Trois tourbillons, ainsi que quelques arbres que les natifs nomment « anges », semblables à des parapluies fermés

Avec « Les Ombres de la nuit », livre-disque paru l’an dernier chez MazetoSquare, les Kristoff K.Roll, duo de dédales sonores, ont réalisé l’impensable ou réalisé l’inconscient: la planète sans visa. Depuis 2007, île et aile (J-Kristoff Camps et Carole Rieussec) parcourent le monde micro à la main à la rencontre de rêveuses et de rêveurs, dont de nombreux migrants au nombre d’or de ce monde, en quête de l’oralité onirique. A partir des récits de rêves ainsi enregistrés et retournés dans tous les sens, les Kristoff K.Roll ont composé une myriade de musiques mixtes, pour traverser le miroir dans les deux sens pour commencer.

Catherine, je tombe, je vole, 2’39. Grande suite à l’ombre des Ondes

Fjolla, 2’42. Grande suite à l’ombre des Ondes

Fabienne, 1’17. Ombres de la nuit

Maruska, Gabriel, 6’20. Ombres de la nuit

Les Kristoff K.Roll sont autre chose que des musiciens et des musiciennes, ce sont des musiciennes et des musiciens, ce qui leur convient. Les Kristoff K.Roll, habitués qu’il et elle sont de notre habitat sonore, celui qui nous enveloppe déjà, tout ce que l’on entend et que l’on n’entend pas, avec lequel ils composent, et celui que l’on s’imagine par ailleurs, tout ce que l’on n’entend pas et que l’on entend, avec lequel ils improvisent, compilent une bibliothèque sonore de récits de rêves du monde entier ou à peu près, depuis l’an 2007. Des centaines de récits de rêves narrés dans la langue des rêveuses et des rêveurs qu’ils ont consultés (consultons les rêveurs), et enregistrés, dans une cinquantaine de langues différentes donc – pour la beauté du Divers : en arabe irakien, de Palestine ou d’Égypte, en anglais, croate, bokmål, amharique, pachto pakistanais ou afghan, italien, birman, français, néerlandais, albanais… Collectés sur place, car J-Kristoff Camps et Carole Rieussec – alias Kristoff K.Roll – circulent, sont partis avec leur filet à rêves vers Ciudad de México ou vers Πειραιάς près d’Athènes, au Caire et à Bagdad, en plein cœur de Paris indubitablement embourgeoisé au Festival d’Automne et en pleine jungle soi-disant encanaillée de Calais, et puis près de Frontignan, près de là où se trouve leur base arrière. Partout où il y a des rêveuses et des rêveurs qu’île et aile ont personnellement rencontrés, dans des conjonctures, partout. De ces expériences, ils ont tiré un livre-objet, puisque deux disques y sont insérés, ou un disque-objet, puisque ce n’est pas un livret mais tout un livre qui l’accompagne. Vous pouvez ainsi lire et/ou écouter ce qui se passe et se trame là, dans toutes les langues (telles quelles et traduites en français) – in all languages, à la façon d’Ornette Coleman, lequel avait titré l’une de ses pièces de musique, se sachant en état d’improviser avec ses partenaires, qui faisaient ce qu’ils avaient à faire en toute liberté : R.P.D.D., c’est-à-dire : Relation of the Poet to Day Dreaming – comme la fabuleuse aventure de ce qui convergerait dans une divergence essentielle.

Si vous voulez immédiatement vous faire une idée d’ensemble de ce que cela donne, au plus pressé qui n’est certes pas le temps du rêve, lequel serait plutôt un précipité de diligences et de décalages équivoques s’embrouillant et se débroussaillant, il faut que vous vous représentiez ces voix de rêveurs et de rêveuses mixées à des dispositifs électroacoustiques, et parfois associées à quelques instrumentistes invités qui se fondent dans la masse, qui se faufilent dans la nasse, en agissant, souvent en improvisant, toujours à bon escient. Pour susciter un environnement sonore permettant à la fois, précisent les Kristoff K.Roll, d’entendre ces bribes de rêves ou ces rêves au total dans une écoute relâchée proche de l’endormissement, à votre tour, et dans une écoute attentive et obsédante, provocatrice. Soit une écoute bicéphale. Car que sait faire un « duo d’art sonore » de ce type ? Les Kristoff K.Roll le disent aussi bien : « Dans la musique concrète, nous pouvons « coller » ou mixer un son de mer à un son de train ; des talons peuvent frapper le bitume ou se mixer avec le son d’un galop de cheval ; le vent peut souffler dans une salle de concert ; les grillons peuvent entrer dans une mosquée ou un hall de musée ; on peut également créer un cut-up de paroles, de rires, de chants d’oiseaux, de courses de solex : un camelot à Erbil dialogue avec un vendeur à Alexandrie ; des enfants au Rwanda jouent près des voitures qui passent sur le pont de Sète ; un serpent se noie dans un verre de bière ; des plaques de glace écrasées côtoient des cigales ; des moustiques volent autour des éclats de bombes ; l’effervescence d’une aspirine se transforme en rivière… ». Tout un programme, de rêve.

