S’effaçant s’adressant
Ouvrir l’archive avec Anouch Kunth et Vincent Debaene

Marcel Broodhaers, La Pluie (projet pour un texte), 1969.

Journal de lecture entre deux livres d’Anouch Kunth et Vincent Debaene, sur la résistance de l’archive, le pouvoir de la consigne et la puissance insoupçonnée de l’adresse. 


Jour 1 – Anouche Kunth, Au bord de l’effacement.
Sur les pas d’exilés arméniens dans l’entre-deux-guerres
(La Découverte, 2023)

Samedi.

Catherine Perret organise depuis plusieurs années un séminaire mensuel à la Ménagerie de Verre (« Des pratiques cliniques aux pratiques sociales : micro-révolutions dans les institutions psychiatriques et éducatives depuis 1945 »), où l’événement d’une micro-révolution tente, dans sa fragilité incorporelle, de s’incarner dans les blancs toujours plus obturés de l’institution. Interférences de l’antipsychiatrie dans la psychiatrie, de la révolution dans l’histoire, de l’aide aux réfugiés victimes de torture dans un monde qui les fixe en migrants éternels. De l’écriture enfin, contre l’obligation de tout dire.

Ce jour-là, préambule d’une roborative densité où tout le monde note à fond. Et il est question de cela, justement, dans une réflexivité vertigineuse vu l’écart des échelles et des gravités : écrire (contre) la disparition, avec l’historienne Anouche Kunth venue prolonger son étude sur l’archive administrative des exilés arméniens en France.

Quelques notes à partir des mots prononcés et lus depuis :

Duplicatas de Certificats d’identité ; Fontenay-Sous-Bois Ofpra
Entre 1929 et 1941 ; office des réfugiés arméniens, bureau de Marseille
Petits métiers, docker, décrotteur, fileuse de tapis
1915-1916 génocide 
Traité de Lausanne 24 juillet 1923 entre Alliés et régime kémaliste nationaliste de la Turquie nouvelle, qui exclut Arméniens, Kurdes, Grecs ;
700 000 anciens déportés arméniens ont survécu à la mort infligée sur les routes, dans des sites abattoirs puis dans les camps de concentration de Syrie du Nord. 
D’autres : par le Caucase russe, la Grèce ou la Bulgarie.
70 000 en France
Nom prénom date et lieu de naissance

On connaissait le destin du graffiti obligeant le contrôle policier à renouveler ses méthodes[1], mais qu’en est-il de ces « minuscules accidents de l’écrit » (Anouch Kunth) à même l’obligation administrative de compiler les récits d’exil ? Récits minimaux donnés en vue d’aides apportées à la communauté arménienne de Marseille, mais aussi d’un contrôle administratif dont le pouvoir grandit dans les années 1930. L’obligation de ficher ces vies forcément lacunaires, en attente de secours, leur laisse-t-elle d’autres manières de nous arriver, de s’adresser à nous ? Quitte à prendre le relai, comme historienne, de ce qui résiste dans l’archive : à peine perceptible, sans intention ni destination claires.

L’archive en mal d’adresse 

Ou encore, comment laisser venir, à même l’étude rigoureuse, la possibilité d’une adresse ? Non seulement d’une sensibilité vague mais d’un double fait : celui de se sentir adressée et celui de sentir la possibilité de s’adresser à son tour, même sur un abîme, même sans savoir d’abord dans quel jeu d’adresses on se situe : celles du réfugié ? de l’administration ? de l’historienne ?

