, mais achèvent de déposséder la multitude – les gens qui ne programment pas les algorithmes – de toute agentivité, de toute marge de manœuvre dans un monde qui échappe. Avouons que ça fait beaucoup en si peu de temps : un tableau sidérant, impensable il y a huit ans, qui modifie en bonne part, plus qu’il ne le complète, le genre de diagnostic qu’on pouvait faire dans la décennie précédente sur les nouveaux visages de la « violence-monde »…
Mais gardons-nous de sombrer dans la complaisance apocalyptique, si tentante aujourd’hui, et elle-même pas sans rapport avec notre petit fasciste intérieur, dans sa façon de nouer ensemble esthétique et politique, l’histoire et l’absolu. J’ai vu qu’en 2025 il y avait eu plusieurs sommes universitaires publiées dans le monde anglo-saxon sur la longue histoire, qui se répète depuis 4000 ans, des alertes à la fin du monde et des odes à l’extinction de l’humanité : saines lectures, qui nous rappellent qu’on n’est pas les premiers à croire notre fin arrivée, et que le mot apocalypse en grec, comme ses équivalents latin et hébreu, signifie « dévoilement », « révélation », possible recommencement, donc, en aucun cas la fin de tout !
Vous vous êtes souvent exprimé sur les métamorphoses des formes contestataires, notamment la rupture introduite dans les années 1990 par rapport aux « soixante-huitards » et aux « années d’hiver », mais aussi dans l’analyse du dernier chapitre du Déchaînement du monde. Alors que nous vivons, me semble-t-il, une période défensive, quel serait votre diagnostic ? Où, et sous quelles formes, voyez-vous de quoi ne pas désespérer complètement ?
Autre vaste question, même si face au Moloch, la contestation ne peut pas grand-chose, beaucoup moins que David face à Goliath, pour rester dans le motif biblique… Seule certitude : on a beau observer ce transfert vers l’extrême-droite d’une pulsion révolutionnaire et d’une joie iconoclaste, et constater que leurs leaders et leurs mentors se targuent d’être les derniers esprits critiques dans un monde convenu, il ne faudrait pas tomber dans le piège de leur mystification grossière, et oublier que cette libido politique-là, même quand elle dédiabolise sa rhétorique ou se drape dans l’héroïsme, est faite exclusivement de haine cathartique, de rivalité terminale, de passion de l’inégalité et de soumission au tribun et aux pulsions les plus basses, bref de sadomasochisme extatique, en aucun cas de contestation. Le désir collectif de prendre le pouvoir, la majorité électorale et l’audace rhétorique sont peut-être aujourd’hui plutôt à l’extrême-droite qu’à gauche, mais la vraie logique contestataire, compte tenu de ce qui est à contester (le capitalisme déchaîné, la ploutocratie arrogante, les mafias mondialisées, le saccage de l’environnement, l’aliénation numérique…), ne saurait être qu’à notre gauche – aussi minoritaire, désunie, désarmée ou même mélancolique qu’elle soit désormais.
Maintenant, le problème c’est que cette force de contestation a subi, au fil des dernières décennies, un déclin politique, une dispersion stratégique, et un renouvellement de ses modalités qui n’a pas toujours favorisé, pour l’heure, l’efficacité insurrectionnelle. Mais c’est la clé de la continuité avec les nouvelles générations, qui réinventent tout ça, et sont seules à même de porter la contestation et de résister aux fascismes nouveaux. On connaît l’histoire : les mouvements des années 1960, qui culminent en France avec mai 68, sont à la fois le chant du cygne de la contestation sociale telle qu’elle se pratiquait depuis un siècle (insurrection ouvrière, résistance prolétaire) et l’éclosion de motifs et de modalités protestataires plus éclatés, le long de lignes minoritaires affirmées (décoloniales, de sexe et de genre, écologiques : luttes mineures, ou moléculaires, pour parler à nouveau le Deleuze). Ces luttes ont connu elles-mêmes leur éclipse quand l’époque n’y était plus, comme dans les décennies 1980 ou 2000 – ou un assagissement durable, grosso modo entre le Larzac et #Metoo –, mais depuis un demi-siècle on n’a jamais cessé de tout leur reprocher, de leur imputer tous les maux, au risque de se couper des formes de politisation nouvelles de la jeunesse, celles qui passent par la différence culturelle ou la blessure intime : les marxistes leur ont reproché naïveté bourgeoise et oubli des rapports de production, même quand les trans qui vivent en squat sont plus pauvres que quiconque ; les gauches de pouvoir leur ont reproché une dispersion électorale des forces de progrès qui favoriserait les droites, comme si ça n’était pas leurs propres trahisons et compromissions une fois au pouvoir qui ont jeté les classes populaires dans les bras de la droite dure ; et bien sûr, les conservateurs de tous poils, humanistes centristes brandissant encore l’argument de « l’universel », traditionalistes ancrés dans la nation et la religion, ou fascistes nouveaux experts en invention de paniques morales, leur ont reproché la fin de la civilisation et la mort de la liberté d’expression, le relativisme moral et l’égoïsme consumériste, moyennant une inversion délirante dont on fait encore les frais, dans la France de Bardella comme les États-Unis de Trump. À l’heure où la Terre est en danger de mort, où les subjectivités sont malades, où les tyrans font tout ce qu’ils veulent et les milliardaires façonnent nos vies, les forces réactionnaires montent en épingle les cas d’une poignée de militants sexuels ou antiracistes, et leurs combats louables, pour jurer à la fin de tout et au besoin vital de leur retour au pouvoir. Trump serait la faute de quelques lesbiennes radicales de campus. Poutine, la faute de quelques militants décoloniaux. La paupérisation généralisée et la catastrophe climatique, la faute de quelques bobos écolos. Folie !
