L’entraide (encore)

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Photographies de l’auteur. Musée de l’Avallonnais Jean Despret, 14 aout 2026

« L’État seul et l’Église d’État doivent s’occuper des affaires d’intérêt général, tandis que les sujets doivent représenter de vagues agglomérations d’individus, sans aucun lien spécial, obligés de faire appel au gouvernement à chaque fois qu’ils peuvent sentir un besoin commun. » 1902, Pierre Kropotkine, L’Entraide. Cent vingt-quatre ans plus tard, le même diagnostic peut s’appliquer à notre actualité.

Nous en sommes là, à devoir faire exister des liens sans les conditionner au gouvernement d’atomisés qu’il faut instituer en corps social.

Nous sommes placés devant un choix existentiel : soit rester hypnotisés par la dystopie en cours, le nihilisme, la brutalité qui gouvernent la reproduction sociale, soit porter notre attention aux manières de faire vivre nos attachements, tisser des interdépendances où surgissent des lieux habitables pour que puissent advenir les communautés.

L’entraide donc. Inséparable de la sensibilité mise en partage. La sensibilité, ce scandale des philosophes, disait Henri Lefebvre. L’une et l’autre, les meilleures armes contre la fascisation en cours. Elles se manifestent partout, ici et ailleurs, y compris là où sévit l’horreur de la violence déchaînée des États, ou celle des monstrueuses excroissances sociales avec leurs hiérarchies et leurs prédations.

L’entraide lorsqu’elle fuit les abstractions et les régimes de vérité qui assèchent nos affections. Comme si la vérité, disait William James, ne résidait pas dans ses effets. Comme si elle pouvait précéder l’expérience que l’on en fait ; expérience qui ne peut avoir lieu sans sa mise à l’épreuve avec ce qui diffère. C’est dans cet héritage que nous nous reconnaissons pour faire obstacle aux idées qui écrasent les devenirs du possible, qui fuient et affrontent les désastres du probable.

« Nous renonçons à mutiler l’individu au nom de n’importe quel idéal », disait encore Kropotkine.

Et pourtant nous avons besoin d’idées, de concepts, de penser. Mais d’une pensée portant sur le possible du pas-encore qui doit avant tout trouver des ancrages dans le réel dejà-là Dès lors, elle doit rester arrimée aux expériences mises en partage qui permettent de conjurer sa conversion en funeste idéologie, accepter l’absence de fondation des formes de vie communes. Pas de commun sans communauté. Et pas de communauté sans communisation.

Les anciennes traditions révolutionnaires aspirant à un nouvel ordre de totalisation du monde ont été désamorcées. Par leur propre implosion, desséchées par l’idéologie. Mais encore, avec la désactivation du sujet social qui était censé les animer et que des avant-gardes s’octroyaient l’exorbitant privilège d’être tout à la fois les démiurges, les interprètes et les représentants. Nous ne nous en plaindrons pas. Malgré la réitération de nouvelles formes de représentation, malgré l’éclosion obsédante de formations identitaires, y compris dans le « camp de l’émancipation », l’atmosphère générale est devenue anarchique. Pour le meilleur et pour le pire. Nous vivons un moment dans lequel le fondement du politique s’est effondré. Ses anciennes divisions ne semblent plus pouvoir opérer comme constituants de l’antagonisme.

On entend déjà les objections qui fusent : face au gigantisme des puissances de destruction, nous avons besoin de la molarité de forces politiques qui puissent faire front. Le Parti et son peuple sont de retour, il faut mettre au pas les forces dispersées qui résistent aux ravages. Le fascisme est là ! Ne faut-il pas alors nous mettre en ordre de marche sous l’égide d’un nouveau Front populaire qui pourra opposer sa molarité à la molarité adverse ? Planification de l’économie, de la transition écologique, restauration des services publics… Comment ne pas acquiescer ? Et pour cela, toute une nouvelle classe d’ingénieurs sociaux, une nouvelle Grande Administration pour défendre la société. Mais c’est oublier que le fascisme se nourrit de l’abandon des petites perceptions, de l’écrasement des sensibilités, de l’anéantissement des affections mises à l’épreuve de la rencontre avec ce qui diffère. Nulle planification par le haut ne pourra avoir prise sur la capture par les fascismes chaotiques des formes de subjectivation, des normativités, de l’irrépressible besoin d’appartenance sociale des atomisés lorsque la communauté a été défaite. C’est oublier que nous ne pourrons pas habiter des mondes en ruines ni les réparer sans prendre soin des lieux par lesquels la génération de nouveaux liens advient, avec lesquels la communauté subsiste, hospitalière, ouverte à des devenirs imprévisibles.