Anouche Kunth reconnaît ainsi « qu’un imaginaire s’exerce au contact de l’archive » : « mes certificats [d’identification] m’ont donné une impulsion de cet ordre, comme une étincelle libérée in extremis des cendres de ma bonne volonté ». A la manière de Pérec dans sa Tentative d’épuisement d’un lieu parisien (1971), attentif à « ce qui ne se remarque pas », l’autrice évoque ce « mouvement de va-et-vient du centre aux abords et bordures », où elle commence par relever des bribes d’informations en attente d’autres lecteurs que la seule machinerie administrative :

« nom des pères et mère indéchiffrable »
« déclare avoir tout perdu à la suite d’un évanouissement »
« âge abaissé pour bateau »
« Affid. Permiso d’Uruguay. 2 passeports Palestiniens »

Cette étincelle d’attention parmi des cendres mal déchiffrables produit le désir de circuler, de combler les manques ou même de les laisser exister. D’abord en commentant (littéralement en appliquant son esprit à) quelques photographies de face et sans chapeau, classées dans l’ordre.
« OA » y signifie Office Arménie, la suite est de l’historienne :

OA002_0403. Port de statue, épaisse chevelure brune. La jeune fille n’a pas cillé devant le photographe.
OA010_0783. Jeune homme aux yeux étincelants. Met au défi de soutenir son regard.
… Orpheline, au bord de l’effacement.

Au lieu de « renchérir sur ces logiques de défiance et de contrôle » liées aux « pratiques policières de déchiffrement des corps et des apparences », plutôt remettre en scène « l’échange de regard et de silence » qui inaugura ce « régime général d’identification des étrangers ». Une première adresse entre réfugié et administration est donc imaginée par l’historienne à travers ces micro-portraits, juste avant le fichage qui annulera (mais pas complètement, justement) la réalité d’un parcours.

Pour la plupart des exilés, l’enjeu est celui d’un droit à « faire valoir » pour vivre ou franchir d’autres seuils, puisque la demande au consulat de Turquie est devenue impossible. Sauf que leur vie s’imprime mal, déborde. Il s’agit aussi pour l’historienne de mettre en scène ces arrêts de l’archive, là où elle défaille : le récit prend alors le relai de l’incarnation imaginaire, même fragmentaire, rejoignant une exigence historienne plus générale, celle d’un va-et-vient éternellement recommencé entre ce que dit la source et ce qu’elle ne dit pas.

Les interruptions de la lecture engagent ainsi une enquête tâtonnante, parfois éclairante, d’autres fois suspendue. Les points de suspensions, ces « points de douleur laissés hors du langage », renvoient par exemple à la figure d’une mère disparue dont l’orpheline ne connaît même pas le nom de naissance – comme à tant d’autres filiations détruites pendant le génocide. Dans les marges et les parenthèses de ces certificats administratifs, apparaissent aussi des blancs, des ellipses qu’il s’agirait au mieux de transformer en ponctuation, celle d’un trajet épuisant, rempli d’étapes dont chacune marque une impasse, un détour, une horreur vécue. D’un coup, le statut enviable à l’époque de « protégée » française accélère les trajets : Smyrne, Athènes, Marseille – à recomposer fragilement, incendie à Smyrne compris.

Ailleurs, des erreurs de frappe modifient un âge ou des déplacements de syllabes réinventent des noms, ceux d’enfants renommés pour être recueillis dans des conditions parfois extrêmes (dormir avec le bétail pendant des années) pour échapper au génocide. Parfois, deux prénoms se superposent et c’est un autre épisode de violence qui survient. Ainsi des « trois syllabes fautives, en lesquelles retentit un aspect de la persécution » pour la jeune fille Dorinia (prénom grec) au lieu de Dirouhi (prénom arménien), dont les deux prénoms ont été recopiés. Après le massacre de prêtres arméniens, un prêtre grec orthodoxe avait en effet pris la relève du baptême. C’est que « l’objectif poursuivi par les génocidaires se situe dans cette absence [des officiants du culte] : rendre impossible toute vie arménienne, interdire son retour, briser ses temporalités longues. »

Ces documents ne font pas qu’attester les présents : ils ont le pouvoir de reconnaître un mort en déportation, d’attester une vie au loin et qu’on voudrait rejoindre, et plus généralement tout un monde de conformité à la norme comme condition d’existence, jusqu’à la reconnaissance d’une disparition. 