Pour agrémenter cela qui s’agrémente absolument toujours d’autre chose, deux longues séquences et une plus courte. Cette dernière s’intitule Petite Suite à l’Ombre des Ondes : six miniatures remontant à 2018, procédant des précédents travaux d’approche du rêve menés par le duo et précédant la Grande Suite. Ici, plusieurs instrumentistes interagissent à tour de rôle avec un récit de rêve et improvisent, édifiants dans leur retenue, à partir de quelques indications orales données par les Kristoff K.Roll (lesquels préviennent : « Mais comme nous sommes des musiciens électroacoustiques, nous avons repris des sons de l’une pour les mettre avec le récit de rêve de l’autre sans se gêner le moins du monde ») : Isabelle Duthoit à la voix et à la clarinette, Claire Bergerault à l’accordéon et à la voix, Didier Aschour à la guitare acoustique, Patrice Soletti à la guitare électrique et Edward Perraud à la batterie et aux percussions. S’agissant des deux longues séquences, il y a d’abord Grande Suite à l’Ombre des Ondes – Pour voix enregistrée, électronique, électroacoustique et ensemble instrumental, de 2022, une succession de pièce instrumentales mixtes, courtes et enchaînées, au cours desquelles 8 rêveuses et rêveurs dialoguent avec les fabrications et les confections des Kristoff K.Roll et avec les sobres divagations de 5 membres méconnaissables de l’ensemble Dedalus qui ont pu travailler à partir d’ébauches de partitions et les réadapter, les réélaborer en commun, dans des graphies ou des écritures originales : Amélie Berson aux flûtes, Christian Pruvost à la trompette, Didier Aschour à la guitare, Deborah Walker au violoncelle et Maximilien Dazas aux percussions. Ici, sont employés (texturés, recontextualisés) des récits de rêve dans leur intégralité. Ensuite, il y a Les Ombres de la Nuit, une vaste composition acousmatique ourdie en 2023/2024 par les deux compères livrés à eux-mêmes et aux autres et à leurs rêves et au monde entier pour conclure ou pour entamer (le livre-objet ou les disques-objets sont gigognes, ils peuvent se lire et s’écouter dans un sens ou dans l’autre) une « traversée sonore archipélique ». Ici, seuls des fragments de récits de rêve sont employés (rebattus comme des cartes).

Cela étant dit, qui ne dit trop rien encore, vous partez avec un avantage en lisant ces lignes et en général : vous savez que vous ne partez pas en premier, en première, que vous suivez ce que quelqu’un d’autre cherche à vous exposer, peut-être l’auteur de ces lignes à son poste de transmetteur, cherchant à vous exprimer quelque chose de plus ou moins avéré ou altéré qu’il aurait à peu près appréhendé dans ce qui se passe et se trame là, et qu’il vous faut à présent essayer de saisir à votre tour. Par conséquent, vous savez que vous ne rêvez pas, que votre vigilance s’applique. Mais si la proposition était inverse, émanant d’un monde inversé qui est tout autant le nôtre ? Vous partiriez avec un meilleur avantage : vous ne sauriez pas que vous rêvez, vous ne sauriez pas tout à fait dans quoi on vous embarque, ni même que vous avez embarqué. Vous rêveriez cependant, d’île en aile, au gré de cette « traversée sonore archipélique » (et celui qui écrit ceci peut-être aussi pendant qu’il s’évertue à écrire, à maintenir un cap, gouvernail de carbone et de cobalt). Comparativement à quoi ?

