Voici l’aventure de la découverte des écrits de Jean-Baptiste Rigny, artisan et « homme gris », obstiné, né deux ans avant la Révolution française. Un de ces hommes obscurs dont le destin est une fuite de son encagement social. Là où peut-être nait toujours l’insolence du politique. Et dont les traces se perdent (et se retrouvent comme on le verra) dans les États-Unis où le conduira sa migration. Mais peut-être que la politique est aussi toujours une émigration. Rigny voulut l’écrire. Il s’adresse à nous aujourd’hui.
[Le panégyriste] n’avait coutume de louer après leur mort que les Grands de la terre et les Dominateurs impérieux du genre humain. Mille plumes se disputaient à l’envi l’honneur de mieux vanter une vie, nulle ou oppressive ; de mieux transformer en actes d’héroïsmes les dévotions et les cruautés ; de mieux donner un air de grandeur à des riens ; de mieux pallier et absoudre les fautes publiques ; de mieux donner aux vices et aux crimes les faux dehors de l’équité ; de mieux colorer enfin les actes de violence, d’arbitraire et de tyrannie, des fausses teintes de la justice et de l’apparence extérieure des règles d’un bon Gouvernement. L’homme vraiment vertueux, mais placé par le fort dans une position ordinaire, pouvait laisser sur la terre des traces de ses bienfaits, mais lorsqu’il l’avait quittée, personne ne se présentait pour en réciter l’éclat ; les actions les plus louables étaient vouées à l’oubli ; et le véritable mérite disparaissait sans récompense.
Babeuf, Éloge funèbre de Florent Masson, 23 novembre 1790
Institut international d’histoire sociale d’Amsterdam, 7 novembre 2023. J’ai profité d’une invitation aux Pays-Bas pour faire une halte durant deux jours dans des archives d’intellectuel.les marxistes et anarchistes francophones du XXe siècle, mon sujet de recherche depuis plusieurs années. Il est 16h, j’ai fini de consulter les archives de Sania Gontarbert et Frank Mintz, et j’ai deux heures à tuer avant la fermeture et le retour en France. Il fait clair et plutôt beau, mais j’ai des bagages. Contraignant pour une déambulation urbaine. Surtout, en naviguant dans le catalogue des archives françaises conservées par l’Institut, j’ai repéré une cote intrigante : « Jean-Baptiste – Journal inédit d’un artisan français Rigny de Luxeuil. Manuscript of his memoirs, written as a ‘petit homme gris’ ». Je passe commande. On m’amène deux bobines microfilmées datant des années 1950 qui abrite ce qui semble à première vue être l’intégralité d’une autobiographie d’un artisan né en 1787 à Luxeuil-les-Bains, en Haute-Saône.

La première bobine s’ouvre sur une page de garde, à la belle écriture manuscrite, qui indique : « Les souvenirs de Nigis, le petit homme gris ou journal d’un artisan dans sa sphère. Mes mémoires ne sont que l’histoire de ma vie, de mes opinions et de mes destinées. Par un nabot des bois, barde de la Séquanie »1. Elle est composée de quatorze chapitres clairement paginés (« Naissance », « Education », « L’artisan sans ouvrage », « Amour », etc.), quand la deuxième bobine semble au premier coup d’œil plus hétérogène et moins structurée. Les archivistes, qui n’avaient pas le souvenir d’avoir déjà vu ce document, me proposent de le numériser, et je repars avec cet ensemble d’environ 500 pages qui semble prometteur non seulement pour moi, mais aussi pour plusieurs collègues avec qui je travaille comme post-doctorant depuis quelques mois dans le cadre d’un projet sur l’histoire des idées populaires et les conceptions ouvrières du travail. D’autant plus prometteur que j’arrive rapidement à saisir les premières lignes du Journal, et qu’elles s’ouvrent sous le signe non seulement de la politique, mais aussi de l’égalité et de l’émancipation :
« Aristophane reprochait à Socrate d’être fils d’une sage-femme, à Euripide d’être fils d’une vendeuse d’herbes ; et combien de grands hommes ont reçu de semblables reproches ? Le grand nombre s’est mis au-dessus, il y en eut qu’ils rendirent leur vie malheureuse. Je ne reconnais d’inégalité que dans les individus mêmes ; car l’homme qui puise la vie dans les sentiments de l’homme, est l’égal de tout être de son espèce, et il n’y a point de rang où il ne soit à sa place, et pourquoi donc n’être pas content de son sort ?