Mais à partir des décrets-lois de 1935 et de 1938, sur fond de crise économique et de mesures xénophobes, « la décision d’exclure [hors de France] ne procède plus nécessairement d’une condamnation préalable ». Même sans condamnation, la logique d’incrimination des étrangers pauvres est pleinement à l’œuvre, doublée de cette indéniable nouveauté que constitue l’autonomisation du pouvoir administratif vis-à-vis du judiciaire. […] « Je n’ai nulle part où aller » préviennent-ils en vain.

Ces accidents d’adresse où toute interlocution semble avoir disparu, appellent pourtant l’attention, l’analyse et le récit, mais toujours à partir d’une lettre défaillante, d’une image en train de s’effacer, d’un appel au secours laissé d’abord sans réponse. Les entendre, les citer, les recontextualiser partiellement, ce serait leur adresser un geste en retour, là même où l’effacement semble sans remède.

 

Jour 1 bis – Marcel Broodthaers,
La Pluie (projet pour un texte) (1969)

Nathan Ben Kemoun nous parlait, il n’y a pas longtemps, d’expériences de « littérature soustractive » où des textes barrés par endroits créent des liens saisissants entre les mots restants. Je pense au dépli révélateur chez Hantaï ou aux déchirures d’affiches chez Villeglé, qui révèlent d’un coup le même genre de contrastes inventifs, de rythmes visuels insoupçonnables. Catherine Perret nous parle justement ce jour-là de Marcel Broodthaers dont l’œuvre Un coup de dés jamais n’abolira le hasard (1969) recouvre de barres noires les fragments épars du poème éponyme de Mallarmé, opacifiant le déjà hermétique et redoublant ce geste qui, déjà, « dressait la lettre contre le texte ». Ce geste mallarméen, poursuit Catherine Perret, peut se comprendre (sans réduire le côté désarmant de Mallarmé) comme un sabotage du « panoptique graphique[2] » qui avait imposé l’écriture de soi tout au long du XIXe siècle, en même temps que se généralisait l’alphabétisation par l’école.
En finir non pas avec la légende – l’obligation de lire – mais avec ce qu’on pourrait appeler la dictende – l’obligation de dire – faite pour contrôler et transformer ceux qu’on fait parler. Dès le début du XIXe siècle, on a ainsi exigé de prisonniers le récit de leurs « impressions de prisons[3] », et de condamnés à mort une micro-autobiographie édifiante, forcément coupable, peu avant leur exécution[4].

Un peu plus tard ce samedi, le peintre Alexandre Deron me renvoie à son tour à une œuvre de Broodthaers, La Pluie (projet pour un texte) (1969). L’artiste belge y est filmé en train d’écrire sous la pluie. Il écrit pour rien puisque l’écriture s’efface au moment de s’inscrire : impossible archive. Mais ce « pour rien », cette vanité (non-vaniteuse ?), continue de s’imprimer quelque part, et pas seulement sur l’écran. Quelque chose résiste en tant que ça s’échappe. Fuit sans se dérober pour autant.

La peinture d’Alexandre Deron fait osciller elle aussi, mais autrement, deux disparitions : celle qui agit et celle qui avoue sa défaite. Entre ces deux modalités (arrivée et départ de la pluie-disparition), une incertitude en tension, une absence au sens d’avoir une absence. « Image pensive » dit ailleurs Jacques Rancière, ce qui signifie que les images pensent elles aussi, et à autre chose qu’elles-mêmes. Un son sourd en émane quand on s’approche, comme d’un visage de Manet. Le son typique de l’image qui s’absente, un peu ailleurs, et, peut-être, de notre regard qui s’active dans le suspens créé, isole hors gravité une pilule, un bras ganté, un objet sans explication – celle qui fonde habituellement l’image en raison, et l’alourdit d’un besoin angoissé de sens. Tout ça dans la tête du spectateur, qui reprend vie paradoxalement, ou s’anesthésie pire que jamais, mais pour laisser pulser quelle sensation encore vivante, débrouillez-vous. Légère agressivité moderne ici.