Passons outre. Échappons à ce premier tourbillon. Puisque, allégrement, nous allons dériver. Passons aux récits de rêve eux-mêmes et à Walter Benjamin qui exagère un peu quand il écrit que, « dans le rêve, les mots sont des produits aléatoires du sens qui, lui, se trouve dans la continuité muette d’un flux ». Or ce flux, s’il est continu, n’est pas le moins du monde muet, tout au contraire, il est continuellement éloquent et dans son flot filent aussi les mots que l’on finira par pêcher afin de rapporter ceci ou cela qui nous aura suffisamment marqué pour que l’on s’en souvienne, au réveil. Ce n’est pas le langage, c’est plutôt le sens arrêté, s’arrêtant net et ordonnançant les choses, affalant les voiles du songe depuis l’endroit et l’instant de son arrêt, faisant stopper le langage ne demandant qu’à élucubrer et à extrapoler, à participer de l’action en cours, c’est le sens arrêté se prétendant fidèle à la mémoire fixatrice se prétendant fidèle à quoi, qui visse et fossilise « l’épanchement du songe dans la vie réelle » (Gérard de Nerval) dans une sorte de brève commotion verbale, drolatique ou douloureuse, c’est selon, laquelle voudrait, oui, avoir le dernier mot, le fin mot de l’histoire, tenir la narration et l’explication (et que l’on s’en tienne là). Un esprit moins critique que sceptique, reprenant ses marques, se targue alors d’avoir plus ou moins eu conscience de rêver (comme si aux mystifications de l’inconscient devaient succéder les rebuffades de la conscience : jeu de rôles), et demeure assuré, après avoir été débordé, dépassé par les événements d’une autre existence se menant parallèlement, ouverte sur le dedans et sur le dehors qu’elle retourne comme des gants, de pouvoir reprendre une parole souveraine, plutôt que de continuer à être parlé. Comme si l’on craignait d’être le jouet de ce qui nous arrive, même en rêve, et que l’on tenait à manifester une conscience claire et directrice en toute circonstance. Toujours être le sujet de quelque chose d’identifiable et de compréhensible, toujours être soi-même en contrôle plutôt qu’être le sujet de rien et de tout. J’en veux ici pour preuve les quelques courageux et innocents témoins qui ont accepté de partager l’un de leurs innombrables rêves et qui persistent néanmoins, dans le récit qu’ils en font, à vouloir exercer une circonspection, une défiance, un libre-arbitre alors, peu importe, au travers de cette remémoration qui est un travers comme un autre, face à ce qui se sera pourtant joué d’eux. Condition de notre époque, si déterminée et si peu portée à l’illimité et à l’insondable, dont la lividité contamine jusqu’aux rêves que l’on peut y faire, y émettre.

Toutefois, les récits retenus (il y a eu un choix, une sélection, opérés par deux personnes approximativement éveillées retravaillant cette matière accumulée et dilapidatrice) montrent que le rêve, aussi conditionné soit-il, continue de jouer avec la rêveuse ou le rêveur quand bien même, et si souvent, il ou elle, il est ailé, a presque conscience de rêver et tient à le faire valoir (« Je rêve », commence-t-on fréquemment par annoncer). Le rêve joue avec nous comme nous jouons avec lui – et les Kristoff K.Roll, en renvoyant sans cesse une balle ou une boule de résonances dans les quilles de la signification, montrent qu’elles le savent – et de cela nous pouvons lui être terriblement reconnaissants. Le rêve nous met dans l’embarras et nous oblige à nous repositionner dans cet embarras dont nous ignorons tout de suite la nature, quoi qu’on en ait, parce qu’il nous déséquilibre, nous rééquilibre, que l’on sache ou non que c’est ce que nous sommes en train de faire, nous rebalancer. De là viendra la réconciliation, la seule souhaitable, entre notre conscience soi-disant à l’ouvrage et notre inconscient (nonobstant, il faudrait l’assumer : « notre inconscience ») soi-disant désœuvré, pour mener nos vies. Nous deux qui sommes moi et nous et vous, et vice-versa.