En effet, est-il en notre pouvoir de naître de race ou d’extraction noble, de recevoir la vie du sang d’un roi, ou dans une république de familles riches et patriciennes ? C’est un présent de la fortune que naître ainsi, c’est un grand pas dans la carrière de la vie, mais un malheur dans l’adversité ».


Surprise et excitation devant cette source dont je saisis déjà la rareté, même si elle reste à cet instant encore obscure. Je ne sais rien de ce Rigny, et le document lui-même est d’une matérialité peu aisée, tant la numérisation d’une vieille bobine microfilmée rend le texte difficilement déchiffrable. Mais encouragée par plusieurs collègues et aidée par des proches, la retranscription du Journal commence, révélant quelques passages savoureux comme ce début du chapitre 4 intitulé « Profession », et qui s’ouvre, comme les autres, par quatre vers rimés placés en exergue : « Est-on propre à treize ans de choisir un état / Où sans taille et sans corps à devenir soldat ? / Ni l’un ni l’autre, enfin ; c’était ma destinée / A mourir artisan mon âme fut formée est obstinée ». Lisons-le longuement :
« Ici périt l’âge heureux de l’enfance, ses plaisirs furent trop courts pour moi; après trois mois d’absence, mon frère aîné arrive de la capitale, ayant appris la profession de pelletier, ne pouvant travailler dans notre petite ville de Luxeuil aux objets de luxe relatifs à sa partie, il se met marchand de peaux brutes, mon père me met de partie et fixama Destinée à un état qui ne m’a jamais plu. On n’est pas maître quand on a pas la connaissance de pouvoir choisir, les devoirs impérieux vous entraînent et classent souvent les individus dans un ordre social qui n’est pas de leur goût.
Il fallut travailler avec mon frère aîné, non pour vivre mais en cherchant à mettre notre sort à venir au-dessus de notre position sociale présente. C’était un grand pas à faire, il fallait fuir les plaisirs de notre âge qui entraînaient aux dépenses, ou à une trop grande perte de temps : courir la plaine et les montagnes, porter sur son dos de lourds fardeaux, non pour vendre, mais pour acheter des peaux brutes. Je succombais quelques fois sous la fatigue et les charges ; mais mon âme était plus froissée que mon corps quand je rencontrais quelques camarades d’enfance en rentrant dans notre ville comme une bête de somme.
Notre repos était une action, il fallait travailler des mains, mon isolement me fit rechercher les livres, non par goût mais pour ne pas être toujours seul et me suffire à moi-même dans mon ennui. Richard sans peur, Les quatre fils aimons, Galien-Restauré2, furent mes premières lectures ; Robinson Crusöé faisait mes plus chères délices ; ce sont ces chétives productions qui fixèrent mes goûts. Mon frère dans l’âge des passions fitune maîtresse, elle aimait les romans, j’en profitai à la dérobée ; faisais-je un voyage seul, j’en emplissais mes poches et lisais en faisant mon chemin, ou une partie de la nuit sur le grabat d’une mauvaise gargotte ».

Réflexions sur son travail abrutissant et sur l’ordre social injustement figé, pratiques de lectures et évasion dans les interstices du labeur : seulement quelques pages assimilées, et Rigny dévoile déjà une pensée républicaine post-révolutionnaire, porté par le rêve de changer sa vie et le monde social. Fût-il républicain et, plus tard, socialiste ? Que raconte-t-il au fil des centaines de pages suivantes ? Mais, surtout, qui était Jean-Baptiste Rigny, né en 1787 à Luxeuil-les-Bains, en Haute-Saône ? Il était temps de mener l’enquête. L’Institut hollandais n’a malheureusement gardé aucune trace d’un quelconque dépôt d’archive. Rien. C’est inhabituel. Il est seulement indiqué que le document a été remis en 1957 à l’Institut d’Histoire Sociale d’Amsterdam par une certaine Blanche Konold, qui est, à cette époque, en possession du manuscrit original. C’est un peu absurde, mais après tout, si un texte du début du XIXe siècle est encore dans la famille en 1957, peut-être existe-t-il encore ?