Alexandre Deron, Le Jardin, 2025, huile sur toile.

Alexandre Deron, Le Jardin, 2025, huile sur toile, avec l’autorisation de l’artiste.

Ainsi :
– La peinture qui résiste – à « l’œil de proie » (Beckett) du spectateur en faisant rayonner l’absence, par exemple d’un regard pensif orienté ailleurs.
L’écriture qui résiste – à l’obligation instituée d’écrire ou d’être écrit par quelqu’un d’autre – d’où peut-être le désir d’écrire sous la pluie, à côté, par-dessus, peu, autrement, mal, beaucoup trop bien, pour rien… (Et si la phrase aussi pensait à autre chose que ce qu’elle dit, et à d’autres lecteurs que les siens, avides de sens et d’identification ?)
– La vie d’un·e archivé·e qui résiste – à sa mise en fiches, et se dilue dans les pointillés d’une filiation inconnue, ou disparaît dans le hors-champ de doigts mutilés par des génocidaires, sur lesquels s’arrête Anouche Kunth, avant d’en repartir.

Une peinture d’énigme ; une écriture gratuite ; une vie d’apatride en exil : ça n’est pas du tout la même chose. Pourtant, quand on cherche à les approcher, on se dit qu’elles déjouent le devoir-écrire (ou le devoir-être-écrit) et le devoir-montrer (ou le devoir-être-montré), pour faire advenir un autre type de parole ou d’image : fuyantes, sur place.
Elles ne sont :
ni intégrables au-dedans (d’une institution quelle qu’elle soit),
ni isolables au dehors (de l’institution qui voudrait un jour les intégrer).

Ce qu’on retrouve dans les opérations de l’art ou dans ces vies n’est pas un point localisable, mais plutôt une pluie avec laquelle faire avec. Ou bien une interférence, dont la valeur changerait sans cesse, tantôt nourrissante, tantôt dislocante, en fonction de par où elle passe, et des domaines de maîtrise discursive (archives administratives, œuvres, disciplines, genres…) qu’elle trouble en y passant.
Un ange passe, qui aurait l’air calme, maladroit, timide, nouveau (au sens de l’Angelus Novus de Paul Klee ? ou de Charles Bovary arrivé en retard dans l’année scolaire ?), alors qu’il est en train de tout dérégler, mais légèrement.
Méfions-nous des anges, semble dire l’interférence : elle parle de ce qu’elle fait, en le faisant.

Une vie est passée par là.
Faut-il en faire un objet d’étude ? Bien sûr que non – bien sûr que oui.
Restent le va-et-vient, le suspens, l’incertitude à la marge, les relais finis ou infinis d’autres paroles, d’autres lettres, les pointillés que son passage a produit dans le compte-rendu de quelqu’un d’autre, et maintenant dans la lecture d’Anouche Kunth, et dans la nôtre.

On imagine aussi les paroles dont les effets ont échappé à l’archive : non plus des paroles sur soi, mais des paroles avec, à travers, malgré, criées, murmurées, suspendues, pour soi-même, pour quelqu’un d’autre encore, etc. Autrement adressées en tout cas, etc.

Une parole et cetera.
A savoir : « et d’autres choses manquent ». 

 

Jour 2 – Vincent Debaene, La Source et le Signe.
Anthropologie, littérature, parole indigène (Seuil, 2025)

Dimanche pluvieux.