Ce sont les vies anarchiques, et non pas les liens prescrits, ni les assignations à des identités (seraient-elles celles des dominés, de l’infinie variété des statuts de victimes) qui peuvent nous conduire vers des formes de communauté loin des autochtonies fantasmées et qui peuvent faire exister des normativités toujours en train de se faire rendant superflue la tutelle des institutions de l’État. Ce sont les communautés anarchiques, qui apprennent à cultiver leurs attachements, qui sont aussi en mesure de conjurer les nouvelles formes de valorisation du monde des réseaux et son égalitarisme de surface – la surface grégaire des « moi » hypertrophiés, connectés et pourtant déliés, et qui, au bout du compte, exsangues, n’attendent que d’être gouvernés. Contre le royaume du moi célébré jusqu’à l’écœurement, se présentent à nous de nouveaux devoirs. « Nous sommes prêts pour de nouveaux devoirs », faisait dire Elio Vittorini au Grand Lombard dans Conversations en Sicile, ce livre écrit dans la période du fascisme italien, juste avant le séisme de la Deuxième Guerre mondiale. Car le devoir, reprenons les mots de Guyau, le « jeune philosophe », « (…) n’est pas autre chose qu’une surabondance de vie qui demande à s’exercer, à se donner ; c’est en même temps le sentiment d’une puissance ».

L’entraide accompagne la formation des régions d’improvisation historique évoquées par David Graeber dans sa perspective anti-téléologique que nous faisons nôtre. Ces régions qui rendent possibles l’expression des sympathies sensitives et des milieux qui leur sont associés. Mais qui sont aussi celles qui ouvrent à des nouveaux temps. L’entraide repose sur des normativités immanentes à la communauté, elle fait exister des sentiments d’appartenance, des interdépendances qui permettent de fuir les identités. Avec elle s’expriment aussi de sourdes résistances à l’indignité, à la dépossession et à la brutalité socialisée qui font bifurquer le cours de l’histoire (et alors, parfois, surgit l’éclat du soulèvement).

Certes, rien ne nous garantit que ces valeurs ne puissent pas être capturées par des imaginaires fascistes, encastrées dans la xénophobie, conformées par un virilisme répugnant, recouvertes par des affects nationalistes qui les enferment dans le cauchemar obsédant des frontières. Mais donner forme au monde par la participation, au-delà de sa représentation, le voilà, l’événement. Et cette forme ne peut se manifester qu’entre des êtres qui échappent aux affects paranoïaques des rassemblements identitaires. Alors dire oui à la vie contre le Viva la muerte qui revient, c’est savoir recevoir ce qui ne dépend pas seulement de nous, contredisant ainsi la chimérique souveraineté de soi, inséparable de la violence adressée à celles et ceux qui nous sont étrangers.

Coopération, mutualisation, participation à la chose commune… on entend déjà les ricanements. Mais peut-on envisager autrement un avenir qui ne reste pas captif des mises en scène de la dystopie qui font de nous des spectateurs sidérés et impuissants ? Ces formes communales seront impures. Parfois interstitielles. Parfois elles saboteront les institutions de l’État et les tentaculaires machineries de la valorisation capitaliste. Parfois elles surgiront de l’intérieur des institutions pour mieux les déserter.

Nous prenons acte de la fascisation en cours, de la décomposition du formalisme démocratique et de l’architecture du droit et de son dévoiement, de l’universalisation de la violence recouverte par de fantomatiques guerres civilisationnelles. Nous prenons acte de la politique d’abandon qui est le fondement des nouvelles formes de gouvernement. Nous partageons avec d’autres un sentiment d’urgence. Mais nous ne pouvons pas négliger les formes infrapolitiques qui se manifestent partout, souvent invisibles, et sans lesquelles il est impossible d’habiter des lieux. Nous refusons de nous laisser accabler par les procès en insignifiance des expériences communales, au nom du gigantisme des forces de destruction qui prescriraient la délégation à la forme-Parti, prélude des gouvernements, seraient-ils ceux d’une « gauche populaire » et « sociale ». Nous refusons de nous laisser enfermer dans cette logique du salut, dans le renouvellement d’un pastoralisme anachronique. Nous ne pouvons pas nous contenter de parier sur les hypothétiques victoires électorales d’une nouvelle (ou pas si nouvelle) gauche qui nous laisse à la merci de sa fatale corruption dès lors qu’elle se constitue dans les logiques de la représentation. Peut-être qu’après tout, le nouveau clivage, comme le disait un romancier de science fiction, n’est pas entre la gauche et la droite mais entre le dedans et le dehors. Il faudrait déjà commencer par quitter les scènes qui nous enferment dans une intériorité asphyxiante.

L’entraide, ou la meilleure arme contre le désir d’être gouverné. Contre les fascismes qui viennent, ou déjà là, contre le ressentiment, se répandant dans toutes les géographies, plutôt que les prêches des maîtres à penser, les leaders d’occasion pointant leur nez dans le bazar des idéologies, plutôt que les astucieux stratèges de salon, ou l’antifascisme s’enfermant dans un virilisme mimétique, être attentifs à ce qui diffère, s’engager dans la mutualisation, porter notre attention aux formes de vie vulnérables et irrégulières, défendre les passages qui nous emmènent d’un monde à un autre et qui rendent des lieux habitables en anéantissant les frontières : le communisme a toujours été une affaire d’itinérants clandestins.

Dans les temps à venir, nous organiserions des rencontres publiques pour partager des expérimentations, des généalogies historiques et un travail spéculatif autour des formes de vie communales.


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