Et dans le même temps, au fil des décennies, ces mouvements variés, conspués ou pas, ont largement renouvelé la panoplie des outils et des tactiques du combat sociopolitique : ancrage émotionnel dans le sentiment d’injustice, débord existentiel du côté des formes de vie et des occupations durables (façon ZAD), spontanéisme égalitaire horizontal très méfiant envers les partis verticaux à l’ancienne, détricotage des textes légaux et des propagandes médiatiques, usage des réseaux sociaux au service de modes de conscientisation renouvelés, coopération entre causes et groupes dans la différence et non plus l’unité obligée (on préfère la « confluence », comme ils disent, à la vieille convergence des luttes), intelligence du monde y compris du côté des performances du corps et du recours à la pensée magique… Il y a beaucoup de neuf dans tout ça, avec droit d’inventaire sur les héritages des luttes d’hier et transmission souterraine des leçons des luttes faibles, de ces fleurs de la défaite qui se tourneront un beau matin au soleil de l’histoire, comme se les représentait Walter Benjamin. De ce vaste renouvellement des ressources contestataires au fil des trois dernières décennies, visible des Printemps arabes de 2011 aux Parapluies rebelles de Hong Kong, des tentes d’Occupy Wall Street aux actions imprévisibles des Gilets jaunes, la lutte sociale à venir bénéficiera de toute façon, quand elle sortira la tête de l’eau pour de bon, quand elle pourra surnager malgré la submersion fasciste et réactionnaire qui inonde le monde de ce début de millénaire… On prépare l’avenir, qui existe encore.
On ne peut pas dire que les livres, numéros de revues et site font défaut pour dénoncer la folie du temps présent et envisager des possibles. Quelle analyse faites-vous de la pensée critique actuelle ? Et qu’est-ce qui la distingue à vos yeux de la période des années 1970 que vous connaissez bien, tant en France qu’aux États-Unis ?
Impuissance des intellectuel.le.s et mélancolie de leurs appels aux armes… Le vieux modèle léniniste dans lequel les phares de la pensée faisaient partie de l’état-major de la lutte, aux côtés des professionnels de la révolution (les deux étant parfois les mêmes), a rendu l’âme, petit à petit, avec là encore mai 68 en point d’orgue, du moins sous nos latitudes : les « têtes d’œuf » se sont alors tous trompés, l’événement les a dépassés, les forces de vie et les joies de la subversion les ont relégués au magasin des accessoires, nécessaires peut-être mais à leur place, sans chapeauter l’ensemble, simples « boîtes à outils » utiles à certains moments précis du combat, comme le formulaient dans les années 1970 Foucault et Deleuze dans un entretien célèbre1. Si on ajoute à ça une sacrée rupture d’héritage, entre vieux barbus et jeunes woke, la révolution numérique, qui a désactivé les pôles de références et renouvelé tous les échanges, la crise de l’édition et des revues, qui a tant réduit le périmètre, la démocratisation universitaire, qui a fait en un sens de tous.tes des intellectuel.le.s, et le basculement mondial à droite, qui a fait de l’entre-soi critique un rituel de consolation (et de l’argument critique, le mensonge préféré des nouveaux réacs), on se retrouve avec une peau de chagrin, isolée, peu audible, vieillie, désenchantée.
Mais pas de quoi pleurnicher pour autant. Là aussi, la métamorphose des modes de contestation a changé la donne : la compétence critique, face à un texte de loi ou un média d’opinion, est largement partagée, et le moment critique n’est plus qu’une étape, fût-elle parfois charnière, dans un processus de mobilisation où d’autres choses comptent davantage… Et puis les pensées de l’anthropocène et de la différence, plus fertiles récemment que celles de la lutte sociale unitaire, ont achevé de disperser mais aussi joyeusement enrichi ce paysage de la pensée critique, qui n’est pas aussi lunaire, du coup, si on regarde plutôt les appels qui circulent sur les réseaux, l’exigence et la drôlerie de combat des chaînes YouTube, l’énergie et l’esprit qui continuent d’animer communautés en sécession et autres comités invisibles (voir l’excellent #lundimatin), la puissance politique rajeunie des textes qu’on peut lire dans des revues écologistes radicales en ligne comme Terrestres ou Reporterre, et même les discussions entre jeunes chercheur·e·s, aux conditions de survie précaires mais aux exigences épistémologiques inédites.