On se souvient (à travers la pluie comme dans un film moyen) de quand on n’avait rien à dire. Rien à revendiquer de particulier.
On se trompe sans doute, on a oublié notre loquacité première, nos mots d’esprit, nos remarques surprenantes, nos velléités enfantines.
On respectait la consigne en tout cas, comme à peu près tout le monde autour. Par défaut semble-t-il, avec plus ou moins de confiance en sa nécessité à long terme, mieux connue d’elle que de quiconque.
Jetez-vous, qu’elle disait, à l’eau ou à autre chose.
On le faisait.
Un jour, on la prolonge, la reformule, l’incarne. Un jour, on l’invente pour ses élèves : « Écrivez un sonnet plein de contradictions sans ChatGPT s’il vous plaît ».
On lâche un peu de ce qu’on aime vraiment (les contradictions) et ça réveille certains, surtout les plus endormis.
Consigne bonne comme un « bon soir de septembre ».
L’invention d’une consigne, c’est ce qui se passe à force de ne jamais quitter l’école. Confirmant ainsi son pouvoir d’intégration infiniment réintégré. On est intégré au carré, au cube… on n’arrête pas, et on intègre aussi les autres sans arrêt. Imbrication est trop doux pour cette bonne nouvelle. C’est mieux. Ou pire.

Adresser à la consigne autre chose qu’une réponse

Malgré son côté scolaire, d’ailleurs plébiscitée dans plusieurs sujets d’examens et manuels, la poésie de Léopold Sédar Senghor témoigne d’un monde d’écriture dans ses parages dont on parle peu. Et plus précisément d’une problématique d’écriture (presque indépendante des résultats dont on évaluera une autre fois la teneur) : comment changer d’adresse.
Pas l’adresse postale, l’autre : le geste de parler, par exemple à autre chose qu’une consigne coloniale, faite, dans son cas spécifique, pour dévaloriser d’avance toute réponse.
Dans La Source et le Signe, Vincent Debaene, professeur de littérature à l’université de Genève, évoque à côté de la figure de Senghor une littérature africaine peu étudiée (ou seulement comme source d’information ou comme signe d’une mentalité générale). En amont des œuvres qu’il commente, il part ainsi des récits à visée ethnographique sollicités par l’administration française auprès de « maîtres-élèves » de l’école normale William-Ponty au Sénégal au début du XXe siècle – consigne qui donna donc à écrire aux futurs écrivains (et cadres) de l’Afrique Occidentale Française.
Quel lien entre ces consignes et les livres qui suivront ? Un geste littéraire peut-il naître d’une consigne scolaire ? Selon quelle continuité ou discontinuité ? A fortiori en contexte colonial ?

Tout commence mal. Les résultats de ces exercices d’écriture sont d’abord jugés insuffisants par leurs correcteurs français : pas assez rigoureux, trop « littéraires » – terme identifié à un débordement sans doute inutile. Le rejet de leur « emphase » se fondait ainsi sur « l’impératif de rigueur scientifique » en même temps que sur « le souci de domestication des subjectivités » analyse Vincent Debaene. C’est le paradoxe d’une « mise en scène d’une construction de soi », où cette sollicitation ethnographique concernant habitudes et modes de vie ouvrait « un espace pour un rapport inventif à la langue », mais tâchait aussitôt « non seulement d’en contenir les effets mais même de nier la possibilité que l’on [venait] de créer ».

Écriture trop grandiloquente donc, ou bien tout le contraire, pour d’autres correcteurs : trop sèche, trop factuelle. En somme, trop de mots ou pas les bons, sur fond d’un autre « panoptique graphique » qui a beaucoup fait écrire ces auteurs, dans des productions ethnographiques dont ils n’étaient d’abord que les « informateurs » voués à confirmer le bien-fondé de l’apport colonial. Le cliché raciste du verbalisme africain s’élabore dans cette demande impossible à satisfaire : toute réponse est trouée par le défaut que seul le « progrès » colonial pourra combler. Condescendance de tout un monde culturel et institutionnel qui affirme l’impératif univoque, sans échange possible, ni aucune altérité discordante, de la consigne coloniale. Quasi-monologue dont la pseudo-adresse n’attend rien d’autre, en fin de compte, qu’une parole empêchée tendant au silence de la gratitude muette.