Sur les traces d’un penseur inconnu
Depuis la publication en 1998 par Alain Corbin d’une « biographie impossible » sur Louis-François Pinagot, un sabotier inconnu3, la multiplication des sources en ligne a rendu la tâche infiniment plus aisée à qui veut retrouver des indices de la vie d’un homme du peuple né dans le tourbillon révolutionnaire. Archives publiques numérisées, sites de généalogistes amateurs, inventaire des cimetières en ligne : la vie de Rigny se dessine rapidement. Né le 20 juin 1787, c’est le troisième d’une famille de quatre enfants. Son père, Joseph, d’abord cordonnier, est devenu aubergiste après sa naissance. Il fut marié à Marguerite. Jean-Baptiste, lui, s’unit le 14 avril 1812 à Jeanne Simon, et le ménage s’installe à Vesoul où naissent trois enfants : Mathilde (née en 1813), Eléonore (en 1815), et Aristide (en 1818). C’est dans cette ville qu’il s’installe comme tanneur et pelletier. Plusieurs documents comme son acte de mariage ou ceux liés à la naissance de leurs filles indiquent qu’il est « marchand tanneur ». La recherche progresse, mais apparaît rapidement une information étonnante : si sa date de décès est confuse, il est avec certitude mort aux Etats-Unis.
La constitution de son arbre généalogique par mon oncle le confirme. Rigny a bel et bien émigré au Nouveau Monde, et je découvrirai des mois plus tard qu’il est mort en 1853 en Pennsylvanie, où il est enterré. Ses descendants y ont fait leur vie. J’identifie rapidement l’une d’elle habitant Boston, Janot Mendler de Suarez. Je trouve son contact et jette une bouteille à la mer, le 2 mars 2024. Elle me répond quelques jours plus tard, dans un délicieux mélange de français et d’anglais : « Quelle belle surprise et je vous remercie de m’avoir contacté. Your genealogical research is spot on, and I’m delighted that you’ve discovered the Rigny manuscript to illuminate the (r)evolution of ideas in the so-called working class ». Elle ajoute que les manuscrits originaux sont sans doute quelque part dans sa cave et qu’elle regardera dans le week-end. Elle met aussi en copie sa tante, Constance Konold, la fille de Blanche, qui lui a confié les manuscrits une vingtaine d’années plus tôt, au moment où elle est partie en France s’installer dans le Vexin pour sa retraite. Constance m’écrit : « Vous arrivez comme le Messie dans notre vie où la généalogie et l’histoire ont une très grande importance ; on va essayer de ne pas vous ennuyer avec notre excédent d’enthousiasme pour votre projet », ajoutant que Rigny « fait figure de proue auprès de sa descendance américaine ». Elle ajoute : « Janot va certainement trouver de nombreux volumes manuscrits (6?) dans sa possession, y compris les originaux des deux que vous avez trouvé dans les archives à Amsterdam ». Six manuscrits et non deux ? Je relis plusieurs fois. Et la suite aussi : « Je joins à ce mail mon sommaire personnel du journal, Les Délassements d’un artisan ou Les Rapsodies d’un Barde de la Séquanie (1820) ». C’est un document de huit pages consacrés à des poèmes écrits par Rigny, et qui sont eux sans doute conservés dans une partie française de la famille. L’histoire de cet artisan ayant pris la plume est donc non seulement connue, mais elle est aussi partagée, et les nombreux documents sont conservés et transmis, comme un trésor. Ma découverte elle-même est liée à cette histoire familiale, puisque c’est Blanche qui a souhaité, en 1957, mettre en valeur les écrits de son ancêtre en faisant microfilmer le Journal d’un artisan auprès de la New York Historical Society et de l’University of Notre Dame, dans l’Indiana. Le microfilm détenu par Amsterdam est en fait une copie, partielle, qui résulte d’un échange de microfilms entre ces institutions, pratique fréquente dans les années 1950.