Passons outre. Échappons à ce second tourbillon. Admettons que le rêve ne se résume pas à la conscience ballante que l’on en tire. Admettons que le récit de rêve soit comme le fossile du rêve. Qui fut poisson dans le torrent et qui fut torrent lui-même, où tout peut se télescoper et s’assembler, se jumeler, jusqu’à la prise et l’emprise du récit qui doit relayer cette immixtion, ces ingérences. Les Kristoff K.Roll (et leurs invités musiciens acoustiques et électriques, avec toute la gamme de leurs techniques étendues qui les rendent méconnaissables pendant qu’ils sont eux-mêmes) se matérialisent immatériellement autour de ces voix qui rapportent pour devenir comme le courant où tous les rêves se mélangent et s’extirpent. Ils sont la métamorphose en acte. Il est loisible d’entendre leur « Mer du sommeil », ainsi qu’ils la qualifient (toute ressemblance avec les plaines basaltiques grandes et sombres sur la Lune, formées par d’anciennes coulées volcaniques et causées par l’impact de très grosses météorites, est bien évidement fortuite), comme un bassin de voix et de sons – de poissons solubles assurément – dans lequel nous baignerions, sans qu’il soit besoin de supposer un « inconscient collectif », de mêmes références existentielles et symboliques (Jacques Vaché leur a réglé leur compte une fois pour toutes en décrétant : « Il est dans l’essence des symboles d’être symboliques »), de mêmes procédés de transposition. Et auquel cas, la meilleure manière et la plus improbable de profiter de ce qui a été entrepris au fil de ces trois séquences, de ces trois suites, serait de le prendre, non comme le réceptacle de quoi que ce soit, mais bien comme un habitacle, comme la ramification des infinités effleurées et la matrice de toujours autre chose encore. Soit que les Kristoff K.Roll amalgament et malaxent des fragments de rêve sans produire pour autant des segments musicaux (des « morceaux » de musique), comme dans Les Ombres de la Nuit, soit qu’il et elle découpent et dédoublent des récits entiers, se fractionnant, s’épanouissant, pollinisant (et qui sont, sauf exceptions, néanmoins cruciales, aussi peu « fantaisistes » que possible), comme dans Grande Suite à l’Ombre des Ondes. Dans un cas comme dans l’autre, ces voix manifestent à peu près toujours la persistance d’un désir s’outrepassant, quel qu’il soit, au-delà de que ce le rêveur ou la rêveuse s’explique, et qui mène presque toujours ailleurs.

Dès lors, j’en reviens à ma question initiale à peine formulée : qu’allez-vous faire de la logique des rêves ainsi entremêlés, phrasés par des paroles audibles ou inaudibles et rephrasés par des paysages sonores faits de tant de tintements et chuintements de toutes origines, faits de tant de foisonnements, de tant de gauchissements, et qu’allez-vous faire de vos rêves à vous, des rêves autour de vous, qui apparaissent ou qui n’apparaissent pas dans ce que nous ou d’autres faisons de nos existences au jour le jour ?

Pour ma part, à l’écoute obstinée et hallucinée de ces enregistrements, j’ai tendu la perche à mes propres rêves, et une maigre phrase de réveil m’est parvenue : il y a des kiosques à rêve comme il y a des kiosques à musique. Ces trois séquences ou ces trois suites seraient de tels kiosques, où l’on signe des pactes dans le son et dans le songe. Plus je me suis consacré et perdu dans ces écoutes, puisque la reproduction mécanisée de l’œuvre d’art l’autorise, plus je me suis persuadé qu’aucune distance n’avait jamais été supprimée, par exemple entre celle ou celui qui se croit éveillé et celui ou celle qui se croit endormi. Merci Tchouang-tseu. J’ai rêvé (on dit ça) que toutes les distances qui ne sont pas physiquement et psychologiquement parcourues, mais franchies tout de même, comme on s’en acquitte si bien de nos jours pour mille, et moins une, technologiques raisons – les technologies de l’information et de la communication pour ne pas les nommer – s’accumulaient et même s’entassaient dans une zone intermédiaire, d’un gris lumineux et miroitant. Y étaient préservées. En vue de meilleurs usages. Cette interzone serait sonique et serait celle explorée par les Kristoff K.Roll, dans le langage qui relate la mise à distance intime des rêves comme dans la musique qui en emprunte les déroulés sans céder à un déroulement logique. Entre les deux, les portes sont battantes. Ce cumul-là ne garantit aucune prospérité à aucun pouvoir, il est plutôt flouteur, désordonnateur et dissipateur, il remet perpétuellement en jeu. Car le rêve est une emprise autant qu’il est une déprise, il espace, il réintroduit de la distance entre tout ce qui s’accole trop nettement et impose la promiscuité d’une feinte cohérence. De cela au moins l’on peut être sûr s’il est besoin d’être sûr de quoi que ce soit. Dans le « commun » qu’il nous faut, et la bibliothèque sonore de récits de rêves du monde entier des Kristoff K.Roll nous l’offre en partage, il nous faudra beaucoup de distances bien entendues.