En comparant d’abord le parcours de Paul Hazoumé (1890-1980), « auteur “dahoméen” catholique, de langue maternelle fon-gbe » et celui de Fily Dabo Sissoko (1900-1964), « auteur “soudanais” et musulman, de langue bambara », Vincent Debaene retrace ces chemins tortueux, axiologiquement beaucoup plus compliqués qu’il n’y paraît d’abord : il y a une duplicité, tout un implicite peu à peu composé entre les lignes, repoussant leur étau pour ouvrir notamment à la question de l’histoire. A commencer par celle d’un monde africain prétendument anhistorique : dans Doguicimi (1938) de Paul Hazoumé, l’épopée guerrière, entre drame amoureux et fresque historique, cherche à inscrire le royaume du Dahomey dans une « profondeur » historique précoloniale, désintriquée d’une culture scolaire toutefois encore agissante : « Tout autant que de la tradition locale des chroniqueurs royaux, Hazoumé s’inspire, de toute évidence, de l’histoire antique [dont Homère et Thucydide] ».
Dans la continuité des premières consignes coloniales qui donnèrent énergie, connaissances et une certaine autorité aux premiers essais, un conservatisme patent travaille d’abord ces productions littéraires des années 1930 aux années 1950, mais comme retourné peu à peu contre lui-même, dans des positions politiques très hétérogènes, difficiles à suivre et à classer – toute consigne correspondante, même imaginaire, ainsi malmenée. Par exemple dans Les Crayons et Portraits (1953) de Fily-Dabo Sissoko, où la « position conservatrice » de l’auteur reconnaît le bien-fondé du projet colonial tout en rejetant l’assimilation, [et ainsi] élabore un contre-discours très singulier fondé sur des formes étranges et hétérogènes, mêlant art oratoire malinké et esthétique fragmentaire de la « chose vue », mêlant aussi les références, et convoquant aussi bien la « sagesse noire » des sentences et proverbes malinké, la philosophie grecque, des auteurs classiques (Fénélon, Saint-Simon, La Bruyère, Bossuet), des penseur de l’histoire (Fustel de Coulanges, Renan) ou des auteurs ésotériques (Teilhard de Chardin, Sri Aurobindo, la Bhagavad-Gita).

Les directions sont multiples, parfois ambivalentes. C’est qu’un geste, et son effraction particulière, travaillent ailleurs qu’au seul niveau du contenu narratif, et en-deçà du seul mélange plus ou moins harmonieux des cultures, dont Sissoko se méfiera d’ailleurs comme d’une greffe artificielle de la culture coloniale sur une culture indigène ignorée comme telle.

L’importance de l’adresse

Appartenant à « l’élite » colonisée, chacun de ces auteurs dits « indigènes d’expression française » était pris dans le feu croisé d’une série de contradictions nées à l’école Ponty : comme « expert de sa propre culture et indigène en attente de perfectionnement, informateur et auteur, exemplaire et exceptionnel ». Si la continuité avec leurs travaux propres reste une hypothèse à confirmer, tous inventent donc pour s’en dégager un geste de parole primordial : adresser autre chose qu’une réponse par définition piégeuse, et imposer par l’écriture littéraire une adresse indirecte à ce monde culturel imposé. Ce geste d’adresse désenglue le bon-élève de l’adéquation récompensée à la consigne qui le reconnut comme tel, et le bloqua dans un statut d’ailleurs souvent méprisé depuis la France (concernant Senghor notamment, qui aura fait œuvre de ce dégagement progressif même si le stigmate d’une poésie trop scolaire a perduré). Une adresse s’invente donc, mais inscrite dans le même héritage d’une condescendance scolaire : celui d’un jamais assez, où brille d’autant mieux l’ordre du discours colonial-occidental, toujours plus sûr de son adéquation supérieure à lui-même. L’adresse à qui n’avait rien demandé aide sans doute à en sortir, même si l’ordre en question ne veut pas entendre.
Dans un autre contexte, celui de l’émancipation ouvrière au XIXe siècle, on pense à la manière dont Jacques Rancière reprend dans sa récente postface à La Mésentente (rééditée en 2025), comme d’ailleurs dans ces pages, l’invention spécifiquement politique d’une interlocution jusqu’ici impensable :