Une discussion WhatsApp à trois s’établit, des liens de confiance se nouent. Je vais déjeuner un beau jour d’été chez Constance, où elle me montre encore d’autres documents. Je suis totalement embarqué dans cette aventure historique et humaine, qui me demande certes du temps et de l’énergie, mais qui me procure surtout des moments de joie. Entre temps, la visite de la cave a porté ses fruits au-delà de ce que nous espérions tous les trois. Ce n’est pas six, mais quatorze manuscrits qui sont là, commençant à prendre l’humidité et, en de rares endroits, à moisir, mais l’ensemble reste dans un bel état. Un financement de mon groupe de recherche sur les pensées ouvrières permet d’embaucher un photographe à Boston pour prendre plusieurs centaines de photos qui vont nous permettre de retranscrire plus sereinement, tant la graphie est d’une incroyable lisibilité. Je ne suis pas historien de formation, mais ce remplacement d’une source microfilmée par l’image originale, bien plus nette, me marque profondément. Il me semble modifier ma conception même de l’histoire. J’ai sans doute alors quelque chose comme une « fascination pour la vérité muette du corps populaire » dont parle Rancière dans La nuit des prolétaires, mais qui s’adosse à une réflexion sur l’histoire des idées, les sources qui lui servent d’appui et les façons de l’écrire – ce que Rancière, toujours, appelle une « poétique » du savoir. Le silence des vaincus peut être contesté par ces pages. Des milliers, sans doute jamais lues.
En octobre 2023, Janot est de passage en Europe, et elle prend avec elle les quatorze manuscrits qu’elle possède pour en faire don aux Archives nationales. J’organise une demi-journée d’étude, où Constance est également présente, mais aussi Simon Allix, qui fait partie de la branche française des Rigny. J’ai eu son contact et je l’ai, entre temps, contacté en laissant plusieurs lettres à son adresse. Il a pris le temps de chercher ces idées disparues, avec succès. Il amène avec lui les quatre manuscrits poétiques intitulés Les Délassements d’un artisan ou Les Rapsodies d’un Barde de la Séquanie. Moi et mes collègues découvrons ces dix-huit documents, pendant que les trois Rigny se rencontrent pour la première fois.




Anarchives populaires
Peu à peu, la fréquentation de ce massif me permet d’en saisir la richesse. L’ensemble est écrasant : dix volumes du Journal d’un artisan (2 000 pages) ; quatre gros volumes de notes de lectures, Le trésor du paresseux (2 500 pages), construit telle une encyclopédie en 125 entrées (« Tyrannie », « Femme », « Esclavage », « Révolution », « Poésie », « Philosophie », « Religion », etc…) et regroupant « ce qu’[il] a appri[t] de plus beau dans [ses] lectures » ; quatre manuscrits de poésies épiques (500 pages), ses « délassements » consacrés à l’expédition menée par Bonaparte en 1798 en Egypte. Seuls ces derniers manuscrits poétiques sont datés, à savoir de 1820. Son Trésor, il commence sans doute à le compiler au début des années 1820, puisqu’il indique, dans le premier volume, qu’il écrit à Vesoul, dans un hôtel, le 1er novembre 1824. Le Journal est surement plus tardif, à en juger par une référence à la Révolution de 1830 qui apparaît dès le premier volume, même s’il a sans doute commencé à écrire en diariste dès la fin des années 1820, moment où son texte autobiographique commence à être plus souvent daté. On peut imaginer qu’il a pris des notes qui lui servent de support à la rédaction finale. L’enquête a permis de comprendre que Rigny s’intéresse aussi à l’histoire de l’art. Il envoie une « épitre » au peintre Claude Joseph Vernet en 1825, document de six feuillets encore conservé dans les archives de l’Académie du Vaucluse. Il dit enfin avoir composé au moins quatre pièces de théâtre. Dans une lettre à un ami parisien datée du 20 décembre 1836 et qu’il recopie au volume 6 de son Journal, il écrit : « Vous voudrez bien réclamer pour moi au théâtre de la porte Saint-Martin déposés du 10 au 15 octobre les ouvrages dont je vous donne note ; savoir : 1er Tête noire ou Toussaint-Louverture. Drame historique en cinq actes. 2me Aux variétés Shaakspéarre Mélodrame en cinq actes et neuf tableaux 3me Aux Français Bélisaire Tragédie en cinq actes. 4me (idem) Pierre-le-Grand Tragédie en cinq actes ». Ces textes sont-ils perdus ? C’est probable, même si les bonnes surprises ne cessent, dans cette enquête historique, de s’accumuler. Dans l’entrée « manuscrits » de son Trésor, Rigny persifle en tout cas contre les « écumeurs de Manuscrits dont ils font les leurs », ces sots personnages aux mains scélérates : « Bélisaire, Pierre-le-Grand, Toussaint-louverture, Shakespeare, qu’estes-vous devenus ? ».