Donc oui, le temps des maîtres à penser est derrière nous, ce qu’annonçait déjà, en un sens, le statut de maîtres décerné à ceux-là mêmes qui tentaient de nous libérer de ces cultes intellectuels (Foucault, Deleuze, Derrida, Bourdieu…), mais il a produit des effets durables, du côté des étagères de nos campus, où certaines références sont le fait d’auteurs encore vivants (Jacques Rancière, Giorgio Agamben, etc.) et aussi du côté des disciples émancipé·e·s, celleux qui produisirent leur propre arsenal critique avec mais aussi dans le dos des maîtres d’hier (Judith Butler, Gayatri Spivak, Achille Mbembe, Dipesh Chakrabarty, etc.). Une certaine humilité, dans le ton comme le positionnement, n’empêche plus les fulgurances et la transmission utile : c’est l’impression qu’on a en lisant pas mal d’essais récents, comme celui que je suis en train de finir, The Great Derangement d’Amitav Ghosh2, sur le changement climatique et « l’impensable » des luttes à venir… Bref : tristesse de voir un monde disparaître, revues en faillite et livres empoussiérés, mais joie aussi, si on s’arrache aux démons de la nostalgie, de constater que poussent ici et là, dans nos sociétés droitisées, à la lisière des luttes qui se trament (en-ligne ou hors-ligne), de véritables intellectuels collectifs, horizontaux, sans tête-chef ni support-culte, qui sont plus fidèles à la boîte à outils de Foucault et Deleuze que la starification de noms comme les leurs il y a quelques décennies… L’exemple vaut ce qu’il vaut, et il a ses ambivalences, mais quand les éditions Gallimard ont décidé de mettre fin aux Temps modernes, la revue de Sartre et Beauvoir et d’un temps révolu, un comité éditorial rajeuni et assez éclaté, indépendant et coopératif, plus obsédé par la Terre latourienne que le monde hégélien, a monté à la place les Temps qui restent, des TQR exclusivement en ligne, et non moins en prise sur le champ critique nouveau.
Mais cette réponse trop rapide, il faudrait la compléter en tenant compte de l’accélération récente de l’histoire, peut-être même du retour brutal et effrayant dans l’histoire, qui accumule les incertitudes sur ce moment contemporain, quand même assez crépusculaire, de la pensée critique : comment va-t-elle se remettre de la confiscation de ses humeurs et de sa geste par une extrême-droite mondiale qui se présente comme l’esprit libre nouveau ? Que peut-elle faire à la fois de conceptuellement neuf et de politiquement efficient face à ce raz-de-marée brun, inédit depuis un siècle – le « fascisme nouvelle mouture » dont parlait Deleuze, toujours lui, que je citais tout à l’heure…? À quoi servira-t-elle quand des centaines de millions de réfugiés climatiques et politiques fuiront les océans qui montent, les guerres qui durent, les terres improductives ? Et last but lot least, comment pourra-t-elle même exister, la bonne vieille pensée critique (avec son singulier un peu suspect), du moins se reconnaître et avoir sa propre initiative, quand l’Intelligence Artificielle, demain matin, aura automatisé tant de nos procédures intellectuelles et remplacé de fait tant de ces professions au sein desquelles, justement, s’épanouissait la pensée critique – traducteurs, historiens, critiques, éditeurs, enseignants, chercheurs, créateurs artistiques, herméneutes de toutes sortes voués à faire comprendre et connaître les textes qui comptent, surtout si ces textes eux-mêmes sont autogénérés… ? Glups ! Et tout ceci n’est pas de la SF, hélas.
Outre vos nombreux ouvrages de recherche, vous avez publié depuis 2015 trois romans chez POL. Pourquoi recourir à la fiction ? Quelle est la complémentarité entre théorie et fiction, selon vous ? Comment en distinguez-vous les régimes d’écriture et de narration ?