Ces autodidactes enseignaient ainsi aux philosophes politiques la nature toute particulière de l’interlocution politique qui est de s’adresser à des interlocuteurs qui ne se reconnaissent pas comme tels et de devoir donc créer elle-même la scène où se rencontrent des mondes qui n’ont pas de « raison » de se rencontrer. C’était cela que signifiait la subjectivation politique : l’activité transgressive de ceux qui construisaient entre les dominés et les dominants un monde commun polémique non pas seulement parce qu’il mettait en jeu des intérêts opposés mais parce que, pour les dominants, il n’existait pas et n’avait pas lieu d’exister.[5]

Vincent Debaene confirme, non seulement ces auteurs s’adressent au monde qui les a fait parler sans les entendre, mais même à nos catégories d’analyse, par exemple d’une subversion directe de l’ordre colonial : où saisir ainsi ces « écrits littéraires du passé » comme « des adresses dont l’entente exige qu’on questionne et déplace ses propres attentes ».

Passé par une autre école coloniale, Jean-Joseph Rabearivelo (1901?-1937), auteur malgache d’une poésie entre deux langues autotraduites, nous donnera un dernier exemple de cette adresse venue compliquer le message au lieu de le clarifier et de le rendre adéquat à toute demande. 

Rarement l’autotraduction (chez Nabokov, Beckett, Maram al-Masri…) n’a été saisie à cet endroit retors d’une esquive interne de la demande coloniale. D’abord saisi entre l’exil sur place de la condition coloniale et un ethno-nationalisme d’inspiration française, Rabearivelo chercha à déjouer par sa poésie dédoublée toutes ces prises de l’identique, depuis la traduction comme remise en cause d’un idéal d’unicité et de stabilité dans le langage. A la place : une répercussion mutuelle des paroles qui pourrait ne jamais finir. Comme si une traduction adressait des questions à l’autre langue dans un dialogue réciproque : qu’as-tu voulu dire ? Comment le dire avec mes mots ? Au contraire de l’enquête paternaliste à visée coloniale qui cherchait à démontrer ses prémisses : l’insuffisance de toute parole sauf la sienne, dans une boucle indébouclable.

Chez Rabearivelo, l’insuffisance questionnante de chaque langue met en mouvement une traduction dont on se dit que les variations errent sans fin entre les deux blocs de textes, d’ailleurs pleins de brèches ouvertes sur la page. Coprésence d’insuffisances adressées où le regard même ignorant va et vient : les langues s’adressent leurs trahisons, leurs ambiguïtés, leurs impossibles ou possibles transpositions, même seulement supposées, comme si un principe d’altérité creusait la page, la dépliait de l’intérieur.

C’est que l’adresse n’est pas seulement interlocution d’évidence, échange inter-personnel allant de soi, mais juxtaposition incertaine, montage sans savoir vraiment pourquoi, ni ce que ça donnera.

Dans Traduit de la nuit (1935) par exemple, cité par Vincent Debaene :

Kintana jaky iray
mandroso eo anatin’ ny
halalin’ ny lanitra 
voninkazo ra inona, mivelatra
eo amin’ny tanin’ ahitry ny alina ?
mandroso, mandroso,
dia toa zary papango
alefan’ankizymatory.

Toa sady manatona no manalavitra,
very loko hoatry ny voninkazo
hilofika,

tonga zavona, tonga fotsy,
mihakely :
tsy inona intsony fa lohan-diamondra,
manatriatra ny fitaratra mangan’
ny tendron’ny hany

*

Une étoile pourpre
évolue dans la profondeur du ciel
quelle fleur de sang éclose
en la prairie de la nuit ?
évolue, évolue,
puis devient comme un cerf-
volant lâché par un enfant endormi.