Archive populaire, anarchive intime, au ras d’une vie commune, ordinaire, au sens du « common writer » étudié par Martyn Lyons, et qui se caractérise par des origines sociales modestes, des genres abordés peu orthodoxes ou une grammaire parfois fautive4. L’écriture de Rigny s’éloigne en revanche considérablement de l’écriture « ordinaire » dans le sens donné par Daniel Fabre, et qui renvoie notamment à la « routine des occupations quotidiennes »5 à laquelle Rigny est très loin de se limiter. Son cas autorise en fait deux écarts. Le premier est celui qui mène du fragment et de la trace à l’archive. L’ampleur des textes laissés permet de saisir une sorte de totalité, une trajectoire sociale qui fait sens pour nous, et, surtout, pour lui, à l’image des titres des manuscrits (Journal, Trésors, Délassements) qui soulignent l’importance qu’ils revêtent à ses yeux. Leur densité permet de restituer une expérience dans toute sa texture et sa complexité, prise dans des lignes biographiques complexes qui s’entremêlent, parfois mal. Rigny se met au centre. C’est bien sa vie qu’il raconte, à la première personne du singulier. La chose n’est pas unique, loin de là, tant il est clair que « l’écriture autobiographique, plus marquée après les années 1750 qu’avant, est certainement le signe ou le symptôme culturel de l’individualisation de la personne contre la communauté »6. Rigny est aussi un grand lecteur de Rousseau, dont on connaît l’ouverture des Confessions : « Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme ce sera moi ». Ces textes rouvrent ainsi, à partir de cette prise d’écriture, une histoire du possible et les possibilités d’une pensée. D’une philosophie ? Le mot, en tout cas, est largement présent dans ses pages. C’est le second écart : Rigny est un homme du peuple et du passé, mais c’est surtout un être vivant et pensant, loin des représentations animalisantes qui font du peuple un corps réduit à des besoins limités, strictement vitaux7. Loin, aussi, de l’idée d’une simple « parole ouvrière », d’une simple voix qui s’évanouit quand on cesse de tendre l’oreille. Le tanneur lit et consigne ce qui le touche, et il cite des centaines de philosophes, d’historiens, de personnages politiques et d’écrivains, jusqu’à ses contemporains Lamartine et Hugo.
Bien sûr, le cas Rigny doit être comparé. De telles archives populaires existent déjà, et ce d’autant plus que la recherche sur ce thème a largement évolué depuis plus d’un demi-siècle, notamment depuis l’impulsion des années 19688. Nous sommes aujourd’hui loin de Richard Altick qui, en 1957, se lamentait : « Si seulement nous avions l’autobiographie d’un boucher-charcutier »9. Des trouvailles magnifiques sont apparues au fil des ans, à l’image du Journal de ma vie du vitrier Jacques-Louis Ménétra (1738-1812), publié par Daniel Roche en 1982 et dont Robert Darnton, dans son introduction à la traduction anglaise de 1986, écrit qu’il s’agit d’un « rêve d’historien devenu réalité », espérant que « d’autres sortiront peut-être des archives et des greniers où elles sont enfouies ». Il précise que l’exceptionnalité du document tient avant tout au fait que « cette histoire nous est rapportée dans les propres termes de Ménétra » et non, comme habituellement jusqu’au XVIIIe siècle, à travers les « filtres déformants » des archives du pouvoir qui sont – comme le dit cette fois Carlo Ginzburg – « doublement indirectes, parce qu’écrites, et écrites en général par des personnes liées plus ou moins ouvertement à la culture dominante »10.