Et il est intéressant de voir ou plutôt d’entendre comment ils s’y sont pris. Car leur musique (leur art sonore) ne pèse pas sur le cours des événements qu’elle charrie. Littéralement et dans tous les sens,elle les détoure et les entoure à la fois, elle ne les affecte pas plus que ça, elle est leur éther sans être éthérée, elle est leur indistinct à la faveur de toutes distinctions, elle participe de leur trouble. Un peu comme pour les habitantes et les habitants de l’Empire du Rêve que décrit Alfred Kubin dans son si perturbant roman, L’Autre Côté : « Tout au plus c’est l’idée « d’atmosphère » qui rendrait, au moins relativement, l’essentiel de ce que je veux vous dire. Nos gens ne connaissent que des atmosphères ; mieux, ils ne vivent que dans des atmosphères. La forme extérieure qu’ils prennent à leur gré, par un travail en commun qui s’accomplit comme celui d’un système d’engrenages, ne donne en quelque sorte que la matière brute. On prend, bien entendu, le plus grand soin à ce qu’elle ne s’épuise pas. » Certes, l’image des « profondeurs » a cours depuis longtemps dans ces parages, depuis au moins L’Eau et les Rêves de Gaston Bachelard – on bascule et rebascule, on « plonge » dans un rêve, et le rêve est une « plongée » qui brasse et qui rebrasse ce qui se passe et se trame à la surface de la vie, laquelle n’a plus réellement de surface… Mais quelque chose ici reprend musicalement tout ceci depuis les abysses, d’où surgit ce qui est raconté, qui transperce le tissu interstitiel d’une non-musique malgré cela musicale et dont ce serait la première fonction, d’être et de dilater un milieu ambiant. À ce titre, « Les Ombres de la Nuit » constituent certainement un nouvel essai sur l’imagination de la matière, cette fois-ci onirique.

Ce qui me fait penser que l’on pourrait encore parler de quelque chose comme de l’arrivée des rêves (et du retour des distances), comme l’on parle de l’arrivée des pluies. Bien que nous soyons censés rêver chaque nuit qui passe, il y aurait une saison des rêves, plus particulièrement, une interzone, comme il y a une saison des pluies : une saison des déclenchements après celle des retranchements. Je n’y crois pas trop, pas sur ce mode-là en tout cas, mais j’éprouve cependant le besoin de le supposer pour ce que cela vaut. Cela m’échappe. Ce que je crois savoir, c’est que les Kristoff K.Roll et leurs alliés dans le monde des rêveurs et des rêveuses, leurs alliances dans le monde de la matière sonore qui sert de support à cet autre monde, cet autre côté, tire(nt) leur épine de carbone et de cobalt du jeu en proposant, oui, une écoute sociale de tout ce qui s’imagine, sous couvert, dans ce kiosque, ne serait-ce que parce qu’ils se sont assurés de mener, pour nous toutes et tous, une recherche immensément bouleversante de collecte, d’emprise et de déprise, de déproduction. Ils nous apprennent ou nous rappellent que notre monde en commun est sonique et onirique, dans la continuité parlante d’un flux où les choses nous échappent, et qu’il faut redonner à ce flux en tant que tel, et tel autre, le droit à une parole incertaine et mutante. N’échappons pas à ce troisième tourbillon.

Les images illustrant l’article ont été réalisées par Alexandre Pierrepont.

Texte publié conjointement avec la revue L’Or aux 13 îles

Pour accéder aux créations de Kristoff K.Roll (J-Kristoff Camps et Carole Rieussec) : http://kristoff-k-roll.net/

Le lien vers l’éditeur : https://www.mazeto-square.com/product-page/les-ombres-de-la-nuit-livre-cd

Et les plate-formes : https://music.imusician.pro/a/oMB5t33w


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