Paraît s’approcher et s’éloigner à la fois,
perd sa couleur comme une fleur
près de tomber,

devient nuage, devient blanc, se réduit : 
n’est plus qu’une pointe de diamant
striant le miroir bleu du zénith


Ici tout se complique, c’est-à-dire s’enchaîne en spirale, vers une sorte d’effacement progressif par associations d’images, jusqu’à une contradiction en suspens, au bord de l’effacement : il n’y a plus qu’une pointe suspendue entre diamant et ciel, entre une réduction durcie et une promesse légère, entre une fin et son délai infini. Quelle consigne d’écriture aurait pu prévoir ça ? Et la traduction de supposer que cet effacement se dit dans une autre langue, dans le dialogue d’une langue à l’autre. Effacement non pas conjuré, mais donc devenu dicible, adressable.

Cette poésie « bilangue » est toutefois restée sans succès : l’interlocution n’est pas sortie de la page. Peu de lecteurs pour soutenir ce double geste d’écriture sans fond stable, ni lecture guidée. Le silence, puis le suicide de l’auteur en 1937, seront compris par certains comme la conséquence mortelle d’une interlocution manquée, « dans les coordonnées d’une domination coloniale qui interdisait que l’hybridation se fasse à parts égales », conclut Vincent Debaene.

Ces trois œuvres, en plus de celle de Senghor, sont finalement autant d’affirmations composites, risquées, s’adressant pour la déjouer à la « culture » acquise par la force des consignes, dans des tentatives qui troublent d’ailleurs histoire et sociologie de la littérature, et leur besoin d’intégrer toujours plus de nouveaux objets. L’interférence, titre d’un roman de Rabearivelo inédit de son vivant, dit peut-être la nécessité d’une science plus humble, à peine une science : une étude des interférences, et de ce qu’elles brouillent, opacifient, déchirent en passant, en disparaissant.

*

Face à une consigne coloniale-perverse, qui réduisit à la parole comme on réduit au silence, ou dans un exil brutal et presque sans trace d’un pays néantisé, l’effacé·e n’a donc pas dit son dernier mot. Et l’écouter se frayer une adresse dans l’archive devient un acte politique autant qu’historique et poétique. Question nouvelle et immémoriale, incontournable, difficilement définissable : c’est que l’adresse est une flèche qui circule et désordonne corps, affects, hiérarchies, histoires, géographies. Sans cesse perdue et sans cesse relancée ; touchant sa cible ou la ratant à jamais. Et si l’attention à ces adresses, même arrivée trop tard, faisait effet sur ces vies, même disparues, déployant au-delà d’elles leur puissance dissimulée ? Ou, plus simplement, trouvait en elles une force qui continue de traverser notre réel catastrophé : la force de l’adresse relayée par tous ceux qui continuent de tenir sur son bord, non-effacé·e·s[6].

 

[1] Philippe Artières, La police de l’écriture. L’invention de la délinquance graphique (1852-1945), La Découverte, 2013.

[2] Philippe Artières, « Le panoptique graphique. Visages de l’écriture dans Surveiller et punir » in Lectures de Michel Foucault, ENS Éditions, 2003, p. 75-85.

[3] Ibid., p. 76.

[4] Dès 1836, ibid., et citant Foucault : « Écrire sa vie, ses souvenirs, ce qui vous était arrivé constituait une pratique dont on retrouve un assez grand nombre de témoignages, précisément dans les prisons. Un certain Appert, l’un des premiers philanthropes à parcourir quantité de bagnes et de prisons, a fait écrire aux détenus leurs mémoires dont il a publié quelques fragments. En Amérique, on retrouve aussi, dans ce rôle, des médecins et des juges. C’est la première curiosité à l’égard de ces individus qu’on désirait transformer et pour la transformation desquels il fallait se donner un certain savoir, une certaine technique. », « Entretien sur la prison : le livre et sa méthode », Dits et Écrits, II, n°156, Gallimard, 2001, p. 749-750.

[5] Jacques Rancière, La Mésentente [1995], La Fabrique, 2025, p. 192.

[6] Lire Abdullah Hany Daher, « Gaza ou la trahison de la lumière », publié le 19 novembre 2025 : https://www.terrestres.org/2025/11/19/gaza-trahison-lumiere/.


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