Rigny, assurément, est de ceux-là, comme peuvent l’être aussi, pour la période moderne, des sources comme celle du sayetteur lillois Pierre-Ignace Chavatte (1633-1693), qui tient une chronique entre 1657 et 1693, ou des mémoires de Valentin Jamerey-Duval (1695-1775), croquant bourguignon devenu un grand érudit. La période post-révolutionnaire est mieux pourvue en récits de vies populaires, à l’image des textes écrits par des ouvriers et compagnons comme Agricol Perdiguier (1805-1875), le maçon Martin Nadaud (1815-1898), l’ouvrier tourneur en chaises Jacques-Étienne Bédé ou l’ouvrier menuisier Louis-Gabriel Gauny (1806-1880), transformé par Jacques Rancière en « philosophe plébéien »11. Mais dans l’ensemble, et malgré la publication récente de l’ensemble des écrits de Ménétra ou encore des journaux de l’imprimeur-libraire Siméon Prosper Hardy (1729-1806), les textes de première main publiés par des artisans et ouvriers restent rares en France12.
La découverte des écrits de Rigny s’inscrit donc dans une histoire des écritures populaires, mais l’enrichit considérablement. D’abord parce qu’ils touchent à toutes sortes de genres : poésie, théâtre et encyclopédisme illustrent ses excès d’écritures et son appétit dévorant de lectures, quand son Journal confirme l’intuition de Darnton pour qui « l’aspiration autobiographique de la société française se révèle bien plus vive que nous ne l’avons jamais soupçonné » à l’époque révolutionnaire. Ensuite, parce que sa masse est inédite. Dépassant le million de mots, il est sans commune mesure avec les 4 300 lignes écrites par Ménétra (1738-1812), et même avec les six almanachs de 100 000 mots duframework knitter deJoseph Woolley (1773-1840)13. Rigny nous pousse ainsi à nous questionner sur l’existence de tels écrits from below dans la France post-révolutionnaire, sur les moyens de les retrouver ainsi que sur la variété des matérialités qu’ont pu prendre, à cette époque, les écritures populaires. Puisque Rigny touche à tout, il est possible qu’il ait aussi laissé des traces dans les journaux, dans les académies, dans des archives privées, non seulement en France, mais aussi aux Etats-Unis.
Enfin, cet ensemble documentaire interroge l’anarchiviste, puisque c’est, en miroir, l’absence de traces qu’il dit pourtant avoir laissé qui interroge. Il indique par exemple qu’il envoie les poèmes consignés dans ses Délassements à l’Académie Française, mais sans qu’on ne les retrouve dans les archives de l’institution. Est-ce que l’Académie met de côté ce texte dès sa réception ? Ou est-ce que l’écrit de Rigny, d’abord conservé, a depuis disparu, au gré des décisions des conservateurs et archivistes ? Est-ce que l’institution n’a jamais reçu son document, tant Rigny n’en connaît pas les codes ? Impossible de le savoir pour l’instant. Autre exemple : Rigny est en relation avec Charles Weiss, le bibliothécaire de Besançon qui est alors un important acteur de la vie intellectuelle française. Weiss indique dans son Journal avoir reçu la visite de Rigny le 11 janvier 1825. Il écrit à son propos qu’ « être tanneur et avoir fait un poème de 15 000 vers me paraît une chose étonnante. Il ne sait que le français très mal, mais il a lu tous les poètes épiques, anciens et modernes, dans les traductions ; et leurs ouvrages composent toute sa bibliothèque »14. Weiss regarde même ce poète à l’éducation « très négligée » comme « un véritable phénomène »15. Pourtant, si on sait qu’ils sont en correspondance – Rigny recopie, dans son Journal, des lettres qu’il écrit à Weiss –, ce dernier n’en a gardé aucune trace dans sa correspondance archivée à la bibliothèque municipale de Besançon.