Si je me suis promené, peut-être égaré, sur les chemins de la langue et de la fiction, du côté de cet objet fantasmé nommé littérature, c’est d’abord affaire de trajet et de déchirement personnels : je n’ai jamais pu choisir, depuis l’adolescence, entre les sortilèges du discours et les envoûtements du récit – du moment que ça fait tourner la tête –, entre l’humeur docte mais exploratoire des sciences humaines et l’humeur plus errante mais aussi plus angoissée du roman ou de la poésie, et j’en ai même conclu que ça n’était pas la peine de choisir – même si enseigner les sciences humaines et publier une douzaine d’essais montre bien ce qui l’emporte. Et puis il y a des circonstances objectives : la vague de décolonisation et de démasculinisation des esprits dans laquelle la pensée critique a été prise, et la nature inédite des débats qui l’ont secouée, ont mis en crise, sinon même délégitimé pour de bon, les énonciations d’autorité, les arrogances discursives, les façons qu’on a eu, trop longtemps, de penser en démiurge et d’écrire en maître et possesseur de ce monde qu’on interroge… Le privilège épistémique, qu’il soit masculin, bourgeois, blanc, occidental, universitaire, ou tout ça à la fois, s’est pris dans la gueule – excuse my french… – l’irruption du tout-monde et de l’égalité des intelligences, la multiplicité nouvelle des voix et la crise de la vieille raison essayiste. Bref : aller voir ailleurs et essayer autre chose ne m’a pas semblé une gentille option, mais une obligation, tant morale que méthodologique.
C’est peut-être pour ça que mes trois romans furent des demi-échecs (littéraires, parce que commercialement ça va de soi). Le premier, À l’abri du déclin du monde, s’il prophétise les Gilets jaunes dix ans avant, se perd ensuite dans un remords flaubertien (en moins bien) sur la nostalgie de ce que l’on n’a pas vécu et ces années d’hier qui furent, décidément, « ce que nous aurons eu de meilleur ». Le second, Les jours et les jours, s’il délire avec rigueur et sans filet, est encore pris dans le privilège épistémique de l’auteur qui s’offre de réaliser tous ses rêves, dîner avec Proust ou vivre une après-midi au Moyen-Âge. Et le troisième, Finale Fantaisie, s’il aborde des choses importantes, la vieillesse rageuse et le communisme sénile, le fait encore au nom d’un Livre rêvé, qu’il échoue à écrire. Mais je n’ai pas dit, ni écrit, mon dernier mot, et je ne voudrais surtout pas pérenniser cette mauvaise dichotomie, entre roman et essai, récit et discours : je travaille actuellement à un essai plus personnel, du moins largement modalisé, et non moins informé scientifiquement, cette fois sur les masculinismes et la masculinité (mazette !), et j’aimerais tant, ensuite, arriver à écrire des pages libres, poétiques ou narratives, dans lesquelles ça pense autant que ça formule, les deux indissociablement – vieux rêve des modernes qui a, pourtant, si souvent échoué, échoué à faire des livres qui ne tombent pas des mains, malgré Musil ou malgré Beckett. Il y a une autre option, celle d’écouter, d’écrire à plusieurs, de filmer ou de noter, donc littérairement de se taire, pour échapper au totem idiot du grantexte, en se confrontant plus directement au chaos d’aujourd’hui, tout en assumant que le narratif, qui sous-tend tous les pouvoirs (storytelling) et justifie tous les petits égos (autofictions), n’est peut-être pas la priorité. À moins d’aller découvrir ce qu’on narre ailleurs, les cosmologies et les petits récits les plus lointains, et les plus féconds : un jour je raconterai le génie des histoires maoris, leurs mythes comme leurs anecdotes, que je viens de découvrir, en extase, à l’occasion d’un long voyage tout là-bas, en Nouvelle-Zélande…
Enfin, si vous aviez à répondre à une question que l’on ne vous pose jamais dans un entretien, quelle serait-elle ?
J’aimerais qu’on me demande de quoi j’ai honte, mais je détesterais devoir y répondre. Il y a des pages prodigieuses de Levinas sur la honte comme excès de soi à soi, désir et impossibilité de disparaître, et aujourd’hui il y a tant de raisons, du décentrement bienvenu de l’Occident jusqu’aux ruses des réseaux sociaux, d’en faire l’humeur primordiale de notre époque, la moins avouable, par définition, mais pas la moins décisive. Je n’y répondrais pas, donc, mais mes réponses un peu bavardes, un peu ampoulées, à vos questions précédentes sont truffées de ce qui pourrait constituer une réponse : ma honte, individuelle, et notre honte, collective, humaine – même la honte d’être homme, plus que jamais –, transpire à chaque mot, dans chaque phrase, peut-être aussi dans vos questions, elle est partout. Et tant mieux : qui n’a plus honte est perdu pour l’humanité.
1 Entretien de Gilles Deleuze avec Michel Foucault, 4 mars 1972, L’Arc, n°49, 1972. Repris dans Dits et Ecrits, II, 1970-1975, Texte n° 106, p. 307-308, disponible en ligne : « Les intellectuels et le pouvoir ».
2 Amitav Ghosh, Le Grand dérangement. D’autres récits à l’ère de la crise climatique, Editions Wildproject, 2021.
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