Tout le projet de Rigny était donc resté jusqu’ici à l’état d’archives intimes et familiales, à l’état de manuscrit jamais lu. Rien de très surprenant, puisqu’on sait à quel point l’histoire qui s’écrit est largement celle de l’Etat et des vainqueurs. Babeuf ne dit pas autre chose quand il écrit que celui « placé par le fort dans une position ordinaire, pouvait laisser sur la terre des traces de ses bienfaits, mais lorsqu’il l’avait quittée, personne ne se présentait pour en réciter l’éclat ; les actions les plus louables étaient vouées à l’oubli ; et le véritable mérite disparaissait sans récompense ». Rigny, lui, va jusqu’à interpeller le lecteur du XXIe siècle, espérant que « le hasard devant peut être un jour caser ce manuscrit dans une bibliothèque ». Ailleurs, il écrit : « Oui, si mes ouvrages morts-nés, comme celui qui les écrivit viennent à ressusciter, celui qui d’une main nationale et républicaine réhabilitera mes manuscrits, me rendra la justice qui m’est düe et que je ne puis savourer que par anticipation ». L’historien sérendipienest de ceux-là, bousculé par les spectres du passé qui, parfois, réapparaissent inopinément. Il marche dans ses pas, faisant revivre une pensée étouffée par des mécanismes sociaux profondément élitistes, à une époque où bien peu de subalternes pouvaient se faire entendre. Mais il ne s’agit pas juste de redonner vie à des idées oubliées. Une telle découverte permet de relire la période postrévolutionnaire différemment, en étant attentif à d’autres points de vue, d’autres sensibilités, d’autres questionnements, à commencer par celui sur l’accès à la visibilité sociale, culturelle et intellectuelle. La Révolution française, à travers ses conquêtes et ses réformes institutionnelles, formula en effet le projet de constituer un espace public démocratique au sein duquel chacun pourrait prendre la parole. Rigny en est l’une des traces désormais lisible.
1 Nom ancien donné à sa région natale de Franche-Comté.
2 Les fils Aymon et Galien le Restoré sont des livres populaires à l’époque, souvent tirés dans le catalogue populaire de la Bibliothèque Bleue.
3 Alain Corbin, Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot. Sur les traces d’un inconnu (1798-1876), Paris, Flammarion, 1998.
4 Martyn Lyons (ed.), The common Writer in Modern History, Manchester, Manchester University Press, 2023.
5 Daniel Fabre (dir.), Écritures ordinaires, Paris, POL/BPI, 1993, p. 11.
6 Michel Porret, « Introduction. Le vitrier, la plume et l’encrier », in Daniel Roche (dir.), Les lumières minuscules d’un vitrier parisien. Souvenirs, chansons et autres textes (1757-1802), Chêne Bourg (Suisse), Georg éditeur, 2022, p. 19.
7 Déborah Cohen, La nature du peuple : les formes de l’imaginaire social (XVIIIe-XXIe siècles), Seyssel, Champ Vallon, 2010.
8 On peut penser au projet de Rancière, mais aussi plus globalement à toute une effervescence éditoriale illustrée, par exemple, par la collection « Actes et mémoires du peuple » des éditions Maspero. Pour un aspect de cette histoire, voir Eliane Le Port, Écrire sa vie, devenir auteur. Le témoignage ouvrier depuis 1945, Paris, Éditions de l’EHESS, 2021.
9 Richard D. Altick, The English Common Reader, Chicago, University of Chicago Press : 1957, p. 244.
10 Carlo Ginzburg, Le fromage et les vers : L’univers d’un meunier du XVIe siècle, Paris, Flammarion, 2019 [1980], p. 9.
11 Gabriel Gauny, Le philosophe plébéien, Textes présentés et rassemblés par Jacques Rancière, Paris, La Fabrique, 2017 [1983].
12 Rien à voir en tout cas avec le monde anglo-saxon, où les autobiographies ouvrières connues pour la période 1790-1900 ont aujourd’hui dépassé les 800 textes. Voir le bilan de Fabrice Bensimon, « En Grande-Bretagne, les autobiographies ouvrières entre bonne fortune et controverses », Revue d’histoire du XIXe siècle, n° 65, 2, 2022, p. 169‑172.
13 Carolyn Steedman, An Everyday Life of the English Working Class, Cambridge, Cambridge University Press, 2013.
14 Charles Weiss, Journal, 2 (1823-1833), Paris, Les Belles Lettres, 1981, p. 83.
15 Ibid.
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